Les Voies Qui Changent
Lire le chapitre 18: Jules Confesses
Le vent hurlait contre l’entrée de l’alcôve rocheuse, soulevant des tourbillons de neige qui s’infiltraient entre les blocs de granit. Jules était adossé contre la paroi, sa jambe bandée grossièrement, le tissu déjà imbibé de rouge sombre qui gelait en croûtes irrégulières. Sa respiration sifflait, trop rapide, trop superficielle.
Declan posa son sac et s’accroupit près de lui. Le visage de Jules était blême, presque translucide, ses lèvres pincées par la douleur. Les pupilles dilatées, fiévreuses.
« On doit cautériser, dit Declan. Si l’infection prend, tu ne traverseras pas la plaine.
— Non. » Jules agrippa le poignet de Declan avec une force surprenante. « Écoute-moi. Avant que Maya revienne. J’ai besoin que tu saches. »
Il haletait, la sueur gelant sur son front.
« Jules, tu délires. Repose-toi.
— Je sais pourquoi on est là. » Sa voix se brisa. « Je sais tout. »
Declan se figea. Dehors, le vent semblait retenir son souffle, comme si la tempête elle-même écoutait.
« On a été envoyés par une corporation. Une boîte de prospection privée, écran de fumée pour autre chose. Ils cherchaient un fragment de météorite. Tombé ici, il y a des décennies. Le cratère est marqué sur les pétroglyphes. » Jules toussa, un son humide et cassant. « Ils savaient. Ils avaient des relevés, des études. Des croyances. »
Declan sentit son cœur battre plus vite. Sa main remonta instinctivement vers la poche intérieure de son manteau, là où il gardait la dernière page du journal d’Elias – celle qu’il n’avait jamais lue aux autres.
« Qu’est-ce qu’ils savaient, exactement ?
— Que le fragment peut… transmuter. Changer la structure organique. Les témoignages anciens, les légendes des Premières Nations – ce n’étaient pas des mythes. C’étaient des archives. » Jules ferma les yeux un instant, le visage tordu. « Lindqvist était notre chef d’équipe. Mais il était aussi le sujet d’expérience. Ils l’avaient briefé avant, Declan. Il savait ce qu’il aller chercher. Ce qu’il allait devenir. »
La neige crissa dehors. Des pas. Declan tourna la tête : Maya revenait déjà, les bras chargés de bois mort ramassé sous un sapin effondré. Elle s’arrêta en voyant l’expression de Jules et de Declan.
« Je dérange ? » demanda-t-elle, la voix chargée de méfiance.
« Reste, dit Declan. Il parle enfin. »
Maya lâcha le bois et s’approcha sans bruit, s’accroupissant à l’entrée, le dos contre la paroi. Elle avait son couteau à la ceinture, toujours à portée de main.
Jules ouvrit les yeux. Il regarda Maya, puis Declan, et quelque chose céda dans son regard.
« Ansel – le guide, celui de ton expédition l’an dernier – il faisait partie d’un groupe plus ancien. Ses collègues, ses amis. Des chercheurs, des protecteurs de ce site. » Il tourna son visage vers Declan. « Tu l’as vu mourir. Tu sais ce qu’il est devenu. »
Le silence tomba, pesant, dans l’alcôve. Le vent reprit, plus violent.
Maya regarda Declan. « Qu’est-ce qu’il raconte ? Mort, pas mort ? »
Declan ne la regarda pas. Sa mâchoire se serra. « Continue, Jules. »
« Lindqvist était leur mouton noir. Il a volé leurs données, vendu le site à la corporation. Ils avaient monté cette expédition pour récupérer le fragment avant lui. Mais Lazare – Elias – a compris trop tard que Lindqvist était déjà compromis. » Jules tendit la main vers son sac, qui gisait près de lui. Ses doigts tremblaient. « Le fragment. Il en a une partie. Sur lui. Il est devenu… ce qu’il est devenu parce qu’il l’a touché. Et maintenant il veut récupérer la pièce que j’ai pu sauver avant de fuir. »
Il fouilla, en sortit une pochette en peau de cerf maigre, sale, ficelée avec du tendon séché. Il la posa sur le sol entre eux, comme on dépose une grenade.
« C’est le dernier échantillon, dit-il. Du minerai. Quand on a compris que Lindqvist changeait, que sa morphologie commençait à se déformer pendant la nuit, j’ai pris ça. Je me suis enfui. Il m’a suivi, mais il ne peut pas le prendre lui-même.
— Pourquoi ? demanda Maya. Il est plus fort que toi.
— Parce que le toucher, le porter, intensifie la transformation. À chaque contact, il perd un peu plus de sa forme humaine. Chaque fois qu’il s’en approche, qu’il le touche, la bête prend le dessus plus vite. Il a besoin qu’un humain le lui apporte. Il le guette. Il nous suit pour ça. »
Declan regarda la pochette. Puis il regarda la jambe bandée de Jules, le sang qui suintait encore, la pâleur maladive de sa peau.
