Les Voies Qui Changent
Lire le chapitre 16: The Storm Lifts
L’aube arriva sans bruit, comme une déchirure dans le voile blanc. La tempête cessa de hurler, et le silence qui suivit fut presque plus violent que le vent. Declan se tenait à l’entrée de la caverne, les yeux plissés sur l’étendue immaculée qui s’ouvrait devant eux. Les nuages se déchiraient par lambeaux, laissant percer une lumière grise et laiteuse qui faisait scintiller la neige.
Il sortit son poignet de sa parka, consulta sa montre. Douze heures. Douze heures de répit, peut-être plus. Il fallait avancer maintenant, pendant que le ciel tenait.
Derrière lui, Jules se leva, sa silhouette vacillante dans la demi-obscurité de la grotte. Il s’approcha, les yeux encore gonflés de sommeil, et jeta un regard au paysage. « Ça se dégage.
— Pour combien de temps ? demanda Maya en les rejoignant, tirant la fermeture éclair de son sac.
— Assez. » Declan se tourna vers eux, sa voix coupante comme la glace. « On part tout de suite. Il y a une clairière à cinq kilomètres à l’est, un plateau herbeux en été. Si on y est avant la prochaine chute, on pourra recevoir un hélicoptère.
— C’est toi qui le dis ? » La voix de Jules était teintée d’une ironie fatiguée, presque insolente. « Depuis quand le ciel nous doit quelque chose ?
— Depuis qu’on l’a demandé. » Declan retomba dans son sac à dos, testa la sangle, puis sortit la radio satellite. Il avait tenté de l’utiliser une douzaine de fois depuis la caverne, sans succès. Les montagnes bloquaient tout. Mais le plateau, lui, était dégagé.
Il leva l’antenne vers le ciel, tourna le cadran, grimaça devant les crachouillis de parasites. Puis, comme un miracle arraché au vide, une voix creva la statique.
« — Cross, vous me recevez ? »
Il se raidit, le cœur battant. « Nolan ?
« — Oui, grommela le sergent, à travers un océan de parasites. On a un créneau demain. Une fenêtre de six heures si la météo tient. Vous êtes loin du point d’extraction.
— On est à cinq klicks à l’est du lac gelé. On se déplace vers la clairière de Pemberton.
« — Pemberton… » Un silence, puis un bruit de papier froissé à l’autre bout. « Vous connaissez le coin ?
— On y va. » Declan baissa la voix, conscient que Jules observait chacun de ses gestes. « Dites-moi pourquoi votre ton me plaît pas, Nolan.
« — Parce que j’ai quelque chose à vous dire, Cross. Et c’est pas beau. » La voix du sergent vacilla, se rapporta. « On a envoyé une équipe de reconnaissance sur votre camp de base du col sud. Ils ont trouvé les traces. Plusieurs, parallèles, larges, à dix mètres d’intervalle. Des traces de pattes, pas d’humains. » Un long silence. « Les gars ont dit qu’ils n’avaient jamais vu ça. Au moins deux, Cross. Deux animaux différents, qui circulaient dans le camp la nuit. »
La mâchoire de Declan se serra. Deux. Il en avait vu un, il en avait entendu un autre. Il regarda Jules du coin de l’œil, s’attarda sur ses mains, glissées dans les poches de sa parka. « Vous êtes sûr de vous ?
« — Certain. Et puis, y’a un truc qui colle pas. Les traces montent en parallèle de votre itinéraire. Quelqu’un ou quelque chose vous suit depuis le début. » La voix du sergent se fit plus grave, plus hésitante. « Cross… je sais pas ce qui se passe là-haut. Mais ces traces, elles sont… humaines. Et pas humaines à la fois. On dirait que quelqu’un s’agenouille, puis se déploie sur quatre pattes. Que des fois les empreintes s’allongent, comme si les doigts s’étaient étirés. »
Le sang de Declan se glaça. « On arrive au plateau avant la nuit. Tenez le faisceau ouvert.
« — Je vais essayer. Et Cross ? … Bonne chance. »
La radio émit un dernier grésillement puis se tut. Declan l’éteignit, glissa la main dans la poche intérieure de sa veste, là où il gardait la page déchirée du journal d’Elias, celle qui portait le nom de Lindqvist. Il n’avait pas besoin de la relire.
