Lumen Reads

Les Voies Qui Changent

Lire le chapitre 9: The Eighth

La descente vers le lac gelé leur prit moins de temps que prévu. Le vent sifflait entre les épinettes, charriant des particules de glace qui cinglaient la peau exposée. Declan gardait une main sur la corde qui le reliait à Maya, son autre sur la lame de son couteau, inutile contre un ennemi qu'il ne voyait jamais.

Les deux silhouettes en contrebas les avaient repérés. L'un d'eux, un homme au visage barbu et aux épaules massives, agita les bras avec une énergie fébrile. L'autre, plus mince, restait accroupi près d'un sac à dos éventré.

En s'approchant, Declan entendit des gémissements étouffés. L'homme accroupi se releva, révélant une femme aux cheveux gris coupés court, le bras gauche bandé à la hâte avec une toile de tente, le tissu imbibé de sang sombre.

— Vous êtes de l'équipe de secours ? cria le barbu.

— Cross. Recherche et sauvetage. Declan s'agenouilla devant la femme, évaluant la blessure. Les bandages étaient lâches, inefficaces. Des traînées rougeâtres descendaient jusqu'à ses doigts engourdis. Qu'est-il arrivé ?

— Jules. Il répondit pour elle, la voix tremblante. Elle est géologue. Moi c'est Ansel, cartographe. On a été attaqués vers la crête nord, il y a deux jours. Elle a pris un coup de griffe en protégeant Evers.

— Evers ?

— Le chef d'expédition. Il est mort. Déchiqueté sous nos yeux.

Maya plaqua une main contre sa bouche, ses yeux s'écarquillant. Declan la vit vaciller, mais elle se reprit, s'approchant de Jules pour examiner la plaie.

— Dr Simone Evers ? Elle connaissait donc le nom. C'est elle qui avait organisé toute la mission.

Ansel hocha la tête, la mâchoire serrée.

— J'ai tout vu. On campait sur un contrefort rocheux quand la chose est sortie des arbres. Pas le temps de réagir. Elle a poussé Jules hors de la trajectoire, et la créature l'a saisie. Elle n'a même pas crié.

Declan défit précautionneusement le bandage. La plaie était nette, profonde, quatre entailles parallèles grosses comme des cigares qui descendaient de l'épaule au coude. Il sortit son kit de premier soin, appliqua un antiseptique qui fit grincer des dents à Jules.

— Et les autres ? demanda-t-il en enroulant un bandage propre. Maya m'a dit que vous étiez huit, en comptant le guide. Elias a disparu après l'attaque du premier camp. Vale aussi. Et le huitième qui marchait avec vous ?

Ansel échangea un regard avec Jules. Un regard trop lourd.

— Le huitième n'était pas un homme de terrain. C'était le Dr Lindqvist. Chercheur en anthropologie. Evers l'avait recruté en dernière minute pour documenter les pétroglyphes. Mais il n'a jamais marché avec nous.

— Que voulez-vous dire ?

Jules parla enfin, la voix rauque :

— Il arrivait parfois en avance au camp, parfois en retard. Mais jamais avec le groupe. Evers disait qu'il préférait travailler seul. On l'a à peine vu pendant toute l'expédition.

Declan sentit ses épaules se tendre. La même évasion. Le même flou. Il regarda Maya, qui détournait le regard, les mains tremblantes malgré l'épais gant.

— Vous vous rendez compte que personne ne l'a jamais vraiment décrit ? demanda-t-il. Ansel, vous pourriez le reconnaître si vous le voyiez ?

Ansel hésita. Un silence qui en disait long.

— Je ne l'ai vu que de dos, deux ou trois fois, finit-il par admettre. Grande silhouette, manteau sombre. Il ne se mêlait jamais à nous. Mais c'est lui qui a tracé l'itinéraire vers cette vallée.

— Et si ce n'était pas un homme ? demanda Declan, la voix basse.

Le silence s'étira, chargé du hurlement lointain du vent sur la glace du lac.

Jules se redressa, grimaçant. Le visage pâle, des cernes profonds, mais une détermination farouche dans les yeux.

— Vous ne comprenez pas ce que vous cherchez, monsieur Cross. Evers était obsédée. Elle avait passé des années à compiler des témoignages, des vieux journaux de trappeurs, des rapports de géologues. Elle croyait que les pétroglyphes qu'Elias Littlebear prétendait avoir trouvés n'étaient pas une légende.

— Littlebear. Isaac Littlebear, dit Declan, le type même de noms qu'on ne dit qu'une fois.

Ansel hocha prudemment la tête.

— Elle connaissait son histoire. La mort dans cette vallée, il y a vingt ans. Elle a financé toute l'expédition sur la base de ses notes. Elle croyait que la chose qui hante cette montagne n'était pas une bête, mais un hommage. Quelque chose qui copie, qui imite.

Un froid glacial s'infiltra sous la veste de Declan. Les histoires d'Isaac, les soirs d'hiver autour du feu. Les esprits esna qui prenaient la voix des disparus pour étrangler les vivants de chagrin avant de les dévorer. Isaac riait en racontant cela, affirmant que les anciens du nord-est racontaient ces légendes pour effrayer les enfants. Mais quelque chose dans ses yeux, ce soir-là, n'avait jamais ri.

— Et elle a trouvé quoi, Evers ?

Jules regarda ses mains ensanglantées.

— On a trouvé la grotte. Celle des pétroglyphes. Des centaines de dessins, tous représentant la même forme : une créature dressée sur deux pattes, avec des bras trop longs et des doigts en griffes. Mais ce n'est pas ça qui l'a tuée.

— C'est cette nuit-là que le hurlement a chanté, chuchota Maya. La mélodie qui...

— La même mélodie qu'Evers chantait lorsqu'elle travaillait, coupa Ansel, le visage décomposé. Elle fredonnait toujours le même air en analysant ses données. Et cette nuit-là, on l'a entendu depuis les arbres. Sa voix. Ce même air. Mais elle était là, avec nous.

Declan serra sa mâchoire. Le piège se refermait. Les pistes humaines et bestiales convergeant. Elias disparaissant corps et âme. Cet homme appelé Lindqvist dont aucune trace n'existait, aucun enregistrement, aucune photo dans le matériel de l'équipe. Et maintenant, une proie observée avant la mort, imitée après.

Jules attrapa le poignet de Declan, ses doigts d'une force inattendue.

— Il faut atteindre le refuge de la vallée. Evers avait installé un émetteur satellite là-bas, une balise de secours codée. C'est là que tout converge.

— C'est aussi là que les pistes se dirigent, murmura Declan. Hommes et créatures. Toutes vers la même destination.

La tempête augmenta d'un cran, un bourdonnement grave qui semblait venir de la terre elle-même. Debout près de lui, Maya regarda le lac gelé, ses yeux scrutant la surface blanche comme ceux d'une personne cherchant quelque chose qu'elle ne voudra pas trouver.

Declan se releva, rassemblant son paquetage :

— On bouge. Le refuge n'est plus qu'à quinze kilomètres. On y sera avant la tombée de la nuit.

Jules se mit debout avec peine, tenant son bras blessé.

— Il y a un problème, monsieur Cross. Vous avez dit que les pistes convergent. Mais ce matin, en montant la garde, j'ai vu des traces au camp. Personnellement. Elles se terminaient au centre de notre bivouac, en plein dedans, comme une empreinte unique qui s'arrête.

Elle leva son visage livide vers lui.

— Pas de pistes qui repartent. Juste une empreinte. Comme quelqu'un qui serait arrivé au camp sans jamais le quitter. Et maintenant vous nous dites qu'elle a la taille d'un homme.