Les Voies Qui Changent
Lire le chapitre 17: The Second Assault
La plaine de Pemberton s’étendait devant eux, blanche et vide, une mer gelée sous un ciel de plomb. Le vent avait cessé, ce qui rendait le silence presque assourdissant. Declan marchait en tête, le fusil à flare dans une main, les yeux balayant la ligne d’horizon. Derrière lui, Maya suivait à cinq mètres, le pas régulier, et Jules fermait la marche, appuyé sur son bâton de randonnée, la jambe encore raide de la nuit dans la grotte.
— On devrait longer la crête, dit Maya, la voix basse, presque un murmure. Moins de visibilité, mais plus de couverture.
— Non, répondit Declan sans se retourner. Si quelque chose nous attend, c’est là-bas qu’il guette. Ici, au moins, on voit venir.
Il ne dit pas que c’était précisément ce qui l’inquiétait. Un espace ouvert, deux cents mètres de neige sans un rocher, sans un arbre. Trois silhouettes humaines se détachant sur le blanc, offertes comme des cibles.
Jules souffla derrière eux, un nuage de vapeur s’échappant de ses lèvres.
— On y va, alors. Plus vite on traverse, mieux c’est.
Ils s’engagèrent sur la plaine. La neige leur montait aux mollets, croûtée en surface, ce qui ralentissait chaque pas. Declan comptait mentalement les mètres. Cinquante. Cent. Le refuge du garde forestier se trouvait à trois kilomètres au nord, selon la carte. Trois kilomètres de terrain découvert, puis une forêt dense, puis le refuge.
Il jeta un coup d’œil à Jules. Le jeune homme semblait nerveux, la tête tournant sans cesse à gauche et à droite. La veille, dans la grotte, Declan avait vu ce regard. Ce regard de quelqu’un qui écoute, qui attend. Et le murmure que Maya avait entendu, cette voix qui n’adressait à personne…
— Jules, tu as quelque chose à me dire ? demanda Declan.
Jules sursauta.
— Quoi ?
— Lindqvist. Tu le connais. Je le sais.
Le visage de Jules se ferma. Il regarda ailleurs, vers l’est, vers la ligne d’arbres lointaine.
— Je t’ai déjà dit que non.
— Tu mens, Jules. Et dans une tempête, un mensonge peut nous tuer tous.
Maya ralentit pour se placer entre les deux hommes. Elle ne dit rien, mais son regard allait de Declan à Jules, et Declan y lisait la même méfiance que la sienne.
Un bruit. Pas un craquement. Pas un souffle de vent. Un frottement, presque imperceptible, venant de la droite.
Declan s’arrêta net.
— Quoi ? souffla Maya.
— Silence.
Il tendit l’oreille. Le silence était total, oppressant. La neige étouffait tout. Mais quelque chose dans l’air avait changé. Une pression, une présence. Il avait senti cette sensation des dizaines de fois dans la forêt, quand un prédateur vous observe sans que vous le voyiez.
— On bouge, dit-il, la voix changée. Maintenant. Vite.
Ils accélérèrent, mais la neige profonde les ralentissait, les forçant à lever haut les genoux, à pomper des bras. Jules jura, trébucha, se rattrapa de justesse. Cent cinquante mètres. Deux cents.
C’est à ce moment que le sol explosa.
Pas devant eux. Pas derrière. À gauche. Un mètre à peine de Jules. La neige vola en éclats, et une masse sombre, immense, se projeta hors de la congère où elle avait été tapie, invisible, fondue dans la blancheur.
Le loup. Ce n’était pas un loup. C’était quelque chose qui en avait la forme, mais plus grand, plus massif, avec des épaules hautes comme un homme et des griffes de la longueur d’un avant-bras. Ses yeux, d’un jaune maladif, semblaient brûler dans le froid.
— PUTAIN ! hurla Declan.
Il leva le pistolet à flare, visa, tira.
