Les Voies Qui Changent
Lire le chapitre 21: Jules' Fever
Le feu de camp était presque mort. Declan s’en aperçut avant même de relever les yeux du pansement qu’il venait de retailler dans la toile de sa parka. Jules délirait depuis une heure, la fièvre dévorant ses mots dans un murmure ininterrompu. La plaie de sa jambe, qu’ils avaient nettoyée à l’eau de neige fondue, luisait d’un rouge vif. Une infection. Pas la morsure de la bête. Quelque chose de plus ancien, de plus sournois, qui couvait sous la peau depuis que le fragment de météorite avait touché le corps de Jules.
— Lindqvist… il sait… il a toujours su…
La voix de Jules s’éleva dans un souffle rauque. Maya, accroupie près de l’entrée de la grotte, tourna la tête. Son visage portait les stries de la fatigue et du froid.
— Il parle encore, dit-elle.
— Il parle toujours, répondit Declan.
Il s’approcha de Jules, posa une main sur son front. Brûlant. Une chaleur de forge sous une peau de cire. Les yeux de Jules roulaient sous les paupières, mi-closes, vitreux. Il cherchait quelque chose dans le vide, un mot qui refusait de venir.
— La carte… murmura-t-il soudain, la bouche sèche. Ne la laisse pas brûler… Il faut…
— La carte est en sécurité, dit Declan, d’une voix douce mais ferme. Elle ne brûlera pas.
Jules hocha la tête comme un automate, puis retomba dans son délire. Declan se tourna vers Maya. Elle avait sorti le petit carnet de cuir de son sac — celui d’Ansel — et le feuilletait d’un doigt ganté.
— Qu’est-ce que tu cherches ? demanda-t-elle.
— Une vérification. L’emplacement des coordonnées GPS. Tu te souviens des notes de mon mentor ?
Maya leva les yeux.
— J’ai vu des chiffres, oui. Mais je pensais que c’était un relevé de triangulation, pas un…
— Un itinéraire. Il y a un poste de ranger abandonné à environ huit kilomètres au nord-est de notre position actuelle. Un abri de secours avec une trousse médicale. C’est écrit noir sur blanc dans son journal.
Maya posa le carnet sur ses genoux, les sourcils froncés.
— Tu es sûr qu’on peut s’y fier ?
— Ansel notait tout. Chaque trace, chaque ruisseau, chaque rocher qui servait de repère. S’il dit que ce poste existe, il existe.
— Et à quoi ça nous sert, si Jules ne peut pas marcher huit kilomètres dans cet état ?
La question flotta entre eux, lourde comme l’air gelé de la grotte. Declan souffla sur ses mains, cherchant la chaleur qu’elles n’avaient pas. Son regard passa du visage fiévreux de Jules aux parois de pierre qui les entouraient. Le vent gémissait à l’extérieur, toujours chargé de neige, mais moins hurlant qu’une heure plus tôt. Le calme revenait. Ce calme trompeur qui précède le pire.
— On ne le porte pas, dit Declan. On le laisse.
Le silence tomba brutalement. Maya se redressa, lentement.
— On le laisse ? Tu viens de dire qu’il faut un médecin, pas une ambulance à ski.
— Écoute-moi. Si on tente tous de traîner Jules sur huit kilomètres, on avance à un kilomètre à l’heure, et on épuise les trois quarts de nos ressources dans la neige. Il va mourir pendant qu’on se traîne vers un poste qu’on n’atteindra qu’au crépuscule. Mais moi et toi, on peut y arriver en deux, trois heures. On prend le carnet, on refait le chemin, on revient avec une trousse complète et un plan d’évacuation.
— Et si la bête revient pendant qu’on est partis ? demanda Maya, la voix dure.
— On lui laisse le fusil. Et on lui montre comment utiliser le fusil. Pas difficile.
— Il ne peut même pas se tenir debout, Declan.
— Alors on le met dans un endroit où il n’a pas besoin de se tenir debout. La grotte est enterrée sur trois côtés. On replique l’entrée avec de la neige tassée. Il reste à l’intérieur, il reste chaud, il reste vivant. On lui laisse de l’eau, des rations. Le fusil chargé, posé à portée de main. Et on part.
Le souffle de Jules se fit plus sifflant, une plainte qui montait des poumons comme un accordéon trop tendu. Maya baissa les yeux sur lui. Elle n’aimait pas ça. Declan le lisait dans la crispation de sa mâchoire, dans la façon dont elle croisait et décroisait les doigts.
— Et s’il meurt pendant que tu cherches ta trousse magique ? dit-elle enfin.
