Les Voies Qui Changent
Lire le chapitre 15: The Journal
La flamme du réchaud vacillait, jetant des ombres dansantes sur les parois de glace. Le journal d’Elias reposait sur les genoux de Declan, ses pages gondolées par l’humidité. Il avait déjà lu chaque mot, mais il devait en faire une lecture publique—sélective.
« Il écrit que le site des pétroglyphes... peut défaire les gens », commença Declan, sa voix rauque résonnant dans le caveau gelé. « Pas les transformer. Les défaire. Comme si la structure même d’une personne—corps, mémoire, identité—se défaisait pour être réassemblée autrement. »
Maya s’était accroupie près du réchaud, ses doigts écartés vers la chaleur. Ses yeux ne quittaient pas le journal. « Et lui ? Il disait qui, précisément, avait été défaite ? »
« Il pensait que c’était quelqu’un de son équipe. Pas Evers. » Declan tourna une page, simulant une recherche. « Il avait identifié… un transformé. Mais le texte s’arrête là. Regarde. »
Il tendit le journal à Maya. Elle l’examina, parcourant les dernières lignes : *…la marque sur son avant-bras correspond à celle du site. Si je me trompe, nous sommes tous en danger. Mais je ne me trompe pas. Ce soir, je confronte—*
La plume avait tracé une barre sèche sur le papier, comme si la main d’Elias avait été arrachée.
« C’est tout ? » demanda Jules depuis l’entrée du caveau, où il faisait le guet.
« C’est tout », mentit Declan.
Le mensonge lui brûlait la langue. La dernière page—celle qu’il avait lue seul dans le silence de la nuit précédente—portait un nom griffonné dans l’urgence, précédé d’un seul mot : *Lindqvist*.
Jules s’était tourné vers l’ouverture, scrutant la tempête qui faisait rage dehors. Declan observa la courbe de ses épaules, la façon dont ses doigts tapotaient contre le cadre de glace.
« Jules, tu connaissais un certain Lindqvist ? »
La question tomba comme une pierre dans l’eau gelée.
Jules ne se retourna pas immédiatement. Une hésitation—infime, presque imperceptible—et puis une réponse trop rapide. « Non. Jamais entendu ce nom. Pourquoi ? »
Mais ses yeux, lorsqu’ils croisèrent enfin ceux de Declan, firent une brève excursion vers l’entrée du caveau avant de revenir se fixer sur lui.
Declan avait vu ce regard trop souvent dans sa carrière. C’était le regard de quelqu’un qui mentait et cherchait une porte de sortie.
« Il y a un passage dans le journal », dit Declan en refermant le carnet d’un geste négligent. « Une note sur les membres de l’équipe. Je cherchais à recouper. »
Maya le dévisagea. Elle savait. Elle avait toujours su quand quelqu’un cachait quelque chose—c’était une constante chez les sœurs de chercheurs disparus.
« Lindqvist, » répéta-t-elle lentement. « Le nom me dit quelque chose. Samuel en parlait, peut-être. Un contact en Suède ? »
Le visage de Jules resta neutre, mais sa respiration se fit imperceptiblement plus courte. Il se redressa, les mains dans les poches de son parka. « Peut-être. Je ne me souviens pas. Les équipes internationales se croisent souvent sur le terrain, mais moi je travaille en solo. Toujours. »
*En solo*, songea Declan. Un homme qui prétend n’avoir jamais croisé personne dans un monde aussi petit que celui des expéditions polaires. C’était presque comique—ou terriblement révélateur.
La tempête hurla soudain, projetant une bourrasque de neige contre l’ouverture du caveau. Jules recula d’un pas, instinctivement. Mais il ne détourna pas le regard de l’extérieur.
« Je vais vérifier le périmètre », annonça-t-il soudain.
« Le périmètre ? » s’étonna Maya. « Dans cette visibilité, tu ne verras pas à un mètre. »
« Justement. Les traces qu’on a vues hier— » Il laissa la phrase en suspens.
Ce fut lui qui avait insisté, la veille, pour qu’ils s’enfoncent plus profondément dans le réseau de cavernes. Les autres voulaient camper près de l’entrée, là où le signal radio avait une chance de passer à travers la montagne. Jules avait argué de la sécurité, du vent qui transformait le passage en corne à glace, des cristaux qui tombaient des parois.
Declan avait cédé, mais il ne cessait de se demander si ce n’était pas précisément là que Jules voulait les emmener. À l’abri. Retiré. Inaccessible.
Soudain, un bruit. Ténu, presque imperceptible sous le sifflement constant du vent. Masqué, mais réel.
Les yeux de Declan se portèrent vers l’ouverture du caveau. Quelque chose venait de passer devant—une masse sombre, plus large qu’un homme, qui se fondit dans la neige avant qu’il puisse la crier.
Jules l’avait vue aussi. Il avait peut-être même cru que personne ne l’avait remarqué. Mais il y avait maintenant, dans sa posture, quelque chose de différent. Quelque chose qui tenait moins de la peur que de l’attente.
« Restez ici », dit Jules, son arme sortie. Il se glissa hors du caveau, et fut avalé par le blanc en une seconde.
Le silence retomba, lourd. Maya fixait l’entrée vide.
« Il a menti », dit-elle finalement. « Sur Lindqvist. Sur tout le reste, peut-être. »
Declan ouvrit le journal à la dernière page, la tendant vers la flamme. Les lettres griffonnées apparurent dans la lumière vacillante : *Lindqvist. Il est parmi nous.*
« Je sais. »
Le carnet refermé, Declan rangea le journal dans sa poche intérieure. Son cerveau travaillait à toute vitesse. Si Elias avait identifié Lindqvist comme le transformé, et si Jules connaissait Lindqvist, alors—
Une rafale s’engouffra dans le caveau. Puis une silhouette dans l’embrasure. Jules, couvert de neige, soufflant des nuages de vapeur.
« Rien. Je n’ai rien vu. Les traces sont effacées. »
Il s’approcha du feu, s’asseyant entre Declan et Maya. Ses yeux passaient de l’un à l’autre, guettant une réaction.
Declan ne lui donna rien.
Mais quelque chose avait changé dans l’air du caveau. Une tension nouvelle, plus tangible que la peur du monstre qui rôdait dehors. Le prédateur n’était pas seulement dans la tempête.
Il était peut-être assis entre eux, à partager leur chaleur.
Une chance. Il ne pouvait rien prouver. Pas encore.
Mais il avait désormais une certitude : le site des pétroglyphes n’avait pas transformé quelqu’un. Il l’avait *défait*. Et ce qui restait du professeur Evers—ou de Lindqvist, ou de Samuel, ou de n’importe quelle autre victime—marchait peut-être sur trois jambes, ou sur quatre, mais il cherchait toujours ce même but.
Seule question : quelle était la cible ?
Les yeux de Declan rencontrèrent ceux de Maya. Elle lui fit un signe presque imperceptible. Elle aussi sentait le danger.
La prochaine étape serait silencieuse. Mais elle serait décisive.
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