Le projectile rouge décrivit une parabole parfaite, frôlant la créature avant de s’écraser derrière elle dans un éclat de lumière incandescente. La bête recula, surprise, la gueule ouverte, un grognement étranglé sortant de sa gorge. Sa tête pivota vers la tache rougeoyante qui fondait la neige, comme hypnotisée.
C’est la seule seconde qu’ils eurent.
— COURS ! cria Declan.
Ils coururent. Jules boitait, son visage tordu par la douleur, mais il courait. Ils atteignirent la lisière d’un affleurement rocheux, un chaos de blocs granitiques qui s’élevait de la plaine comme un squelette ancien. Declan poussa Maya à l’intérieur, attrapa Jules par le col et le jeta derrière lui.
Le jeune homme cria.
Un cri aigu, paniqué, qui n’était pas de peur.
Declan regarda ses mains. Elles étaient rouges. Rouges vif, fumantes dans le froid. Du sang.
— Et merde, murmura-t-il.
Jules s’effondra sur le sol rocheux, les deux mains autour de sa cuisse gauche. Le tissu de son pantalon était lacéré, ouvert sur une plaie béante — cinq lames profondes, parallèles, qui partaient du genou et remontaient jusqu’à mi-cuisse. Le sang coulait à flots, trempant la neige en dessous.
— Il m’a eu, souffla Jules, les yeux écarquillés. Putain, il m’a eu.
Declan s’accroupit, ouvrit son sac et en sortit le kit de premiers soins. Il déchira le pantalon avec un couteau, révélant la blessure entière. Les lèvres de la plaie étaient nettes, comme tranchées au rasoir. Pas une morsure. Pas une lacération de dents. Des griffes.
— Maya, dit-il sans lever les yeux. Je dois arrêter l’hémorragie. Attrape son genou et fais-le ne pas bouger.
Maya obéit, le visage blanc, les mains tremblantes. Elle appuya fort sur la jambe de Jules pendant que Declan appliquait une compression directe, la mâchoire serrée. Le sang continuait de suinter entre ses doigts, chaud et glissant.
— Il faut cautériser, dit-il. J’ai pas le matériel. On va devoir faire avec de la compresse et un garrot.
Jules gémit, la tête qui roulait d’un côté à l’autre.
— Il revient, dit-il soudain. Il va revenir.
— Qui ? demanda Declan. Le — l’animal ?
Jules secoua la tête, les paupières lourdes.
— Lindqvist. Lindqvist va revenir.
Un silence.
Maya releva la tête, regarda Declan. Ses yeux ne nourrissaient plus aucune ambiguïté : elle savait que Jules savait quelque chose. Et que Jules, maintenant, disait la vérité.
Declan resserra le garrot, un cran après l’autre, sous le genou de Jules. Le jeune homme grimaça, mais ne cria pas.
— Jules, dit Declan, lentement, comme on parle à un enfant perdu dans la noirceur. Lindqvist est mort. Ansel l’a vu — il l’a vu se transformer avant de mourir. Il n’y a personne qui revient.
Jules éclata d’un rire faible, brisé, qui se transforma en gémissement.
— Tu ne comprends pas. Ce n’est pas une bête. Ce n’est pas un loup. C’est un homme-cadavre. Il ne revient pas pour tuer. Il revient pour ce que je porte.
Il chercha sa main, l’agrippa, ses doigts froids et tachés de sang autour du poignet de Declan.
— Laisse-moi mourir, Declan. S’il me prend, il prendra ce qu’il y a dans mon sac. Et alors, il sera complet. Il pourra se reproduire.
Il rit de nouveau, un rire creux, et sa tête retomba en arrière.
— Et ce ne sera pas une meute de loups qui te suivra. Ce sera un peuple entier.
À l’extérieur de l’alcôve, la plaine restait silencieuse. Mais l’ombre, à la lisière des rochers, était plus longue qu’elle ne devrait l’être. Et elle ne bougeait pas avec le vent.
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