L'Héritage d'Eau Salée
Lire le chapitre 3: The Guest Book of Regret
L’aube se leva sur Gull’s Rest comme une insulte. Imogen l’avait regardée arriver depuis la fenêtre de la cuisine, une tasse de café froid entre les mains, le goût du cachou de la veille encore collé à sa langue. La tempête était partie pendant la nuit, emportant avec elle le fracas des vagues contre les rochers, ne laissant qu’un calme humide et ce silence de village qui jure avec tout ce qu’elle connaissait de Londres.
Elle aurait dû partir. Pemberton lui avait donné jusqu’à midi pour accepter la clause, et la route, d’après le voisin qu’elle avait croisé à l’aube en cherchant du lait, était dégagée depuis six heures. Mais elle n’était pas partie. Pas encore. Elle avait besoin de voir l’endroit en plein jour, de se convaincre que ce n’était qu’une ruine parmi d’autres, et non un piège tendu par une morte qui lui ressemblait trop.
Le lobby sentait le sel et le bois pourri. Imogen avait enfilé les gants de caoutchouc qu’elle avait trouvés sous l’évier et attaquait le comptoir d’accueil quand ses doigts heurtèrent quelque chose de dur sous une pile de serviettes moites. Un carnet. Reliure rouge passée, dos cassé, coins écornés comme s’il avait voyagé des années dans une poche de caban.
Elle le retourna. Sur la couverture, à l’encre délavée, quelqu’un avait écrit à la main : *Registre des hôtes — Gull’s Rest, été 1998.*
Son estomac se serra. 1998. Elle avait huit ans. Ses parents l’avaient déposée ici pour les vacances d’été pendant qu’ils réglaient leur divorce à coups d’avocats londoniens. Elle se souvint de Gran lui préparant des crêpes brûlées, du goût de charbon qui ne partait jamais tout à fait, et d’elle trouvant ça délicieux malgré tout.
Imogen ouvrit le carnet au hasard. Des écritures s’étalaient sur les pages lignées, des commentaires en anglais aux accents variés : « Vue magnifique », « Le petit-déjeuner est un délice », « Merci Rose, on reviendra ». Rien d’extraordinaire. Juste la preuve que des gens avaient pris le temps de s’arrêter, de respirer, de vivre lentement. C’était presque douloureux à regarder. Elle referma le carnet et le posa sur le comptoir, prête à reprendre son nettoyage.
C’est là qu’elle en vit un autre, glissé derrière la pile de serviettes. Celui-là était plus récent, couverture bleue, plastifiée, avec une étiquette où Gran avait écrit l’année de sa mort : *2016*. L’année dernière. Imogen l’ouvrit lentement, s’attendant à des pages vierges ou à quelques mots timides d’une vieille dame seule.
La première entrée datait de mai, une semaine avant la mort de Gran. Une écriture régulière, bleue, presque scolaire. « Chambre 2. Vue sur la baie. Silence trop fort. » Pas de nom, pas de signature. Juste ces mots, comme une confession murmurée entre deux portes.
La deuxième entrée, datée de juin, la fit se figer. Écriture plus nerveuse, appuyée, les lettres penchées comme si la main tremblait :
*« Ne faites pas confiance aux Penrose. »*
Imogen relut la phrase trois fois. Les Penrose. Elias Penrose, le développeur qui voulait racheter l’auberge. Le même nom qui lui rongeait la tête depuis la veille. Elle connaissait l’histoire familiale — tout Portmaw la connaissait. Les Penrose et les Renfrew se partageaient la côte depuis des générations, moitié pêcheurs, moitié aubergistes, toujours alliés, jamais vraiment amis. Elias avait proposé d’acheter Gull’s Rest avant même l’enterrement de Gran, selon Pemberton. Et cette entrée, anonyme, semblait être un avertissement directement destiné à qui hériterait.
Imogen tourna la page. Deux entrées plus loin, une date lui sauta aux yeux : *15 août 2001*. L’été de ses dix-sept ans. L’été où elle était partie.
Sa gorge se serra. Elle avait passé cet été-là à travailler à l’auberge, à ranger les chambres, à servir les tables, à éviter Toby Carrick autant qu’elle le pouvait — et à ne pas y arriver. Le 15 août, c’était le jour où elle avait décidé de ne plus jamais revenir. Elle se souvint de Gran sur le perron, l’air plus vieille que son âge, et d’elle-même, sac sur l’épaule, ne se retournant pas.
La page était déchirée.
