Les Voies Qui Changent
Lire le chapitre 13: The Great Divide
La montée était raide, un escalier de roche brisée et de glace vive qui s’accrochait au flanc de la montagne comme une blessure mal fermée. Le ciel au-dessus d’eux avait cette couleur gris-ardoise que Declan connaissait trop bien — celui qui précède la chute brutale de la température. Dans une heure, peut-être deux, le vent mordrait assez fort pour arracher la chair exposée.
Jules avançait en tête, appuyé sur un bâton de fortune taillé dans une branche d’épinette, sa jambe bandée raidie par le froid. Il ne se plaignait pas. C’était presque pire que s’il avait hurlé. Un homme qui souffre en silence est un homme qui économise ses forces pour autre chose. Declan n’aimait pas ça.
Maya fermait la marche, dix mètres derrière lui, son souffle formant des nuages réguliers. Depuis ce matin, elle n’avait pas dit trois phrases. Chaque fois qu’il se retournait, elle détournait le regard, comme si elle mesurait la distance entre eux, comme si elle la trouvait trop courte ou trop longue.
Ils atteignirent un col étroit, une fente dans la roche où le vent s’engouffrait en gémissant. Declan leva la main. Jules s’arrêta sans demander d’explication.
— On souffle ici, dit Declan. La descente de l’autre côté sera pire que la montée.
Il s’accroupit, sortit sa gourde, but une gorgée d’eau presque gelée. Il n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Les traces autour du camp — les mêmes marques à trois griffes, profondes, méthodiques, qui tournaient en cercles de plus en plus serrés — étaient gravées derrière ses paupières. Il ne les avait montrées à personne.
Jules s’assit sur un affleurement, la mâchoire serrée. Il examina son pansement du bout des doigts, puis releva la tête vers Declan.
— Combien de temps avant le refuge ?
— À ce rythme ? Deux jours. Si le temps tient.
— Et s’il ne tient pas ?
Declan ne répondit pas. Il regarda le ciel.
Maya s’approcha alors, les mains enfoncées dans les poches de sa parka. Elle se planta devant lui, à deux mètres à peine. Son visage était fermé, mais ses yeux cherchaient quelque chose qu’elle n’avait pas encore trouvé.
— Tu étais déjà là, l’hiver dernier.
Ce n’était pas une question. Declan sentit le froid remonter dans sa nuque, indépendant du vent.
— Comment tu sais ça ?
— Je sais, c’est tout.
Elle le regarda enfin — vraiment — pour la première fois depuis deux jours. Ses yeux étaient gris, de la couleur de la glace de rivière quand elle commence à se fissurer.
— Mon frère était dans cette équipe.
Le silence qui suivit avait une texture, une densité. Jules s’immobilisa sur son rocher, les yeux entre les deux.
Declan se releva lentement. Il avait joué cette conversation des centaines de fois dans sa tête, dans des cauchemars où les mots finissaient toujours par le noyer. Mais jamais il n’avait imaginé qu’elle arriverait ici, comme ça, au milieu d’un col battu par le vent, avec une blessure par griffes qui le regardait depuis un autre survivant.
— L’expédition Kessler, dit-il. Douze personnes. On a retrouvé les corps de six.
— Et les six autres ? demanda Maya, la voix blanche.
— Disparus. La montagne ne les a jamais rendus.
Il aurait pu ajouter : j’ai passé trois semaines à chercher, j’ai mené deux équipes, j’ai refusé d’abandonner, j’ai vu des visages dans la neige pendant des mois. Mais à quoi bon ? Les statistiques ne consolent pas. Les efforts n’annulent pas les morts.
Maya fit un pas vers lui. Il aurait pu reculer — il aurait dû. Il ne le fit pas.
— Il s’appelait Samuel. Il était géologue. Il est parti avec Kessler parce qu’il pensait que ce serait le voyage de sa vie.
— Maya, je…
— Je ne te demande pas de t’excuser. Je te demande de me dire ce que tu as vu. Là-bas, sur le plateau, quand tu es revenu en courant sans Ansel.
Le vent siffla dans la fente rocheuse comme un instrument accordé trop haut. Jules avait détourné la tête, mais son corps entier était tendu, à l’écoute.
