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Les Voies Qui Changent

Lire le chapitre 10: The Claw Mark

La lame du couteau de survie mordit dans le tissu gelé de la manche de Jules. Le sang avait figé le nylon contre la peau, formant une croûte sombre et craquelée. Declan travailla avec des gestes précis, soufflant des nuages de vapeur qui se dissipèrent aussitôt dans l'air polaire.

— Tiens-toi tranquille, murmura-t-il.

Jules serra les dents, les yeux fixés sur l'horizon blanc. Dans l'abri sommaire creusé sous la paroi rocheuse, les quatre rescapés formaient un cercle serré autour du blessé. Maya tenait la lampe torche, Ansel faisait le guet à l'entrée, sa silhouette découpée contre la lumière aveuglante du dehors.

Le tissu céda enfin. Declan écarta les lambeaux et s'arrêta net.

Les plaies étaient nettes, profondes, parallèles. Trois longues entailles qui traversaient l'avant-bras de Jules du poignet au coude. Mais ce n'était pas la gravité des blessures qui figea Declan sur place. C'était leur géométrie.

Il avait vu des marques de griffes de loup des dizaines de fois. Les griffes d'un canidé sont incurvées, rapprochées, et laissent des sillons en arc de cercle qui se resserrent vers le point d'impact. Ces marques-ci étaient régulièrement espacées, presque parallèles, avec une profondeur constante sur toute leur longueur.

Écartant ses propres doigts, Declan les plaça au-dessus des plaies.

Ils s'alignèrent parfaitement.

Quatre doigts. Et plus bas, l'empreinte plus large d'un pouce qui avait glissé, laissant une traînée plus profonde. C'était une main humaine aux doigts allongés, tendus en griffes volontaires.

Pas une attaque animale. Une lacération délibérée par une main d'homme dont les doigts, semble-t-il, avaient été capables de déchirer la chair comme des lames.

Declan referma le poing, l'air neutre, puis sortit les compresses de la trousse de secours.

— Ça saigne encore, dit-il d'une voix neutre. Faut nettoyer et recoudre.

Maya se pencha pour mieux voir. Declan déplaça son bras, lui bloquant la vue.

— Tiens la torche plus haut. J'ai besoin de mieux voir ce que je fais.

Elle obéit sans protester. Ansel ne se retourna pas.

Jules, lui, observait Declan avec une intensité fiévreuse. Ses yeux étaient trop brillants, bordés de rouge, et ses lèvres tremblaient légèrement — plus de froid que d'épuisement, ou peut-être les deux. Quand Declan approcha la compresse, Jules attrapa son poignet d'une poigne étonnamment forte pour un homme blessé.

— Vous avez vu, souffla-t-il.

Declan haussa un sourcil.

— J'ai vu des coupures. On va les recoudre.

— Non. Vous avez vu *ce que c'était*. Ne me dites pas le contraire. Vous avez fait le geste.

Maya les regardait maintenant, la torche oscillant légèrement entre eux.

— Qu'est-ce que tu racontes, Jules ? demanda-t-elle.

Jules ne quitta pas Declan des yeux.

— J'ai vu Evers mourir.

Le silence qui suivit était plus dense que la neige qui s'accumulait dehors. Ansel se retourna enfin, son visage émacié se découpant dans la pénombre.

— Tu as dit qu'elle était morte dans la tente.

— Elle l'était. Je l'ai vue morte. J'ai vu le corps. Mais j'ai aussi vu ce qui l'a tuée.

Il marqua une pause. Sa main tremblait.

— On a tous cru que c'était un animal. Une bête. Peut-être un lynx, peut-être un loup trop affamé pour craindre le feu. Jules éclata d'un rire bref, sans joie, qui sonna faux dans la caverne. Lindqvist a dit que c'était entré et sorti en deux secondes. Que personne n'avait vu quoi que ce soit. Mais moi, j'ai vu.

— Tu as vu quoi ? demanda Declan.

Jules ouvrit la bouche. La referma. Ses yeux allèrent de Maya à Ansel, comme s'il évaluait le danger qu'ils représentaient.

— C'était elle.

Maya fronça les sourcils.

— Qui, elle ?

— Evers. C'était Evers. Elle est sortie de la tente, et puis ses mains ont... changé. Ses doigts se sont allongés. Les ongles sont devenus des griffes, mais pas des griffes d'animaux — des griffes formées comme des doigts humains, étirés, déformés. Elle s'est regardée dans une flaque de neige fondue, et elle a hurlé. Pas un hurlement de bête. Un cri humain.

Declan sentit son cœur ralentir, comme s'il cherchait à économiser l'air.

— Et ensuite ?

— Ensuite, l'autre l'a attrapée.

Declan posa la main sur son épaule.

— L'autre ? Quel autre ?

