L'Héritage d'Eau Salée
Lire le chapitre 27: The Book of Dreams
La poussière sentait le moisi et le sel, un mélange qui collait à la langue. Imogen était à genoux sur le plancher du grenier de Gull’s Rest, les mains couvertes d’une crasse grise qui s’incrustait sous les ongles. Elle cherchait un acte de naissance, un papier officiel qui aurait survécu aux déménagements et aux négligences de sa famille. Sa mère n’avait jamais été organisée, et sa grand-mère encore moins. Mais il y avait quelque chose ici, elle le sentait, sous les piles de cartons gondolés et de vieux rideaux dévorés par les mites.
Elle ouvrit un carton marqué « Divers – 1960 » d’une écriture ronde et appliquée. Il contenait des factures de poissonnier, des tickets de bus jaunis, un programme de régate datant de 1963. Et, tout au fond, un cahier en cuir grenat, relié d’un ruban de soie effiloché.
Imogen le sortit comme on extrait un trésor d’un tombeau. Sur la première page, une écriture nerveuse, plus précipitée que celle des factures, traçait un titre en lettres penchées : *Le Livre des Rêves.*
Elle sourit malgré elle. Sa grand-mère, Margaret, notait tout. Chaque coquillage trouvé sur la plage, chaque recette de scone ratée, chaque envolée de pensée. Mais les premières pages ne ressemblaient pas à des rêves. C’étaient des listes. Des dates, des noms de médecins, des phrases hachées.
*Trois heures du matin. Elle ne dort pas. Elle gigote comme une crevette.*
*Le docteur dit qu’elle est en avance sur son âge. Évidemment.*
*Demain : la baptiser. Morna a insisté.*
Imogen cligna des yeux. Morna. Encore ce nom. Elle tourna les pages plus vite. Le cahier contenait des croquis, des dessins au crayon d’un bébé aux joues rondes, un nourrisson aux mains potelées. Une petite fille, sûrement – la mention dans la marge disait *« elle »*. Mais ce n’était pas sa mère, née en 1965. Les dates dans le cahier tournaient autour de 1958. Et ce n’était pas Imogen, évidemment, née trente ans plus tard.
Mais alors, qui était ce bébé ?
Elle suivit les notes, une à une, comme un sillage dans l’écume. Margaret écrivait de manière elliptique, comme si elle craignait qu’on la lise. Les références à Morna devenaient plus fréquentes. *Morna est partie. Morna n’a rien dit. Morna a laissé la petite.*
La petite. Le mot résonnait dans le grenier silencieux. Imogen se releva, le cahier serré contre sa poitrine, et redescendit l’escalier étroit qui grinçait. La lumière du salon lui fit cligner des yeux. Le faisceau de la poutre réparée luisait encore d’un vernis neuf, incongru au milieu du bois ancien.
Elle s’assit à la table de la cuisine, posa le cahier devant elle, et sortit son téléphone. Les croquis dataient de 1958. Le cahier entier s’étalait sur une seule année, de janvier à décembre. Et au mois de juin, une note plus longue, écrite fébrilement, l’encre baveuse comme si la main tremblait.
*Elle est née ce matin à Penzance. 6 h 12. Tara. Nous avons proposé de la garder, mais elle a dit non. Elle a dit qu’elle reviendrait quand ce serait fini. Elle n’est pas revenue.*
Imogen baissa le téléphone, le regard flottant sur la fenêtre où la mer s’étalait, grise et lisse. Tara. Née en juin 1958 à Penzance. Fille de Morna Renfrew. Et sa propre arrière-grand-mère à elle, Margaret, avait surnommé ce bébé *la petite*.
Son cœur battait trop fort. Elle tapota dans la barre de recherche : « Tara Renfrew Penzance », puis « Tara Penzance née 1958 ». Rien de concluant. Les renseignements en ligne ne donnaient pas grand-chose pour les femmes de cette génération, surtout celles qui avaient changé de nom.
Mais les marges du cahier contenaient d’autres indices. Une adresse griffonnée en bas d’une page, presque effacée, au crayon : *Exeter, 14 rue des Saules*. Un nom : *Tara Holloway*. Et un dessin, celui-là au stylo bleu, d’un poisson stylisé – non, pas un poisson. Une vague. Avec un petit croissant de lune à la pointe.
Imogen posa son doigt sur le dessin. Elle avait le même tatouage ? Non. Elle portait la même marque. Un grain de beauté en forme de croissant de lune sur le poignet interne, hérité de sa mère. Sa mère le tenait de sa propre mère. Et apparemment, cela remontait plus loin encore.
Elle composa le numéro de l’annuaire d’Exeter. Il n’y avait pas de numéro listé pour Tara Holloway, mais une recherche complémentaire sur un site d’annuaire révéla une céramiste du même nom, basée dans un atelier près de la cathédrale d’Exeter. Un site modeste, quelques photos de bols émaillés couleur d’algue.
