L'Héritage d'Eau Salée
Lire le chapitre 5: Salt on the Windowsill
Le premier matin où Gull's Rest rouvrit ses portes au public, Imogen se réveilla avec le goût de la peinture écaillée dans la bouche.
Elle avait passé la nuit précédente à frotter les vitres du salon avec du vinaigre et du vieux journal, à cacher les pires taches d'humidité sous des cadres photo récupérés au grenier, et à disposer des hortensias coupés sur la réception dans un vase ébréché. Elle s'était dit que c'était du charme. Que les clients verraient le potentiel. Que Gran avait raison, peut-être, de lui faire confiance.
La famille arriva à 11h42, trois quarts d'heure plus tôt que prévu.
Une monospace grise cracha cinq personnes sur le gravier : un père en short de lin qui suait déjà, une mère aux cheveux blonds tirés en arrière avec la tension d'une fronde, deux garçons d'environ huit et dix ans qui se poursuivaient avec des cris perçants, et une adolescente affalée sur son téléphone, écouteurs vissés aux oreilles, qui ne regarda même pas la mer.
« Vous êtes la propriétaire ? demanda le père en s'approchant, la main tendue. Roger Pemberton-Smythe. Ma femme a réservé en ligne hier soir. »
Imogen serra sa main moite. « Imogen Renfrew. Bienvenue à Gull's Rest. »
Elle n'avait pas de système de réservation en ligne. Elle n'avait même pas de téléphone fixe. Pemberton, le notaire, avait dû... Elle avala cette pensée. Le notaire avait mentionné une clause supplémentaire. Peut-être que ça incluait ça.
« C'est mignon », dit la mère en montant les marches, sans conviction. Son regard s'arrêta sur les gouttières tordues, sur les carreaux fêlés du perron, sur le panneau de bois dont les lettres se décollaient. « Vraiment authentique. »
À l'intérieur, l'adolescente leva enfin les yeux de son téléphone, renifla, et demanda : « Ça sent quoi, là ? »
Imogen inspira. Elle ne sentait plus rien, elle, cette odeur de renfermé, de sel et de vieux bois. Mais oui, il y avait quelque chose. Une moisissure discrète qui s'était infiltrée dans les murs pendant ces années d'abandon.
« C'est l'air marin », dit-elle. « Très iodé. Bon pour les bronches. »
Le père Roger fit un bruit approbateur incertain. Les deux garçons foncèrent vers l'escalier en beuglant des mots qu'Imogen refusait de comprendre, et la mère soupira, les mains sur les hanches, comme si elle venait de vérifier une propriété sur Airbnb qui promettait un jacuzzi et livrait un puits à vœux.
« Nous avons pris la suite famille », dit-elle. « Par la baie. »
Imogen avait préparé trois chambres au premier étage. Elle avait lavé les draps à la main dans la baignoire, faute de machine fiable, et les avait fait sécher sur la corde face à la mer. Elle avait placé un bouquet de lavande sauvage sur chaque table de chevet, et une petite carte avec l'alphabet de Gran, dessiné à l'encre bleue, calligraphié avec soin : *Bienvenue à Gull's Rest. Laissez le vent vous porter.*
Elle les conduisit en haut. La suite famille occupait l'angle sud-ouest, celle que Gran appelait la chambre des amoureux. Imogen avait passé sa première nuit là, à écouter la mer taper contre les rochers, à lire la lettre encore et encore. *Rose des Tempêtes,* avait écrit Gran. *Ne laisse pas la peur écrire ton histoire.*
Le père ouvrit la fenêtre, et un courant d'air froid s'engouffra. « Bah, ça sent le moisi quand même », dit-il, en se penchant pour frotter l'appui de fenêtre. Son doigt ramena une poudre blanchâtre. « Et le sel a bouffé les cadres. Vous comptez rénover bientôt ? »
Imogen regarda ses doigts. Sur l'appui, une fine couche de cristaux blancs luisait sous le soleil oblique. Le sel. Il s'infiltrait partout en Cornouailles, dans les pierres, dans les plâtres, dans les rêves de ceux qui essayaient de partir.
« L'été est une saison de consolidation », dit-elle. « On restaure petit à petit. »
La mère échangea un regard avec Roger. Un regard qui disait, très clairement : *on est tombés dans un piège à touristes, mais on va faire bonne figure parce que ma mère a payé pour trois nuits et qu'elle refuse de nous donner un centime de plus.*
Imogen leur montra la salle de bains, le radiateur qui ne marchait que de temps en temps, le rideau de douche qu'elle avait remplacé à contrecœur. Puis elle redescendit dans la cuisine pour chercher le plateau de bienvenue qu'elle avait préparé : des biscuits au gingembre, une petite bouteille de lait, et un pot de confiture de Groseille faite par une voisine.
C'est là qu'elle vit le message sur son portable.
