Les Voies Qui Changent
Lire le chapitre 22: The Hidden Valley
Le vent avait cessé. C’était la première chose que Declan remarqua en débouchant de la gorge—un silence d’église, ouaté, anormal. Les falaises de granit se refermaient derrière eux comme une porte, et devant s’ouvrait une cuvette verdoyante où la neige n’existait pas.
De la vapeur s’élevait en colonnes paresseuses de fissures dans le sol. L’air sentait le soufre et la terre mouillée. Des fougères—des fougères, en plein janvier—tapissaient les pentes, vertes et gonflées de sève, contrastant violemment avec le blanc et le gris qu’ils traversaient depuis des jours.
Maya s’arrêta net à ses côtés. « C’est impossible. »
« Non, » dit Declan en repliant la carte d’Ansel, « c’est exactement ce qu’il cherchait. »
Il indiqua les parois de la cuvette. Des gravures anciennes couvraient la roche, patinées par des siècles de vapeur minérale—des spirales, des boucles entrelacées à trois passages, et des figures humaines dont les silhouettes se tordaient, s’étiraient en formes animales. L’une d’elles avait un thorax humain et une tête de loup, les bras tendus vers le ciel.
« Les boucles, » murmura Declan. Le symbole dansait sous ses doigts quand il toucha la pierre, encore tiède. Jules avait déliré à propos de passages à travers les boucles. Ansel avait gravé le même motif sur son talisman. « Il connaissait l’endroit. »
« Comment a-t-il pu garder ça secret ? » Maya fit un pas dans la vallée, ses bottes crissant sur un sol d’herbe et de cendres volcaniques. « Mon frère… il a parlé d’une vallée cachée, une fois. Dans son dernier message radio, il a dit qu’il voyait de la fumée qui sentait l’œuf pourri. On a cru qu’il hallucinait. »
Un hurlement traversa la cuvette, long et modulé, rebondissant contre les falaises. Puis un autre, plus aigu. Puis un troisième, qui se tut comme s’il avait été étranglé.
Maya dégaina son fusil. Declan fit de même, le canon dirigé vers le sol. Les hurlements n’étaient pas humains, mais ils étaient trop articulés pour être purement animaux—des sons qui semblaient porter une intention, une adresse.
« Ça vient du centre, » dit Maya. « Là où la vapeur est la plus dense. »
« Le camp d’Elias est à l’est, d’après la carte. On passe d’abord là-bas, on trouve des réponses, et on ressort avant la nuit complète. »
« Et Lindqvist ? »
Declan regarda le col par lequel ils étaient entrés. Les traces qu’il avait repérées à l’extérieur—ni entièrement humaines, ni entièrement bestiales—continuaient jusqu’à la faille, puis se perdaient sur la roche dure. « Il connaissait le chemin. Il nous a laissés le suivre. On va pas le chercher. Mais si on tombe sur lui, on lui tirera dessus d’abord et on discutera jamais. »
Ils avancèrent en formation, Declan en tête, Maya protégeant leurs arrières. Le sol exhalait une chaleur humide qui faisait fondre la glace accrochée à leurs vestes. Des flaques d’eau bouillonnaient par endroits, entourées de cristaux de soufre jaune vif. Plus ils s’enfonçaient, plus les gravures se faisaient nombreuses et complexes—des fresques entières de transformation, d’hommes devenant loups, ours, oiseaux, puis revenant à forme humaine, les mains jointes, partageant quelque chose qu’ils tenaient en leur centre.
« C’est un rituel, » dit Maya à voix basse. « Cette pierre qu’ils tiennent… regarde. » Elle pointa une figure centrale dont la silhouette lévitait au-dessus d’un cercle de suppliants, un éclat brillant au creux de ses mains. « C’est le fragment. Le même que celui qu’on a laissé à Jules. »
« Ou l’original, dit Declan. La source. »
Il accéléra, guidé par la carte et par une intuition qui lui serrait la poitrine. Ansel était venu ici. Ansel avait marché sur ce sol, respiré cet air sulfuré. Ansel avait vu ces gravures et en avait fait son symbole, son obsession, sa mort.
Le camp apparut derrière un rideau de vapeur. Deux tentes défoncées, un cercle de pierres noircies, des boîtes de conserve éventrées par le gel. Une radio portable gisait dans la neige sale, son antenne tordue, ses fils arrachés comme par une main trop pressée.
« C’est à lui ? » demanda Maya.
Declan hocha lentement la tête. Il reconnaissait l’écriture sur les étiquettes collées aux rations—des lettres serrées, penchées vers la droite, la même qui annotait le journal dans sa poche. « Il a campé ici. Plusieurs semaines, d’après les débris. »
Maya contourna les tentes. Puis elle s’immobilisa et sa respiration s’étrangla.