Imogen hésita. Le doigt au-dessus du bouton d’appel. Ce n’était pas son genre de déranger une inconnue, de déterrer des histoires de famille enfouies. Mais elle avait déjà déterré des souvenirs, des mensonges, un carnet entier de rêves que sa grand-mère n’avait jamais osé formuler à voix haute.
Elle appuya.
La tonalité retentit. Une, deux, trois. Puis une voix de femme, claire, avec un léger accent du Sud-Ouest.
— Allô ?
— Bonjour, dit Imogen, la gorge soudain serrée. Je cherche à joindre Tara Holloway ?
— C’est moi. Qui est à l’appareil ?
Imogen inspira. Le vent sifflait contre les fenêtres de Gull’s Rest.
— Je m’appelle Imogen Renfrew. Je suis... je crois que nous sommes de la même famille. Je viens de trouver un cahier qui appartenait à ma grand-mère, Margaret Renfrew. Elle y parle d’une petite fille née en 1958, à Penzance, dont la mère s’appelait Morna.
Un silence long. Imogen crut un instant que la ligne avait coupé.
— Vous êtes encore là ? demanda-t-elle.
— Oui. La voix de Tara tremblait légèrement, comme une poterie posée d’une main brusque. Vous dites que vous êtes la petite-fille de Margaret ?
— Oui. Elle est décédée il y a douze ans. J’ai hérité d’une auberge en Cornouailles, Gull’s Rest, et je découvre des documents anciens.
— Gull’s Rest. Le nom fit vibrer quelque chose dans la voix de Tara. Je n’y suis jamais retournée, mais ma mère m’en parlait. Elle disait que c’était une maison qui sentait le sel et le chèvrefeuille.
Imogen sentit un pincement à la poitrine. Le chèvrefeuille grimpait toujours le long de la façade sud, comme il l’avait probablement fait en 1958.
— Votre mère... Morna ? Elle est toujours vivante ?
— Elle est décédée il y a trois ans. La voix de Tara se brisa à peine. Elle n’a jamais voulu revenir en Cornouailles, mais elle m’a tout raconté. La querelle familiale, la fuite. Elle disait que sa sœur Margaret aurait fait les choses différemment, si elle avait pu.
Imogen déglutit. Elle posa la main sur son poignet, là où la marque en croissant de lune s’étalait à la lumière du contrejour. Une idée folle lui traversa l’esprit.
— Tara, je sais que cela peut sembler étrange, mais... avez-vous une marque de naissance ? Sur le poignet, peut-être ?
Un rire léger, nerveux.
— Comment le savez-vous ? Oui. Une petite tache en forme de lune. Ma mère disait que c’était la marque de la famille Renfrew, un truc transmis de génération en génération, surtout chez les filles.
Imogen ferma les yeux. Le puzzle s’assemblait avec une vitesse vertigineuse. Elle n’était pas seule au monde. Une branche entière de sa famille avait survécu, coupée par une querelle que plus personne ne se rappelait clairement.
— Tara, je... est-ce que je peux venir vous voir ? À Exeter ? J’ai besoin de comprendre, et j’ai le sentiment que vous pourriez m’aider.
— Demain ? proposa Tara. Je travaille l’après-midi à l’atelier, mais le matin, je suis libre. Rencontrez-moi près de la cathédrale, au café des Arcades, à dix heures.
— Je serai là. Merci.
— Non, c’est moi qui vous remercie, dit Tara d’une voix douce. J’ai attendu toute ma vie que quelqu’un de Gull’s Rest m’appelle.
La communication se termina. Imogen resta assise, le téléphone à la main, le cahier ouvert devant elle sur la table, les croquis du bébé tournés vers la fenêtre. Elle tourna les dernières pages. Au fond du cahier, une enveloppe, non collée, contenait une mèche de cheveux blonds, tellement fins qu’ils semblaient être de la soie, et un petit mot de la main de Margaret.
*Pour ma nièce, si jamais elle lit ces mots. J’ai caché une clé sous les pierres du puits, derrière la cuisine. Elle ouvre le coffre du grenier. Il y a un portrait de sa mère, peint l’année de sa naissance, et quelques lettres que je n’ai jamais osé brûler.*
Imogen relut trois fois. Une clé. Un puits. Un coffre. Elle n’avait vu aucune trappe, aucun coffre en réparant la poutre avec Joe. Mais l’architecture de l’auberge, vieille de trois siècles, gardait encore des secrets.
Elle se leva, le cahier à la main, et se dirigea vers la cuisine arrière. Dehors, le vent fraîchissait. Le puits était caché sous un amas de ronces et d’hortensias sauvages, à moitié effondré. Elle devrait creuser.
Mais pour la première fois, les murs de Gull’s Rest ne lui semblaient plus une prison, mais un écrin qui renfermait des réponses. Et elle avait une sœur, une tante...
Une famille qu’elle n’avait jamais connue.
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