— Je n'ai pas vu son visage. Il était trop rapide. Elle a crié, et puis il l'a tirée hors de la clairière, dans les arbres. Le temps que je sorte de ma tente, elle était morte au milieu du camp. Et lui avait disparu. Il était encore là, je le jure. Je l'ai senti passer près de moi. J'ai vu une ombre, et puis rien. Pas de trace. Pas de trace d'entrée, pas de trace de sortie.

Maya ouvrit la bouche pour parler, puis se ravisa. Son regard glissa vers l'extérieur, vers la tempête qui braillait.

— Ansel, dit Declan sans détourner les yeux de Jules. Vous l'avez vu, vous aussi ?

Ansel secoua la tête.

— J'étais du côté opposé du camp. J'ai entendu le cri. Quand je suis arrivé, Evers était déjà par terre et Jules était comme fou.

— Et vous voulez me faire croire que vous n'avez rien vu entrer ni sortir ?

Le visage d'Ansel se durcit.

— Je vous fais croire ce que je veux. Vous n'êtes pas mon commandant.

Le silence retomba. Dehors, le vent sembla monter d'un cran, hurlant à travers les rochers. Declan reprit le fil de suture, les doigts rapides malgré le froid qui raidissait ses articulations.

— Cette griffure, dit-il à voix basse en travaillant. Vous l'avez eue où ?

— Dans la forêt hier, avant qu'on vous trouve. J'étais parti chercher du bois. J'ai entendu quelque chose m'appeler par mon nom. Pas un cri. Un murmure, comme si quelqu'un était juste derrière l'arbre. Je me suis retourné, et —

Il s'arrêta, avala sa salive.

— Et ?

— Et c'est là que j'ai vu les traces de sang dans la neige. Mais il n'y avait personne. Puis j'ai senti une main m'attraper le bras, derrière moi. Une main, une vraie main humaine. Et quand j'ai crié, elle a serré plus fort et ses doigts ont traversé ma peau comme du papier.

Declan finit de suturer, coupa le fil.

— Cette personne, vous l'avez vue ?

— Non. Juste une silhouette. Et une odeur. Vous savez ce que ça sent, la neige qui fond sur de la roche ?

— Non.

— C'est ça. Elle sentait l'hiver ancien, quelque chose qui n'a pas bougé depuis longtemps.

Il éclata d'un rire sans énergie.

— Et puis ça a ri. Non. Ça a chanté. Vous savez, comme ce bruit qu'on entend la nuit ? Ce hurlement qu'on dirait un humain ?

Maya se figea.

— Le chant.

— Ouais. Le chant.

Declan rangea son matériel, les gestes mécaniques. Son cerveau tournait à toute vitesse, reliant les fils : l'empreinte à trois doigts qui suivait leur trace depuis la grotte, le souffle dans la nuit à côté de la tente, Elias disparu, Isaac mort dans cette vallée vingt ans plus tôt, ce Dr Lindqvist que personne n'avait jamais vu en entier.

— Il faut qu'on bouge, dit-il. Le refuge avec la balise d'Evers est à six kilomètres, un peu plus bas dans la vallée. On peut l'atteindre avant le noir si on ne s'arrête pas.

Maya secoua la tête.

— Avec la tempête qui arrive, on ne fera pas six kilomètres. On ne fera même pas deux.

— On fera un. Puis un autre. On est des proies tant qu'on reste ici.

Il se tourna vers Jules, baissant la voix.

— Vous avez dit que c'était Evers. Qu'elle s'est transformée. Vous êtes sûr que c'est elle ? Vous voulez dire qu'elle est une de ces choses ?

Jules soutint son regard.

— Je veux dire qu'elle est devenue une de ces choses. Et je veux dire qu'on ne connaît pas tous ceux qui sont dans cette montagne avec nous.

Il marqua une pause.

— Ce Lindqvist, vous savez, je ne l'ai jamais vraiment vu. Personne ne l'a jamais vraiment vu. Il rejoignait toujours le camp après le dîner, il dormait dans une tente séparée, il portait toujours une capuche.

— Il a quitté le camp ? s'enquit Declan.

— Le matin, il était parti. Evers a dit qu'il était retourné chercher du matériel, mais ses affaires étaient encore là.

Ansel s'avança alors, le visage fermé, tirant de sa poche un objet qui brillait dans la lumière de la lampe. Une clé USB marquée d'une étiquette jaune usée par le temps.

— J'ai trouvé ça dans la tente d'Evers après sa mort. C'est elle qui avait les notes d'Isaac. Le vieux cartographe qui est mort là il y a vingt ans.

Declan tendit la main. Ansel hésita, puis lui donna la clé.

— Il y a un ordinateur portable dans l'équipement de secours, au refuge.

Quelque part au loin, au cœur de la tempête, un hurlement s'éleva.

Pas une bête.

Une plainte vivante, façonnée par des cordes vocales humaines.

Elle se répéta trois fois. Puis le silence revint, plus lourd que le froid.

——