— S’il reste ici avec sa fièvre et son infection, il meurt certainement. S’il reste ici avec une chance, il a peut-être une chance.
— Tu ne le connais même pas.
— Je connais la montagne. Je connais la plaie. Je connais les signes. Et je connais un homme qui est mort par ma faute l’année dernière parce que j’avais peur de prendre des risques calculés. Je ne ferai pas cette erreur deux fois.
Le reproche vibra dans sa gorge, plus amer qu’il ne l’avait prévu. Maya soutint son regard sans ciller. Elle vit quelque chose en lui — peut-être la même fêlure qu’elle avait en elle, celle d’un frère, d’une promesse, d’un poids que la neige n’efface pas. Elle acquiesça, d’un simple geste.
— D’accord. Mais je prépare le sac. Et je laisse le marteau de glace près de son bras, au cas où le fusil ne suffise pas.
— Fais comme tu veux.
Declan s’agenouilla près de Jules, qui semblait sombrer dans un sommeil agité. Il sortit le fragment de météorite de la bourse de peau de daim — il le tenait contre son cœur, à présent, un réflexe qu’il ne s’expliquait pas. La pierre était chaude, étrangement chaude, malgré le froid. Le symbole à trois boucles, celui qu’Ansel portait autour du cou toutes ces années, brillait d’un éclat sombre. Declan le glissa près de la jambe blessée de Jules, sans savoir pourquoi, mais avec une certitude viscérale que la chose savait lire les fièvres.
— Garde-le près de toi, dit-il, la bouche contre l’oreille de Jules. Il te protégera.
Jules cligna des yeux, un éclair de lucidité traversant la brume de son regard.
— Le chemin… Il est marqué… à travers les… les boucles…
— Oui. À travers les boucles. Je le vois.
Et c’était vrai. La carte, le journal, les annotations d’Ansel — tout convergeait vers un point unique : une gorge cachée, encaissée entre deux glaciers, visible seulement depuis un coude du ruisseau de la Pemberton. Les coordonnées GPS se superposaient aux symboles gravés dans la pierre. Le poste de ranger était sur la voie. Un point de passage vers la vallée.
Le cri humain qu’ils avaient entendu une heure plus tôt — celui qui avait déchiré la tempête comme un chien qu’on égorge — n’avait jamais été élucidé. Declan préférait ne pas y penser. Il préférait se concentrer sur l’urgence immédiate, sur la survie de Jules, sur la trousse médicale qui l’attendait peut-être sous un toit de tôle rouillée.
Maya se pencha, déposa le fusil à côté de Jules, puis un carré de toile avec un mot griffonné au crayon : *Ne sors pas. On revient avec ce qu’il faut. J.*
Elle se tourna vers Declan.
— On l’enterre, dit-elle. Puis on court.
Dehors, le vent avait retrouvé un souffle presque calme. Une lumière pâle filtrait entre les nuages déchiquetés, jetant une ombre grise sur la plaine blanche. Declan scella l’entrée de la grotte avec de la neige tassée, une couche épaisse, en laissant un passage d’aération sous une arête de rocher. Il y tenait — ce n’était pas une tombe. C’était un abri.
Il se releva, le carnet d’Ansel glissé dans sa veste intérieure, la carte froissée dans sa poche de pantalon. Maya l’attendait déjà quelques mètres plus loin, le sac de cordes et de premiers soins sur les épaules, le marteau de glace à la hanche.
Il jeta un dernier regard vers la grotte. La main de Jules dépassait de l’ouverture, crispée sur la crosse du fusil, et le fragment de météorite luisait faiblement sur sa poitrine, comme une braise qui refuse de mourir.
— On revient, dit-il à voix haute, pour lui-même autant que pour elle.
Il commença à marcher vers le nord-est, ses pas crissant dans la couche neuve de neige légère. Derrière lui, Maya suivit, un pas après l’autre, et le vent effaçait leurs traces à mesure qu’ils s’éloignaient.
C’est alors qu’il l’aperçut. À trente mètres du début du sentier, au creux d’un repli de terrain qu’il connaissait pourtant par cœur. Une trace de pas. Pas celle d’un homme, pas celle d’une bête. Quelque chose entre les deux — un large talon humain soutenant une patte griffue qui s’enfonçait profondément dans la neige. La trace était fraîche, nette, et elle semblait pointer vers la sortie de la vallée.
Vers le poste de ranger.
Declan ne dit rien à Maya. Pas encore. Mais il ralentit, et son esprit, un instant, dérailla. Lindqvist aussi connaissait le chemin.
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