Les Voies Qui Changent
Lire le chapitre 14: The Frozen River
La rivière grondait sous la glace, un bruit sourd qui faisait vibrer les semelles de Declan. La berge s'effondrait par plaques entières dans le courant noir, et l'eau bouillonnait entre les rochers pris dans la gangue de givre. Il s'était avancé jusqu'au bord, avait sondé la couche blanche avec son bâton, et l'avait immédiatement retiré en entendant le craquement sinistre.
— Pas possible, dit-il sans se retourner. Le lit est trop actif. La glace n'a pas assez pris.
Maya s'accroupit à côté de lui, les yeux plissés sous la capuche de son parka. Jules restait en retrait, appuyé sur son épaule bandée, la respiration courte. La fièvre commençait à le gagner, Declan le voyait bien : les joues trop rouges, la transpiration qui gelait sur son front malgré le vent.
— On fait demi-tour ? demanda Maya.
Declan secoua la tête. Derrière eux, dix kilomètres de vallée ouverte, de pistes exposées, et cette présence qui suivait sans se cacher. Il l'avait vue, trois fois, une silhouette grise qui se fondait dans la roche dès qu'ils s'arrêtaient. Reculer n'était pas une option.
— Il y a peut-être un passage plus haut, dit-il en désignant la falaise qui surplombait la rivière. Vous voyez ces anfractuosités ?
Une chaîne de crevasses s'ouvrait dans le calcaire, à mi-hauteur, formant comme des galeries sombres qui semblaient suivre le cours d'eau parallèlement. L'une d'elles était assez large pour qu'un homme s'y tienne debout.
— Des grottes de glace, dit Jules en s'approchant, les yeux fiévreux. On pourrait y passer la nuit. S'abriter du vent.
— On n'est pas à l'abri là-dedans, dit Declan. Ça peut s'effondrer. Et une grotte, c'est un piège si quelque chose nous bloque à l'entrée.
Jules toussa, une toux grasse qui déchira sa poitrine.
— Je ne vais pas plus loin ce soir. Je ne le ferai pas.
Il y avait un défi dans sa voix, une lassitude aussi. Declan regarda Maya, qui haussa les épaules.
— Il ne va pas tenir au froid encore une nuit sur le plat.
Le vent sifflait déjà dans le couloir de la vallée, annonçant une nouvelle rafale de neige. Declan se résigna. Il s'engagea le premier dans la montée rocailleuse, taillant des prises dans la neige tassée, et atteignit l'ouverture en quelques minutes. L'entrée formait une arche basse, bordée de stalactites de glace aux pointes bleutées. L'air qui en sortait était sec, presque chaud comparé au dehors.
— Je passe le premier, dit-il. Vous attendez que j'appelle.
L'intérieur s'ouvrait sur une salle d'une dizaine de mètres de diamètre, avec un plafond en coupole qui laissait filtrer une lumière trouble par un puits naturel. Le sol était parsemé de débris de roche et de vieilles cendres. Quelqu'un avait fait du feu ici. Récemment, même. Les braises formaient un cercle noir au centre, et autour, des provisions s'alignaient contre les parois : des barres énergétiques, des pastilles de purification d'eau, des batteries de secours, une trousse médicale ouverte.
Declan appela les autres. Maya entra la première, suivie de Jules, et ils s'immobilisèrent en découvrant la cache.
— C'est un refuge de la section recherche, dit Maya en s'approchant d'une caisse en plastique marquée d'un logo usé.
— Pas officiel, dit Declan en retournant une des barres. Dates de péremption périmées depuis trois ans. Ça n'appartient à personne qui travaille encore.
Jules s'était laissé tomber sur un rocher, le souffle court. Son regard parcourait les murs de la grotte, et Declan le vit s'arrêter sur un paquetage de toile posé dans une niche naturelle, à l'écart des autres provisions.
— Ça, dit Jules en pointant du menton. Ça, c'est à Elias.
Declan s'approcha. Le paquetage était couvert d'une pellicule de givre sec, mais le tissu gardait des traces de sang séché autour de la fermeture éclair. Il le souleva, ouvrit la poche principale, et en sortit un carnet à spirale aux pages cornées et une liasse de courriers dont les enveloppes étaient décachetées.
