Les Voies Qui Changent
Lire le chapitre 19: The Pouch Opened
Le cri perça le hurlement du vent, déchira la pierre, s’enfonça dans la chair de Declan comme un hameçon.
Maya était déjà debout, le fusil à moitié levé, les yeux écarquillés vers l’entrée. Jules, adossé à la paroi, respirait en sifflant, les doigts crispés sur sa cuisse bandée.
— C’est pas Lindqvist, dit-il entre deux raclements de gorge.
Declan tourna la tête. Le fragment métallique lui brûlait la paume à travers le cuir du pouch. Un symbole gravé dans un alliage qu’il aurait dû voir des milliers de fois mais qui n’apparaissait que maintenant, net comme une morsure : trois cercles entrelacés, un nœud sans début ni fin.
Le médaillon d’Ansel portait le même signe. Graveur méticuleux, trappeur à la retraite, mentor de quinze ans de pistage. L’homme qui lui avait appris à lire la neige comme on lit un livre ouvert.
Un autre cri, plus proche. Humain. Ce n’était pas un grognement, pas un feulement. C’était un appel, aigu, désespéré.
Maya fit deux pas vers la sortie d’alcôve.
— Attends, souffla Declan.
Il déposa le fragment sur la pierre entre eux, enveloppé dans un bout de tissu, et ouvrit le pouch d’un geste sec. À l’intérieur, au lieu d’un seul échantillon, un rouleau de papyrus jauni, compressé dans un sachet de graisse, et une carte manuscrite aux bords brûlés.
La carte était grossière, tracée au fusain. Une rivière dentelée, une série de crêtes, et un X profondément incisé au centre d’une vallée suspendue entre deux lacs. Le nom était écrit d’une main fébrile : *Bassin du Lièvre Mort*.
En dessous, trois mots : *Si tu es là, tu sais.*
La main de Declan trembla. L’écriture lui arracha la mémoire comme une lame. Ansel. La même inclinaison de lettres, la même impatience dans le tracé du S.
Il resta figé, la carte entre les doigts. Le cri dehors se tut. Le vent reprit son souffle, et quelque chose de lourd bougea au fond de l’alcôve.
— C’est quoi ? demanda Maya, revenue près de lui.
Jules ouvrit les yeux, ses pupilles dilatées par la fièvre.
— La carte d’Ansel. Mon mentor. Il faisait partie d’un groupe.
Maya s’agenouilla à côté d’eux, le fusil posé en travers de ses genoux. Elle ne dit rien mais ne quitta pas la carte des yeux.
— Ansel est mort l’automne dernier, poursuivit Declan. Une attaque d’ours, soi-disant. C’est ce qu’on m’a dit.
Il retourna la carte. Au verso, un croquis au crayon — le même nœud à trois boucles entouré d’un cercle, et en-dessous une phrase, presque effacée : *Ce qu’ils ont trouvé ne devrait pas être porté.*
La gorge de Declan se serra. Il regarda le fragment métallique, dont la surface brillait d’une douceur impossible dans la lumière crue des lampes de poche.
— Le pouch entier a été cousu par Ansel. J’ai reconnu ses points de cuir immédiatement. Mais ce rouleau… il l’a caché à l’intérieur.
— Il savait que tu viendrais, dit Maya.
— Non. Il savait que quelqu’un viendrait. Quelqu’un qui porterait le signe.
Il leva la carte vers la lumière. Un troisième croquis se révéla, plus détaillé que les autres. Une silhouette humaine, debout, corps incliné. De son dos, une structure filamenteuse s’étirait, presque arachnéenne. Le dessin portait une inscription minuscule, serrée entre les lignes de crête.
Declan plissa les yeux pour lire.
*Transformé ≠ transformateur. L’inversion naturelle ou contre-nature. Le porteur de la roche devient. Ceux qui touchent seulement se transforment — à jamais.*
Il laissa tomber la carte pour la repositionner. Les mots qu’il avait lus à haute voix dans la grotte — le journal d’Elias — lui revinrent en cascade : le site pétroglyphe qui peut *défaire* les gens. Ansel avait apposé une correction au-dessus de la phrase d’Elias, au crayon, comme seul un vieux maître trappeur savait commenter un texte sacré :
*Non. Le pétroglyphe ne défait pas. Il rend visible la vérité de la chair.*
Combien de temps Ansel avait-il gardé ce secret ? Vingt-cinq ans que Declan travaillait avec lui, et il ne savait rien de cette autre vie ?
— On doit partir, murmura Jules. Elle viendra plus vite que le blizzard.
