Les Voies Qui Changent
Lire le chapitre 31: The Missing Person's Shadow
Les néons du plafond baignaient la chambre d’une lumière blanche, impitoyable. Declan cligna des yeux, la gorge sèche comme du cuir gelé. Une perfusion gouttait dans son bras, et chaque inspiration lui rappelait qu’il était vivant, ce qui, curieusement, ressemblait à un reproche.
— Monsieur Cross ?
La femme qui se tenait au pied du lit portait l’uniforme de la GRC, cheveux gris tirés en arrière, calepin à la main. À côté d’elle, un homme en veste civile, visage fermé, tenait un dictaphone.
— Vous êtes à l’hôpital de Thompson, deux jours après votre extraction. Je suis l’inspecteur Chen. Voici le docteur Hale, du ministère des Ressources naturelles.
Declan souleva une main. Ses doigts, enveloppés de bandages, lui semblaient appartenir à quelqu’un d’autre.
— L’équipe ?
Chen consulta son calepin. Un geste trop lent.
— Sur les cinq membres de la mission géologique, trois sont confirmés décédés, dont la docteure Anna Delacroix. Le docteur Erik Lindqvist a été retrouvé vivant, hier, errant parmi les débris du camp. Il est en observation psychologique ici même. Et la jeune femme que vous avez ramenée, Maya ? Les équipes ont récupéré son corps sous le pin que vous aviez signalé.
Declan ferma les yeux. Le poids de la toile du corps de Maya contre la neige, le battement chaud du fragment dans sa poche, tout lui revint en une seule nausée.
— Lindqvist, répéta-t-il. Il est… humain ?
Chen haussa un sourcil.
— Kystérique, mutique par moments, mais oui. Extrêmement humain. Il affirme que son équipe a été prise dans une avalanche, qu’il s’est caché dans une grotte. Un récit cohérent, si on ignore l’état de ses vêtements.
— Ses vêtements ?
Hale prit la parole, la voix lisse comme un caillou de rivière.
— Ses chaussures, plus précisément. Des bottes de randonnée en cuir, usées, comme s’il avait marché des kilomètres dans la roche. Les semelles étaient anormalement abîmées. Presque… poncées, en forme de pointe.
Le sang de Declan se figea.
Il se souvint de l’empreinte dans la neige, au tout début. Celle qu’il avait suivie pendant des heures, pensant traquer une bête. L’empreinte d’un homme. L’empreinte de Lindqvist.
— Je voudrais le voir, dit-il.
Chen échangea un regard avec Hale.
— Ce n’est pas recommandé, monsieur Cross. Il est sous sédatif.
— Je veux le voir. Maintenant.
Il y eut un silence. Puis Chen rangea son calepin, comme on range une insulte.
— Cinq minutes. Accompaigné.
On le mena dans une aile plus calme, à travers des couloirs sentant l’antiseptique et le chauffage central. Declan avançait lentement, appuyé sur une canne qu’on lui avait donnée à contrecœur. Ses pieds, sous les pansements, n’étaient plus que des souvenirs de douleur.
La porte de la chambre de Lindqvist s’ouvrit sur un homme assis au bord du lit, maigre, les cheveux gris en broussaille, vêtu d’une chemise d’hôpital trop grande. Il leva la tête et sourit. Un sourire trop large, trop humain.
— Cross, dit Lindqvist d’une voix éraillée. Vous êtes vivant. Bien. Bien.
Declan s’arrêta sur le seuil. Il regarda les pieds de Lindqvist.
Ses chaussures étaient posées par terre, près du radiateur. Des bottes de cuir, oui. Les semelles étaient retournées vers le haut, comme si on les avait retirées avec soin. Et là, gravée dans le caoutchouc, visible sous la lumière crue, il vit la trace. Plus large qu’un pied humain. Les orteils allongés en pointe, presque griffus, la voûte effondrée, l’empreinte exacte de la bête qui avait hanté le premier acte de cette course.
Lindqvist suivit son regard et son sourire s’élargit encore.
— La neige, hein ? Elle use tout. Même les meilleures bottes.
Declan ne répondit pas. Il fixa ces semelles, et dans son ventre, quelque chose se referma comme un poing. Ce n’était pas une coïncidence. Ce n’était pas une usure naturelle. C’était une marque. Une signature.
— Vous avez trouvé Maya, dit Lindqvist doucement. Elle vous a parlé. Elle vous a tout raconté.
Les mâchoires de Declan se serrèrent.
— Elle m’a raconté ce qu’elle savait. Pas ce qui s’est passé après.
— Après ? Rien d’après. Il y a eu une explosion. J’ai rampé hors de la grotte. J’ai marché. Et puis j’ai été retrouvé. Simple.
— Vos bottes, martela Declan.
Lindqvist baissa les yeux sur elles, comme s’il les découvrait.
— Ah, ça. Le caoutchouc vieillit mal. Le froid rend le cuir rigide. Et puis, quand on court, on glisse, on tape, on fait des choses… étonnantes.
Il leva la tête. Dans ses yeux, une lueur que Declan connaissait déjà, celle du météore. Fugace, presque invisible. Mais là.
— Vous savez, Cross, ce que vous portez dans votre poche ? demanda Lindqvist à voix basse. Ce petit caillou chaud ?
Declan ne bougea pas.
— Je sens qu’il bat, continua Lindqvist. Comme un cœur. Comme un cœur qui attend sa mère.
Chen, derrière lui, fronça les sourcils.
— De quoi parlez-vous, docteur Lindqvist ?
Lindqvist balaya la question d’un geste paresseux.
— Délire de post-traumatique, inspecteur. Il faut m’excuser. Quand on ne dort plus, on dit des bêtises.
Il se rallongea sur son oreiller, les yeux fermés, le sourire toujours accroché à ses lèvres.
La visite fut écourtée. On ramena Declan dans sa chambre, où on lui injecta un calmant qu’il n’avait pas demandé. Avant de sombrer dans le sommeil, il palpa la poche de sa veste de survie, encore posée sur une chaise à côté du lit.
Le fragment de Maya était là. Chaud. Palpitant.
Il le tint dans sa main bandée, ferma les yeux. Et ne dit rien à personne.
Au fond de lui, une certitude, plus dure que la glace : Lindqvist était humain, en apparence, mais ses chaussures racontaient une autre histoire. La transformation n’avait pas disparu. Elle s’était simplement assise, patiente, dans la chair d’un homme qui venait de mentir à tous les enquêteurs du pays.
Et Declan était le seul à porter la vérité.
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