— Comment tu sais que c'est à lui ? demanda Maya.
Jules avait détourné le regard. Il se massait l'épaule, les dents serrées.
— Je reconnais sa marque. Il avait un symbole dessiné partout, un cercle traversé d'un trait. On le voit sur la couverture.
Declan tourna le carnet. Il n'y avait pas de symbole sur la couverture. Juste d'anciennes traces d'humidité qui formaient des auréoles brunâtres.
— Il a passé combien de temps ici avec vous, Jules ?
Il y eut un silence, seulement troublé par le grincement des chauves-souris invisibles dans les hauteurs. Jules releva les yeux, et Declan y lut une fatigue profonde, une usure qui n'avait pas forcément à voir avec la blessure.
— Il est arrivé deux semaines après nous, dit-il enfin, la voix basse. Evers disait que c'était un renfort envoyé par le siège. Il était étrange. Pas dans ses gestes — dans ce qu'il dessinait. Tout le temps. Les mêmes motifs, sur n'importe quelle surface.
Maya s'approcha de Declan, les yeux posés sur le carnet.
— Tu comptes le lire maintenant ?
— Oui, dit Declan en s'asseyant près du foyer mort. Et vous devriez écouter.
Il ouvrit le carnet à la première page. L'écriture était serrée, nerveuse, des lignes qui s'entassaient comme des barbelés.
« Jour 5. Le site est réel. Je l'ai vu d'ici, entre les sapins, quand la lumière est oblique : les pétroglyphes ne sont pas des marques de passage. C'est un tracé de cérémonie. Evers le confirme, même si elle refuse de nommer ce que ça fait exactement. »
Deux pages plus loin : « Jour 12. Nous avons commencé les relevés. À mesure qu'on nettoie les pierres, l'air change. Électrique. Les gars disent que c'est l'altitude. Ce n'est pas l'altitude. On a trouvé un nouveau panneau sous la mousse : un humain, les bras en croix, les jambes repliées. Comme une naissance. Ou une mort. »
Declan passa plusieurs pages qui ne contenaient que des schémas de figures anthropomorphes, puis trouva un long passage souligné deux fois :
« Evers a raison. Le site ne transforme pas — il dénoue. Ce que les Anciens ont dessiné là, c'est la possibilité de défaire ce qui a été assemblé. Le corps, et quelque chose d'autre. Quelque chose qui vit à l'intérieur du corps. Je ne sais pas encore comment le dire sans paraître fou, mais les prélèvements sanguins que nous avons faits sur les chiens montrent des anomalies qui ne peuvent pas venir de l'environnement. Nous sommes la première équipe à approcher un site de ce type. Nous sommes au même moment la première équipe à risquer de se perdre. Evers dit que ce n'est pas un risque. Elle dit que c'est un don. »
Il y avait encore deux ou trois pages, certaines écrites d'une main tremblante, illisibles. La dernière phrase se coupait net, à la fin d'une ligne, sans point final :
« Il est parmi nous. Je l'ai vu se défaire cette nuit. Ce n'est pas Evers. Ce n'est p »
Le stylo avait arraché le papier là, comme si la main avait été levée brutalement. Declan tourna la page. Elle était blanche. La suivante aussi. Le carnet s'arrêtait comme ça, au milieu d'une accusation.
Maya remuait les braises mortes du bout de son bâton.
— Il a écrit ça avant de se faire attaquer ?
Jules ne répondit pas. Il était debout maintenant, près de l'entrée de la grotte, la tête tournée vers l'extérieur. Pour un homme à la fièvre montante, il avait un regard étonnamment clair.
— Jules, dit Declan lentement. Qui est Lindqvist ?
— Je te l'ai déjà dit. Je ne l'ai jamais rencontré.
Il le disait trop vite. Declan regarda ses yeux, et pendant une fraction de seconde, Jules jeta un coup d'œil vers la sortie de la grotte, vers la vallée noyée de neige, avant de se forcer à revenir.
Dans la pénombre, les chauves-souris s'agitèrent, comme si quelque chose passait devant l'ouverture.
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