« Comment tu sais tout ça ? Tu étais où, pendant les opérations ?
— Espion. » Jules sourit avec amertume. « Je devais surveiller Lindqvist. La boîte nous avait envoyés en binôme – il devait récupérer le fragment, moi devais le surveiller et rapporter tout écart de comportement. Mais je ne savais pas qu’ils le considéraient comme du matériel jetable. Ils savaient que le fragment changerait quelqu’un. Ils voulaient juste que ça ne sois pas un de leurs employés directs. » Il ricana, un bruit rauque. « Lindqvist était un appât. Je l’étais aussi. Tout le monde est appât. »
Maya se leva d’un bond. « T’as cherché à nous mener vers quoi, alors ? Tu savais dès le début ce qui nous attendait ? »
Jules ferma les yeux. « Je voulais survivre. C’est tout. »
Le vent hurla plus fort, et Declan crut entendre, à travers la rafale, une plainte animale – longue, modulée, presque plaintive. Il vit le regard de Maya se déplacer vers l’entrée de l’alcôve.
« Elle est là, murmura-t-elle. Elle vous écoutait. »
Jules rouvrit les yeux, une lueur de peur sincère dans les pupilles. « Si elle comprend qu’on va détruire le fragment, elle ne attendra plus. Elle foncera. »
Declan prit la pochette. Elle pesait presque rien, mais son poids sembla s’alourdir dans sa paume. Il dénoua le tendon et souleva le rabat.
Un éclat sombre, de la taille d’une noix, veiné de reflets métalliques qui dansaient dans la lumière orange du feu. Des motifs y tournoyaient, comme vus sous une eau noire.
Maya souffla. « C’est de la pierre ? »
« C’est un morceau de ciel, dit Jules. Et ensuite, ça redevient la terre. » Il tendit la main, suppliant. « Brûle-le. Écrase-le. Jette-le dans la rivière quand on passera. Il ne faut pas qu’il le récupère. Pas après ce que je l’ai vu faire à Elias. »
Declan le fixa. La fièvre dans les yeux de Jules semblait soudain trop vive, trop claire pour un homme à moitié conscient. « Elias ? Tu as vu sa mort ? »
Le visage de Jules se tordit, et pour une seconde, Declan ne vit plus un homme délirant, mais un survivant qui portait la même ombre que lui depuis un an.
« Lindqvist l’a attrapé à la gorge. Sa main a changé. Les doigts se sont allongés, des griffes, des poils – sous mes yeux. Il a ri. Je n’ai jamais entendu de rire comme ça. Pas humain. » Il attrapa le poignet de Declan, les doigts glacés. « Elias m’a donné ça avant de mourir. Il m’avait dit – peu importe qui viendra te chercher, confie-toi à celui qui sait lire les traces. »
Declan demeura immobile. Dehors, le frottement d’un corps contre la neige, lourd et continu. À travers la crevasse, il vit une silhouette ramper – trop longue, trop souple, la colonne arquée comme un fauve à l’affût.
Elle ne partait plus. Elle attendait la suite.
« Si on ne détruit pas ça maintenant, murmura Declan, on aura jamais traversé la plaine. » Il regarda Maya. « On a du carburant pour le feu ?
— Oui. Mais si la flamme attire l’attention…
— Elle sait déjà où on est. » Il sortit une lame de sa ceinture, en appuya la pointe sur la pochette. « Jules, je te donne une dernière chance : j’ouvre, je brûle. Tu me confirmes que c’est la seule ?
— Oui.
— Et si c’était du remplissage pour nous faire baisser la garde ?
Jules soutint son regard, le visage ruisselant de sueur. « Alors tue-moi. Mais regarde-le. Regarde la veinure. »
Declan tourna la pierre dans la lumière. Des lignes lumineuses, pareilles à un minéral vivant, pulsaient faiblement sous la surface. La froideur irradiait à travers la peau de cerf, comme si la pierre exhalait un givre ancien.
Au-dehors, la créature laissa échapper un gémissement long et profond, presque triste. Elle savait ce qui allait se passer. Et elle se rapprochait, une patte à la fois.
Maya saisit son couteau et se plaça entre l’entrée et eux. « Brûle-la, Declan. Brûle-la maintenant. »
Declan leva la flamme du briquet. La pierre commençait à noircir quand il vit, gravé sur l’envers du fragment, un symbole qu’il connaissait – le même que celui du carnet qui avait appartenu à Ansel, celui que son mentor portait toujours autour du cou.
Un nœud. Trois boucles. Ininterrompu.
Sa main s’arrêta.
Maya se retourna. « Qu’est-ce que t’attends ? »
Dehors, la créature s’était dressée sur ses pattes arrière. Ses yeux jaunes luisaient dans l’obscurité bleue. Elle ne bougeait plus. Elle observait.
« Ce symbole… » murmura Declan. « Ça veut dire quelque chose. »
Jules ouvrit la bouche pour répondre, mais un long hurlement déchira la tempête – et ce n’était pas celui d’un animal.
C’était un cri humain.
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