Les Voies Qui Changent
Lire le chapitre 11: Turn: The Transformation
Le hurlement traversa la tempête comme une lame.
Declan fut debout avant d'avoir conscience de s'être réveillé. Son poing serrait déjà le manche du couteau de survie, la lame froide contre sa paume. Autour de lui, la tente tremblait sous les rafales, la toile claquant comme des os brisés. Maya dormait encore, recroquevillée dans son sac, mais Jules était assis, les yeux grands ouverts dans le noir, la main crispée sur sa poitrine bandée.
— C'était Ansel, murmura-t-il.
Le hurlement retentit de nouveau, plus proche, plus déchirant. Un cri humain, sans aucun doute. La voix d'Ansel, ou ce qui en restait.
Declan sortit dans le blizzard sans prendre le temps d'enfiler ses raquettes. Le vent lui gifla le visage, des aiguilles de glace s'enfonçant dans ses joues. La lampe frontale balayait un mur blanc, un monde réduit à trois mètres de visibilité. Il suivit le fil de son instinct, la trace fraîche qui s'enfonçait dans la neige soufflée, des empreintes qui n'étaient plus tout à fait humaines.
Il la trouva au bout de cent mètres à peine.
Ansel gisait en travers de son propre sillage, le torse ouvert, la neige autour de lui teintée d'un rouge que même la nuit ne pouvait dissimuler. Le froid avait déjà commencé à figer le sang, mais l'air portait encore l'odeur de la chair, chaude, épaisse, animale. Ses yeux étaient restés ouverts, fixés sur la tempête, comme s'il avait vu venir ce qui le prenait.
Declan recula d'un pas. Il compta les secondes dans sa tête, une vieille habitude, un réflexe de traqueur. Les traces partaient du corps en une foulée immense, espacée de deux mètres, parfois plus. Rien d'humain ne pouvait courir ainsi dans cette neige, cette nuit, ce vent.
Il suivit quand même.
La piste serpentait entre les sapins noyés de blanc, remontait une pente raide, coupait à travers un bosquet d'épinettes mortes. Ses poumons brûlaient, ses doigts devenaient engourdis malgré les gants. Il n'avait ni le temps ni l'option de faire demi-tour. Il possédait seulement le souvenir de ce qui s'était passé la dernière fois qu'il avait abandonné une trace dans la neige. Le visage de la jeune fille, là-bas, dans la tempête de l'année passée. Sa lampe qui s'éteignait.
Il ne ferait pas la même erreur.
Une silhouette apparut entre les arbres.
Immobile, accroupie au-dessus d'une masse sombre dont Declan ne pouvait déchiffrer la nature dans le rideau de neige. Elle ne bougeait pas, penchée sur sa proie, absorbée par sa tâche. Le vent portait des bruits de déchirement, des craquements d'os, une mastication lente et régulière.
Declan coupa sa lampe.
Le noir tomba d'un coup, troué seulement par la lueur grise de la neige qui reflétait ce qu'il restait de lune au-dessus des nuages. Il s'accroupit, le couteau levé, et avança à pas feutrés. Dix mètres. Huit. Cinq.
La silhouette se redressa.
Elle mesurait environ un mètre quatre-vingts, des épaules larges, un port presque militaire. Un humain, ou quelque chose qui aurait pu l'être. Elle tourna lentement la tête vers lui, et dans la pénombre, Declan crut voir un visage. Un visage humain. Des yeux qui reflétaient la neige, une bouche, un nez. Les traits d'Ansel ? Ceux de Jules ? Ceux de Elias, mort et disparu depuis des jours ?
La silhouette fit un pas vers lui.
— Je sais que tu me vois, dit une voix.
Une voix humaine. Claire. Intelligente. Presque douce.
Declan resta figé. Son couteau tremblait légèrement au bout de son bras, mais il ne baissa pas la lame.
— Qui es-tu ? demanda-t-il, sa gorge serrée.
La silhouette pencha la tête, comme si elle étudiait la question avec un intérêt véritablement détaché. Puis elle sourit.
Un sourire trop large. Trop denté.
— Je suis ce qui reste d'elle, dit la voix, avec des intonations étrangement féminines, un écho de quelque chose que Declan avait déjà entendu sans jamais pouvoir le situer.
Puis le corps se tordit.
Le mot était le seul qui convenait. Pas une transformation progressive, pas un glissement gracieux : une torsion brutale, une dislocation. Les épaules s'élargirent dans un craquement d'os, le torse se plia en avant, les bras s'allongèrent, les doigts s'étirèrent, des griffes noires jaillissant du bout des phalanges. Le visage, en une seconde, se défit et se refit : le nez s'aplatit, la mâchoire s'ouvrit en une gueule trop longue, les yeux s'enfoncèrent et devinrent deux braises pâles dans la nuit. Le poil jaillit de la peau, d'abord en plaques, puis un manteau entier de fourrure hérissée.
Cela prit peut-être cinq secondes.
Cinq secondes où Declan ne bougea pas, ne respira pas, ne cligna pas des yeux. Cinq secondes où la réalité, tout entière, bascula sur son axe, et où le monde qu'il connaissait se déchira comme une tente sous la tempête.
La créature se redressa sur ses pattes arrière, immense, presque deux mètres au garrot, les épaules massives, les griffes enfoncées dans la neige. Elle le regarda un instant, inclinant la tête comme elle l'avait fait en tant qu'humaine, puis elle se retourna et s'élança dans la tempête.
Une foulée. Deux. Trois.
Elle avait disparu.
Plus aucune trace perceptible dans le vent, plus aucun son que le hurlement du blizzard, plus rien que la masse sombre de la proie abandonnée derrière elle, dont Declan comprit soudain, avec une clarté glacée, qu'elle était de taille humaine.
Il recula, un pas, deux pas, et sa main tremblante alluma la lampe frontale.
Elle éclaira le corps.
Un corps en tenue d'expédition. Une parka bleue. Une lampe frontale encore fixée à son capuchon, allumée, qui braquait son faisceau vers le ciel.
Un corps qui n'était pas le sien.
Un corps qui était celui d'Ansel.
Declan regarda sa propre main, le couteau qui y brillait, puis le corps, puis le sillage de la créature, avalé par la nuit, bien plus longue que ce qu'un homme aurait pu parcourir.
Le vent hurla de nouveau, et dans ce hurlement, il crut entendre une voix.
Une voix qui fredonnait.
Un air qu'il connaissait, sans savoir d'où. Un air que jamais un animal n'aurait pu chanter.
Il tourna les talons et courut.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.