Le corps de Jules se convulsa dans une quinte de toux. Une écume rosée coula au coin de ses lèvres. La plaie à sa cuisse était noire, lignes rougeâtres courant vers l’aine.
— Jules, siffla Maya. Dis-moi le nom du commanditaire de ton expédition. Maintenant.
— Je l’ai déjà dit.
— Tu as dit *une corporation*. Avec un physique pareil, je te crois pas.
Le mutant claqua des dents. Le froid engourdissait l’alcôve mais la fièvre brûlait l’air autour de lui.
— Ils s’appellent les Hérauts de la Pierre. Pas un nom officiel. Ça les arrange. Ils ont financé trois expéditions. La première en autonomie, deux morts. La deuxième, la nôtre, avec Lindqvist et Winthrop. La troisième…
Il ricana, sans joie.
— La troisième n’est jamais partie. Parce que ma compagnie a découvert que leur objectif n’était pas d’étudier le météore. C’était d’obtenir un porteur.
— Un porteur vivant ?
— Pour le transformer, mais pas pour le tuer. Pour en faire une usine. Le fragment qu’ils voulaient n’était pas une roche, c’était une graine. Une graine qui pousse dans la chair.
Le silence dura une éternité. Le vent dehors monta d’un cran.
Declan saisit la carte et le fragment, les replaça dans le pouch, et le scella contre sa poitrine.
— La vallée marquée sur cette carte est à trois kilomètres nord-ouest. C’est là que ça a commencé. C’est là qu’Ansel a étudié la formation hexagonale.
— Comment tu le sais ? demanda Maya, le reconnaissant à peine.
Declan extirpa de sa poche le médaillon d’Ansel qu’il avait toujours porté autour du cou. Il le souleva devant la lumière. À l’intérieur s’ouvrait une poche miniature, vide, qui contenait une doublure de papier soigneusement pliée. Il la déplia : une copie agrandie du pétroglyphe d’Elias, mais annotée dans la main d’Ansel.
Une flèche pointait vers l’un des cercles extérieurs, marquée : *Le troisième ne traverse pas. Le troisième demeure.*
Comme un coup de bélier dans l’esprit de Declan.
— C’est pour ça qu’Ansel a fait exactement ce qu’il a fait. Il a tout laissé derrière lui pour couper la piste. Quand il est mort, l’automne dernier…
Il étouffa. Le mot *attaque d’ours* lui revint trop froid.
— On m’a rendu son corps mutilé. Mais j’ai jamais vu les photos de la denture. Parce que ça ne ressemblait pas à une ourse.
Maya posa une main sur son épaule. Derrière eux, Jules râlait, perdu dans sa fièvre.
Le cri déchira de nouveau l’extérieur, tout proche, un ou deux mètres au-delà de l’entrée.
La forme n’était plus un simple ombre derrière le rideau de neige. Elle se tenait droite, silhouette humaine et pourtant démesurée, exhalant des nuages de vapeur qui dissipèrent brièvement la tempête.
Elle ne regardait pas Jules. Elle regardait Declan. Dans sa main gauche, dressée le long de son flanc, elle tenait quelque chose de clair et brillant — un éclat de roche qui ressemblait en tous points au fragment dans le pouch.
Lindqvist hocha lentement la tête, comme si elle connaissait le temps exact de sa décision.
Puis elle tourna le dos et s’enfonça dans le blizzard. La porte s’était contractée : le moment de choisir entre les vivants et les secrets venait d’arriver.
Declan resserra le pouch et se tourna vers Maya.
— On va suivre la carte. On va trouver l’origine. Et si ma vieille aurait suffi à m’arrêter avant, c’est ça qui va me pousser jusqu’au bout.
Il lui tendit la carte, lui laissant lire le nom pour la première fois.
Maya le regarda, puis hocha la tête. Mais quelque chose dans ses yeux semblait reconnaître la vallée du Lièvre Mort d’une autre manière que lui. Avant qu’il pût l’interroger, elle parlait d’une voix différente, moins jeune et plus cassée :
— Cette vallée, c’est là où mon frère est mort l’hiver dernier. Pas tombé en traversant un lac gelé. C’est ce qu’ils ont dit, mais non. Il cherchait la même chose que toi.
Une lueur de calcul traversa son regard. Elle regarda la carte, fixant l’X gravé.
— Si tu y vas, j’irai. Mais sache que je n’ai aucune envie d’y survivre, seulement d’y mettre fin.
Elle rengaina son fusil et s’accroupit, glissant la carte dans sa poche intérieure.
Le blizzard se referma autour de leur alcôve comme un poing. Au loin, un hurlement s’éleva, mais cette fois, ce n’était pas un appel de bête — c’était un ordre donné au paysage lui-même.
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