Un texto de Mina, la chef de Truro, la cuisinière qu'elle était allée recruter à The Old Coastguard, qui lui avait serré la main solennellement avant d'accepter le poste pour l'été :
*Désolée, Imogen. Trop loin de chez moi, et le pont est fermé. Je ne peux pas venir. Bon courage.*
« Bon courage », répéta Imogen à voix haute, dans la cuisine vide. Elle regarda le texto, le relut, le froissa mentalement. Elle avait mis tous ses œufs dans ce panier-là. Elle avait compté sur cette femme. Le mot était parti, la route était coupée, et Gull's Rest était plein de clients affamés.
Elle regarda le vieux fourneau de Gran, massif comme un monument funéraire, avec ses six brûleurs et son four minuscule. Elle entendait son cœur battre trop fort contre ses côtes.
Des pas précipités dans l'escalier. Le garçon de huit ans apparut, le visage rouge, dégoulinant. « Maman dit qu'il n'y a pas de serviettes en haut ? »
Imogen respira profondément. « J'arrive. »
Elle passa l'heure qui suivit à leur montrer où se trouvaient les serviettes (le placard du couloir, qu'elle avait oublié de mentionner), à expliquer pourquoi les fenêtres étaient si petites (elles dataient du dix-neuvième siècle, c'est comme ça), et à recevoir des plaintes sur la pression de l'eau. La seule note positive vint de l'adolescente, qui découvrit que son téléphone ne captait pas, qu'elle leva enfin les yeux et que, pour la première fois, elle regarda la mer longtemps, sans rien dire.
Le soir tombait. Imogen sortit du congélateur un plat de lasagnes qu'elle avait préparé par précaution (étrangement, elle avait senti que Mina allait lui faire faux bond ; peut-être était-ce de l'instinct de survie, ou son corps qui n'avait jamais complètement quitté le mode alerte). Puis elle se mit à cuisiner pour le lendemain matin, sans trop savoir pourquoi, avec une énergie frénétique qui ressemblait à de la panique. Elle fit des scones, suivit une recette de Gran retrouvée dans un carnet graisseux. Elle fit des œufs cocotte dans des ramequins qu'elle dut deviner. Elle fit cuire des tomates, les laissa brûler, recommença.
À 21h30, des coups frappèrent à la porte de la cuisine.
Imogen se figea, une cuillère en bois à la main. Derrière la porte, la voix de Toby Carrick s'éleva, douce et un peu trop enjouée :
« J'ai vu la lumière. Je t'ai apporté quelque chose. »
Elle ouvrit. Toby se tenait là, les bras chargés d'un plat en cocotte enveloppé dans un torchon à carreaux bleus. Sa veste de chef portait encore les taches graisseuses d'une cuisine en plein service. Ses cheveux étaient en bataille. Il sentait le thym et la sueur.
« Je sais, dit-il, avant qu'elle ne parle. Je ne reste pas. Je ne te donne pas de conseils. Je ne t'invite pas à revenir. Je t'apporte du ragoût d'agneau. Ma grand-mère disait qu'on ne laisse jamais une âme affronter la mer avec le ventre vide. »
Imogen regarda le plat. Ses yeux la piquaient. Elle pensa aux ardoises, à la moitié de ses économies, à la facture de cinq cents livres qu'elle venait de déposer, à la cuisine pleine de vaisselle sale, à l'odeur de sel et de peur omniprésente.
« C'est de la pitié, dit-elle. C'est ça ? »
Toby haussa une épaule. « C'est de l'agneau. Mais si tu préfères y voir de la pitié, je ne vais pas lutter. »
Il lui tendit le plat. Ses doigts frôlèrent les siens. Il y avait une pause. Elle aurait pu refermer la porte. Elle aurait pu dire merci et le regarder partir. Mais elle demanda :
« Pourquoi tu fais ça, Toby ? Après tout ce temps ? »
Toby baissa les yeux, frotta sa tempe du plat de sa main. « Parce que je vivais ici avant de partir. Et que j'aurais aimé que quelqu'un me laisse un ragoût quand je suis revenu. »
Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais au même moment, un bruit sourd venant de la salle à manger les fit sursauter. Quelque chose tomba sur le parquet. Puis un cri aigu : le plus jeune des garçons, avec une rose des sables dans une main et une étoile de mer dans l'autre.
Pour la première fois depuis qu'elle avait accroché le panneau « OUVERT » ce matin-là, Imogen trouva que la mer n'apportait pas que du sel.
Elle regarda Toby. « Entre. Mange avec nous. Il y a trop de lasagnes pour moi seule. »
Il sourit. Un vrai sourire, fatigué, chaud.
« D'accord », dit-il. « Mais je repars avant minuit. J'ai un service à l'aube. »
Imogen referma la porte derrière lui. Dans le bruissement de son vent, elle crut entendre la mer se rétracter, retenir un souffle avant la prochaine vague.