« Alors ? » demanda Jules, qui s’était avancé. Il avait la tête légèrement penchée, une expression neutre, presque amusée. « On est dans le rendez-vous ?
— On est dans les temps si on se bouge. » Declan rangea la radio, passa une sangle par-dessus son épaule. Il resta volontairement vague. « Nolan a dit que le temps se maintenait pour le créneau de demain matin. Après, ça se dégrade à nouveau.
— Et les traces ? » Maya avait parlé à voix basse, les yeux rivés sur Jules. Elle avait entendu. « Qu’est-ce qu’il a dit d’autre, le sergent ?
— Rien d’important. » Il soutint son regard un instant, en espérant qu’elle comprendrait le non-dit. Elle hocha à peine la tête. Ils étaient alignés.
Ils sortirent de la caverne, et l’air froid les saisit, vif et mordant, chargé de cristaux de glace. La neige craquait sous leurs bottes. Declan se mit en marche d’un pas rapide, Maya sur ses talons, Jules quelques mètres en retrait.
Ils traversèrent pendant deux heures une plaine légèrement inclinée, hachurée de crevasses peu profondes et de drôles de congères. Le faisceau d’une piste de traîneau émergeait par endroits, noyé sous la poudreuse. Les nuages roulaient lentement, à haute altitude, mais le ciel restait clair au-dessus d’eux.
Declan respirait à peine. Il gardait la tête baissée, mais il scrutait le paysage en permanence du coin des yeux. Deux. Nolan avait dit deux. S’il y en avait deux, peut-être qu’ils chassaient en meute. Et peut-être que l’un d’eux marchait à deux pas derrière lui, en sifflotant ou en ruminant un mensonge de plus.
« Tu marches vite », fit la voix de Jules, essoufflée, juste derrière lui. Il s’était rapproché sans bruit. Declan ralentit à peine. « Tu cherches quelque chose ? Un raccourci ?
— Un endroit où poser les pieds sans glisser dans une crevasse. »
Jules rit doucement. « Tu sais, Cross, j’ai limpression que tu me regardes depuis qu’on est dans cette grotte. Comme si tu cherchais quelque chose sur mon visage. »
Declan s’arrêta net, se retourna. Jules s’immobilisa aussi, à deux mètres. Maya s’était arrêtée plus loin, se retournait, inquiète.
Sous la lumière changeante, le visage de Jules paraissait plus creusé, plus vieux d’une heure. Ses yeux bleu pâle reflétaient le ciel gris sans profondeur. Un tic tirait la commissure de sa lèvre inférieure.
« Je cherche un chemin, répondit Declan. Si tu penses que t’es dessus, t’as raison. »
Il fit un pas de plus, délibéré, et plongea son regard dans celui de Jules. Le silence s’étira, tendu comme une corde.
Puis Declan détourna les yeux et reprit la marche, plus vite encore.
Derrière lui, le regard de Jules ne s’était pas éteint. Le pas de Maya s’était rapproché de son épaule. Elle marchait à côté de lui, à présent, son souffle formant des volutes dans l’air froid.
« Deux, murmura-t-elle, assez bas pour que seul lui l’entende. Tu mens quand tu dis que c’était rien.
— Je sais.
— Jules parlait avec quelqu’un quand tu étais chez le sergent. Elle se pencha, presque bouche contre son oreille. Il parlait tout seul, dans la grotte, avant que tu reviennes. En murmurant. Je n’ai pas entendu les mots. Mais il ne s’adressait pas à lui-même. »
Declan accéléra le pas, le cœur serré. Devant eux, le relief s’aplatit soudain : une vaste étendue de neige immaculée s’ouvrait, plate comme une table, bordée de sapins nains. La clairière de Pemberton.
Il s’arrêta. Maya s’arrêta derrière lui. Jules arriva enfin, il siffla entre ses dents.
« C’est beau. On campe ici ?
— On traverse jusqu’aux arbres, répondit Declan, la gorge sèche. On n’y est pas encore. »
Mais quelque chose en lui savait déjà qu’on n’y arriverait pas.
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