« Declan. »
Il la rejoignit. Au-delà du camp, une dépression naturelle du terrain formait un amphithéâtre rocheux. Et là, couchés dans l’herbe roussie, il y avait des corps. Une demi-douzaine au moins, certains à moitié enterrés par des feuilles mortes et des cendres, d’autres exposés à la vapeur qui les avait momifiés plutôt que décomposés.
Mais ce n’était pas leurs chairs que Declan regardait. C’étaient leurs os. Leurs bras, trop longs, articulés en trop de points. Leurs crânes, allongés, leurs mâchoires projetées vers l’avant. Un squelette avait une colonne vertébrale de loup mais des mains parfaitement humaines, les phalanges étendues comme pour attraper quelque chose. Un autre était presque humain—presque—à l’exception d’un bassin élargi, d’une cage thoracique bombée qui n’aurait pu contenir aucun cœur qu’il connaissait.
« Il les a tués ? » La voix de Maya tremblait.
Declan s’accroupit près du squelette le plus proche. Il toucha son sternum fendu—du verre, des éclats de roche volcanique incrustés dans l’os. Pas des morsures. Des armes improvisées. « Non. Ils se sont entretués. Ou ils ont été tués par un des leurs qui a basculé plus vite que les autres. »
Il se releva, la nausée au bord de la gorge. « C’est le groupe d’Ansel. J’en mettrais ma main à couper. Ceux qui sont restés trop longtemps près de la source. »
« Et Ansel ? »
« Parti. » Declan montra les traces qui quittaient le camp en direction du centre de la vallée. Des empreintes humaines, nettes, régulières. Pas celles d’une bête. Celles d’un homme qui marchait délibérément vers le cœur de la fournaise. « Il est allé plus loin. Et il n’est jamais revenu. »
Maya parcourut l’amphithéâtre du regard, décomptant les corps. « Six. Combien étaient-ils au départ ? »
Declan sortit le journal. Les dernières pages d’Ansel étaient griffonnées, fiévreuses, l’écriture se dégradant ligne après ligne jusqu’à devenir illisible. Au milieu de la dernière entrée, un seul mot en majuscules, tracé à plusieurs reprises comme une litanie :
S’ARRÊTER. S’ARRÊTER. S’ARRÊTER.
Il tourna la page et trouva une liste de huit noms. Six étaient barrés. Le septième portait une croix au crayon—pas barré, une croix, comme une marque d’attente. Ansel lui-même. Le huitième nom n’avait aucune marque et avait été souligné deux fois.
« Herault, » lut Declan à voix haute. « P. Herault. »
Maya s’approcha. « C’est un nom ? »
« Hérauts de la Pierre, » dit Declan, les pièces s’assemblant dans sa tête comme un piège qui se referme. « Le financeur de l’expédition de Jules. Ansel en faisait partie. Il est venu en éclaireur, avec son équipe. Six sont morts. Lui et l’autre ont disparu. » Il releva la tête, et le hurlement résonna de nouveau, plus proche maintenant, se répercutant dans les roches comme une réponse. « Ils n’ont jamais arrêté de chercher la source. Il y a encore quelqu’un dans cette vallée. »
« Quelqu’un, ou quelque chose, » dit Maya.
La vapeur tourbillonna entre eux, et pendant une fraction de seconde, Declan crut voir une silhouette à la limite de l’amphithéâtre—droite, immobile, une forme humaine qui les observait sans bouger. Puis le vent changea et la silhouette disparut.
Mais elle avait laissé quelque chose derrière elle. Une boîte métallique, posée sur un rocher plat, ouverte sur un document scellé dans du plastique. Declan la ramassa. Le cachet était officiel, le papier glacé. En tête, une mention qui lui fit froid dans le dos :
PROTOCOLE D’EXTRACTION — SITE 07 ÉQUIPE ALPHA — MISSION COMPLÉTÉE OBJET : FRAGMENT PRIMAIRE, RÉCUPÉRÉ DESTINATION : QUARTIER GÉNÉRAL D’OTTAWA
Le fragment primaire. Récupéré. Par la personne qui venait de laisser ce dossier à leur intention, comme un messager qui guiderait les suivants vers la prochaine épreuve.
Et sous le dossier, une autre note, manuscrite, l’écriture d’Ansel reconnaissable entre toutes :
Ils l’ont trouvé. Ils ont pris le cœur. Je reste avec les os. — A. Cross
Cross. Le nom d’Ansel. Pas le sien—Declan avait changé le sien en mémoire de son mentor, un homme dont il ne portait pas le sang mais l’héritage.
Un troisième hurlement déchira la vapeur, suivi d’un silence plus profond que la mort.
Maya braqua son fusil dans la direction du son. « Il ne veut pas nous attaquer, Declan. Il veut qu’on le suive. »
Declan glissa le dossier sous sa veste, le poids du papier plus lourd que tout ce qu’il avait porté depuis des jours. « Alors on le suit. »
Il se mit en marche vers le cœur de la vallée, vers la spirale de vapeur qui pulsait au loin, sans savoir s’il avançait vers la réponse ou vers le piège.
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