Pas usée, pas arrachée par accident. Déchirée méthodiquement, du haut vers le bas, proprement, comme si quelqu’un avait sorti un cutter et retiré l’entrée de cette nuit-là. Imogen suivit du doigt la ligne de déchirure, et son cœur se mit à battre plus fort.
« Putain », murmura-t-elle dans le silence de l’auberge.
Qui avait pris la peine d’effacer cette date ? Gran ? Quelqu’un d’autre ? Et qu’est-ce que cette entrée contenait — un reproche, une explication, un secret qu’elle avait fuie pendant quinze ans ? Elle retourna la page, comme si des mots pouvaient apparaître dans le dos du papier, mais rien. Rien que la ligne de déchirure, plus éloquente que n’importe quel texte.
Elle laissa retomber le carnet sur le comptoir. Son café était froid depuis longtemps, mais elle le but quand même, pour se donner quelque chose à faire. La route était ouverte. Elle pouvait appeler Pemberton, accepter la vente, signer les papiers et laisser Gull’s Rest à Elias Penrose — et à ce vieil avertissement anonyme qui commençait à prendre la forme d’une obsession.
Mais elle ne pouvait pas. Pas encore.
Pas avec cette page déchirée qui la narguait.
Imogen posa le carnet bleu sur le tas de serviettes, puis entreprit de trier le reste du comptoir. Des reçus, des factures d’électricité jaunies, des publicités locales. Elle les empila mécaniquement, la tête ailleurs, quand une autre feuille attira son regard. Papier cartonné, entête d’un chantier naval de Portmaw : *Penrose Marine Services — Construction, réparation, restauration.*
Le reçu était daté du 12 mars 2016, trois semaines avant la mort de Gran.
« Réparation complète d’une barque à rames de type rowboat. Remplacement du bordage, calfatage, deux couches de peinture au minium, vernis. »
Le montant était coché d’une croix : 1 850 livres.
Et en bas, une signature à l’encre noire, appuyée, presque agressive : *E. Penrose.*
Imogen relut le reçu, puis le registre, puis le reçu encore. Elias Penrose avait donc travaillé pour Gran quelques semaines avant sa mort. Une barque. Laquelle ? Elle n’en avait vu aucune sur la propriété. Pas de barque, pas même une épave entreposée derrière l’auberge. Seulement des planches pourries et des filets accrochés comme des squelettes.
Mais l’autre question était plus gênante : pourquoi Elias avait-il réparé une barque pour Gran, si son but était de racheter l’auberge et de la raser pour en faire des résidences de standing ? Pourquoi s’embêter avec une vieille barque, sauf si—
Imogen laissa la pensée en suspens. Trop de questions, pas assez de réponses. Le dessin se précisait pourtant, comme une carte marine dont on découvre les profondeurs : Gran avait anticipé la vente. Gran avait laissé ce carnet ouvert sur la table, avec cette phrase à l’encre bleue, avec cette page déchirée qui semblait attendre qu’elle arrive. Et Gran avait fait réparer une barque quelques jours avant de mourir, comme si elle préparait quelque chose. Comme si elle savait qu’Imogen reviendrait.
Le téléphone sonna dans sa poche. Elle sursauta, presque lâcha le carnet. L’écran affichait un numéro inconnu, préfixe de Cornwall. Elle hésita, puis décrocha.
« Allô ?
— Miss Renfrew ? C’est Pemberton. Je vous appelle concernant la clause. Le délai expire à midi, et je me suis dit que— »
Imogen n’écoutait plus. Elle regardait la ligne de déchirure dans le registre, et les lettres penchées de Gran lui tournaient dans la tête. *Rose des Tempêtes.* La vieille avait fait un pari, un dernier pari, et Imogen n’était pas certaine de vouloir savoir si elle avait gagné ou perdu.
« Je reste », dit-elle.
Silence à l’autre bout du fil.
« Pardon ?
— Je reste. Je vais tenir l’auberge pour l’été. Dites à M. Penrose que la vente est reportée. »
Il y eut une pause, puis un soupir qu’elle ne sut pas déchiffrer — soulagement ou contrariété.
« Très bien. Je vais organiser un rendez-vous pour vous transmettre le reste des documents.
— Le reste ?
— Oui. Il y a d’autres clauses, comme je vous le disais. Je vous les ferai parvenir. »
La communication se termina. Imogen resta seule dans le lobby ensoleillé, le registre dans une main, le reçu de Penrose Marine dans l’autre. Dehors, quelque part sur la route, un moteur démarra. Elle se dirigea vers la fenêtre, et vit une silhouette familière remonter le sentier côtier.
Toby Carrick, la tête basse, marchait d’un pas rapide vers Gull’s Rest.