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Les Voies Qui Changent

Lire le chapitre 8: The Ridge

L’aube se leva grise et meurtrière, la lumière diffuse peinant à percer la couche de nuages bas qui pesait sur la vallée. Le vent était tombé, mais le silence qui en résultait était pire : un silence épais, cotonneux, qui semblait retenir son souffle. Declan sortit le premier de l’abri rocheux, les muscles raidis par le froid et une nuit passée à écouter le souffle régulier de Maya et, au-delà, les bruits de la tempête.

Il s’accroupit près de la piste.

Les traces étaient là. Nouvelles. Fraîches. Trois orteils larges, profondément imprimés dans la neige poudreuse, les bords nets comme une lame. La bête était passée à moins de trois mètres de leur campement pendant la nuit. Declan suivit la ligne des empreintes du regard : elles contournaient l’abri, marquaient une pause face au vent, puis repartaient vers l’est, vers la crête. Il ne dit rien. Il n’avait pas besoin de le dire. Maya, derrière lui, les vit et blêmit.

Ils marchèrent en silence pendant une heure, suivant la piste qui grimpait. Le terrain se fit plus accidenté, plus rocheux, les arbres rabougris cédant la place à des éboulis gelés. Declan gardait le rythme, mais son esprit tournait plus vite que ses jambes. Les traces ne fuyaient pas. Elles menaient. Chaque virage, chaque remontée semblait choisie avec une intention qui le dérangeait, comme si la créature connaissait le terrain mieux qu’eux — comme si elle savait où ils allaient.

— Elle monte vers la crête, souffla Maya.

— Ouais.

— On devrait pas la suivre.

Declan s’arrêta, se retourna. Elle avait les joues rougies par le froid, les yeux cernés, mais fermes malgré tout. Elle était plus solide qu’elle n’en avait l’air, cette femme. Il lui indiqua le sol d’un geste du menton.

— Regarde. Elle va dans la même direction que nous. Le refuge est de l’autre côté du lac gelé, en contrebas. C’est là que le dernier signal GPS a été enregistré. Si elle y va, c’est que quelque chose l’attend là-bas. Ou quelqu’un.

— Ou qu’elle veut qu’on y aille.

Il faillit sourire. Méfiance partagée, au moins.

— C’est pour ça qu’on la suit. Pour voir ce qu’elle veut nous montrer. Et si elle nous tend un piège, je préfère le voir venir.

Ils atteignirent le col une demi-heure plus tard. La crête s’ouvrait sur un panorama blanc à couper le souffle : un lac gelé en contrebas, plat et vaste comme une page vierge, encadré de falaises granitiques où la neige s’accrochait en à-plats périlleux. Le refuge — un point minuscule, à peine plus qu’une cabane de rondins — se dressait sur la rive nord, à un bon kilomètre. Et entre eux et lui, deux silhouettes agitant les bras.

Maya poussa un cri étranglé, un mélange de rire et de sanglot. Elle porta ses deux mains à sa bouche.

— C’est Jules ! Et Ansel !

Declan plissa les yeux. Les deux formes étaient minuscules, mais vivantes, et elles gesticulaient frénétiquement. Il ressentit un soulagement brutal, viscéral — un poids qui se soulevait — avant de se rappeler qu’on n’était pas encore arrivés. Il leva le bras, répondit d’un geste large. L’un des deux, celui qui portait un manteau orange vif, sauta presque sur place.

— Bon, ils sont vivants, dit Maya. Mon Dieu. On descend ?

Il hocha la tête, mais quelque chose le retenait. Il balaya la neige du regard. La piste de la bête, nettement visible depuis la crête, suivait le flanc est du lac, puis redescendait vers la glace. Elle ne s’arrêtait pas aux survivants. Elle les contournait. Elle se dirigeait droit vers le refuge.

Il sentit le froid lui mordre la nuque. Il pivota lentement, les yeux revenant sur le tracé des empreintes. Là-bas, à une centaine de mètres derrière eux sur la pente, elles se rejoignaient. La piste de la bête traversait leur propre chemin de montée, les croisant. Il les avait vues, tout à l’heure, à l’endroit où elles contournaient l’abri. Mais il n’avait pas remarqué l’autre passage.

Il y avait deux séries de traces. La première allait vers la crête, vers le lac, vers le refuge. La seconde.

La seconde revenait.

Elle suivait leur propre piste d’ascension, à quelques centimètres près, comme une ombre imprimée dans la glace. Que quelqu’un — quelque chose — était repassé par là après eux. En dessous d’eux. En les suivant.

Le souffle de Declan se fit blanc, accroché un instant dans l’air glacé. Il ne dit rien tout de suite. Il regarda Maya, qui scrutait déjà les deux silhouettes en contrebas, ignorant tout le reste. Son sourire était le premier qu’il voyait sur son visage depuis qu’ils s’étaient rencontrés. Il ne voulait pas l’éteindre. Pas encore.

— Declan ? Ça va ?

Il déglutit. Sa gorge était sèche malgré le froid.

— Il y a un problème.

Le sourire de Maya se figea.

— Quoi ?

Il pointa les traces. Elle suivit son doigt. Son visage passa du soulagement à la confusion, puis à la pâleur.

— Elle a fait demi-tour…

— Elle ne descend pas vers le refuge. Elle nous a suivis.

Il s’accroupit, toucha la neige du bout des doigts. Les empreintes étaient fraîches. Une heure, deux au plus. Et elles étaient nettes, profondes, régulières. Ce n’était pas une course. C’était une marche. Une patience.

— Et regarde ça, dit-il à voix basse.

Il enleva son gant, posa sa main nue à côté de l’empreinte. La sienne était plus grande. Mais il vit ce qu’il cherchait : l’empreinte humanoïde, celle qui accompagnait les traces de la bête depuis la grotte, était encore là. Elle aussi avait fait demi-tour. Elle marchait à côté des pas de la créature, en cadence, comme un compagnon de route.

Ou un maître.

Maya recula d’un pas.

— On descend. Maintenant.

Il hocha la tête, se releva, et ils entamèrent la descente vers le lac. Mais chaque pas qu’il faisait lui semblait plus lourd que le précédent. Chaque regard en arrière lui montrait les deux pistes, parallèles, qui les suivaient à distance constante. Pas de fermeture. Pas d’accélération. Juste une présence, régulière, mesurée. Une promesse. Il se concentra sur les deux silhouettes qui grandissaient à mesure qu’ils approchaient. Jules, le géologue — grand, barbu, un manteau orange criard. Et Ansel, plus petit, plus frêle, qui sautait sur place pour se réchauffer. Deux survivants. Peut-être des réponses. Mais à mesure qu’ils touchaient la glace du lac, sa peau se hérissa sous trois couches de vêtements, et il sut que la bête n’était pas devant eux, ni derrière.

Elle était quelque part entre les deux. Et elle les laissait aller.