Declan pouvait leur dire la vérité. Il pouvait leur dire que la chose s’était tenue droite, qu’elle avait ouvert la gueule, et qu’un son humain — un mot, un début de phrase, peut-être un nom — en était sorti avant que le corps entier ne se disloque, ne s’allonge, ne se couvre de poils et de griffes et de cette chaleur fétide qui fumait dans le froid, et qu’il avait vu les yeux d’Ansel devenir autre chose, et que l’autre chose avait couru vers la tempête, pas loin d’eux, comme si elle savait où ils allaient.
Mais il regarda les doigts de Jules, bandés, et il pensa aux marques qui apparaissaient sans provenance, et il pensa à Maya qui avait perdu son frère à cause de cet endroit, à cause de cette montagne, à cause de lui, peut-être.
Il s’entendit répondre :
— Je l’ai perdu dans la tempête. Il s’est éloigné trop loin, je n’ai pas pu le ramener.
Maya le regarda encore une seconde. Ses yeux se rétrécirent à peine, juste assez pour qu’il comprenne qu’elle ne croyait pas — pas entièrement, pas tout de suite. Puis elle hocha la tête et se tourna vers le col qu’ils devaient franchir.
Jules se leva lentement, appuya son poids sur sa branche, et dit :
— On y va, alors.
Ils repartirent. La descente était effectivement pire. La pente dévalait vers une vallée étroite où coulait une rivière sombre, à moitié prise par la glace. Sur la rive opposée, les falaises se dressaient presque verticales, trouées par endroits de bouches noires, des entrées de grottes ou d’anciennes crevasses élargies par des siècles de gel.
Declan s’arrêta pour évaluer le passage. La rivière était trop large pour sauter, trop rapide pour traverser à gué. Ils devraient longer la rive sur un kilomètre au moins avant de trouver un point de passage.
C’est à ce moment-là que Maya fit une pause à côté d’une roche plate, couverte d’une couche de lichen brun. Elle ne la regarda qu’une seconde, mais son souffle se suspendit — ce changement presque imperceptible que le corps fait quand il rencontre quelque chose d’inattendu.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Declan.
— Rien. Juste…
Elle se pencha, retira son gant, et passa les doigts sur une série de marques gravées dans la pierre. Des entailles profondes, régulières, disposées en un motif circulaire. Pas de la roche naturelle. Pas de l’érosion.
Jules s’approcha, blêmit.
— C’est le même symbole. Ceux du site dont parlait Evers. Les pétroglyphes.
Declan n’avait jamais vu ces marques, mais il les reconnut instantanément. Il avait passé huit heures dans la tente d’Evers, le USB d’Isaac Littlebear dans sa poche, à lire des transcriptions de carnets. Il savait exactement ce que ce symbole signifiait dans la cosmologie de la tribu de Littlebear.
Ce n’était pas un simple marqueur territorial.
C’était un seuil.
Il se retourna vers la falaise, vers l’embouchure d’une grotte à mi-hauteur, dont l’ouverture était assez large pour qu’un homme s’y glisse en se baissant. L’obscurité à l’intérieur semblait absorber la lumière du jour comme une soif.
Declan sentit le USB peser dans sa poche intérieure, contre sa poitrine, comme une seconde pulsation.
— On ne dort pas dehors ce soir, dit-il lentement. On prend la grotte. On verra de l’autre côté ce qu’elle garde.
Il vit Maya hésiter — un tressaillement minuscule au coin des lèvres. Mais elle ne le contredit pas. Et alors qu’ils amorçaient la contre-montée vers l’entrée de la grotte, Declan entendit un bruit qu’il aurait volontiers ignoré : derrière eux, dans la forêt d’épinettes noueuses, un craquement de branche. Un craquement lourd, délibéré, presque civilisé.
Quelqu’un - ou quelque chose - les suivait sans chercher à se cacher. Il n’eut pas besoin de se retourner pour savoir ce qu’il verrait. Il savait ce que c’était. Il savait que les traces fraîches du matin, qu’il avait fait semblant de ne pas remarquer en brossant le camp pour les autres, recommençaient à se dessiner dans la neige, juste à la lisière de sa vision, patientes.
La grotte ne les cacherait pas. Il l’espérait seulement.
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