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L'Héritage d'Eau Salée

Lire le chapitre 8: A Pouring Rain of Guests

La pluie s’abattait sur Portmaw comme une vengeance personnelle, des trombes d’eau grise qui transformaient les ruelles en ruisseaux et faisaient trembler les volets de Gull’s Rest. Imogen, une serviette autour du cou, regardait par la fenêtre du salon la procession de voitures et de minibus qui remontait la côte. Le festival de St Ives, annoncé depuis des semaines, avait été annulé à la dernière minute à cause d’une tempête venue de l’Atlantique, et tout ce beau monde refluait vers les villages alentour. Vers Portmaw. Vers son inn.

Son téléphone vibra pour la douzième fois en une heure. Elle décrocha, la voix déjà fatiguée.

— Gull’s Rest, bonsoir.

— Vous avez une chambre pour trois nuits ? On est une famille de cinq, avec un chien.

Imogen jeta un œil à son registre. La suite familiale était libre. Elle avait été réservée par les Ashworth, mais ils étaient partis à St Ives le matin même, convaincus que le festival aurait lieu. Elle avait vu leurs valises chargées dans la vieille Volvo, le père grognon, les enfants déjà en larmes.

— Oui, nous avons une suite pour cinq. Avec un supplément pour l’animal.

— Parfait. On arrive dans vingt minutes.

Elle raccrocha et inspira profondément. Vingt minutes. La chambre du deuxième étage n’était pas prête. La salle de bain du rez-de-chaussée fuyait encore. Et le chef — enfin, le chef qu’elle avait trouvé la semaine dernière — était reparti après avoir goûté son propre bouillon, en marmonnant quelque chose sur la qualité du sel.

Elle monta l’escalier en courant, attrapa des draps propres dans le placard du palier, et fit le lit en un temps record. Elle ouvrit la fenêtre pour chasser l’odeur de renfermé, mais la pluie s’engouffra, mouillant le tapis. Elle referma, jura, et redescendit.

Le téléphone vibra encore. Encore. Encore.

— Gull’s Rest, bonsoir.

— J’ai vu votre annonce sur le tableau du port. Vous avez une chambre simple pour ce soir ? Je suis trempé, je dors dans ma voiture sinon.

— Une simple ? Oui, la chambre bleue est libre. Arrivez avant onze heures.

— Vous êtes un ange.

Elle raccrocha et ouvrit son registre. La chambre bleue, la chambre du phare, la suite familiale. Le petit dortoir au-dessus de la cuisine, celui qu’elle avait promis de ne jamais louer à cause de l’humidité, était libre aussi. Elle l’ajouta mentalement à la liste. À ce rythme, elle vendrait même le grenier.

Vers vingt heures, la maison était pleine. Une famille de six dans la suite familiale, un couple de randonneurs dans la chambre bleue, deux cyclistes londoniens dans le dortoir, et un vieux marin taciturne au rez-de-chaussée. Imogen avait servi des soupes – les seules choses qu’elle savait cuisiner décemment – et du pain acheté à la boulangerie du port le matin. Elle avait chargé les assiettes, débarrassé, refait le feu dans le salon pour sécher les vestes, et elle sentait ses jambes se dérober.

Elle s’appuya au comptoir de la cuisine, les mains tremblantes. La chaleur de la gazinière, le bruit des conversations derrière la porte, l’odeur de pluie et de laine mouillée – tout se mélangeait. Ses yeux se fermèrent. Elle entendit sa grand-mère rire quelque part dans sa mémoire, et puis le sol pencha.

Une main attrapa son coude avant qu’elle ne touche le carrelage.

— Doucement.

Elle rouvrit les yeux. Toby Penrose la tenait, un faitout fumant à la main, ses cheveux ruisselants de pluie collés sur son front. Il portait un ciré jaune dégoulinant et avait l’air d’un pêcheur sorti de l’eau.

— Qu’est-ce que tu fais là ? murmura-t-elle.

— J’ai vu la lumière. Et la queue devant ta porte. J’ai apporté un ragoût. Les Penrose savent nourrir les tempêtes.

Elle voulut protester. Une énième fois. Mais ses jambes refusaient de coopérer, et son estomac émit un gargouillement sonore qui la trahit.

— Je n’ai pas besoin…

— Tu as besoin de t’asseoir, coupa-t-il en posant le faitout sur la cuisinière. Et moi j’ai besoin d’un endroit sec pour cuisiner. Ma cuisine à moi a une fuite du toit. Alors je te propose : je reste, je nourris tes clients, et tu me laisses utiliser ton four.

Elle le regarda. Ses yeux bleus étaient fatigués, mais sa mâchoire était ferme. Il ne s’attendait pas à un refus.

— Une nuit, dit-elle. Juste une nuit.

— Une nuit, dit-il en souriant.

Il enleva son ciré, révéla un pull en laine troué aux coudes, des mains calleuses qui savaient déjà où étaient les couteaux. Il ouvrit la porte du four, sortit la tarte aux fruits de mer qu’elle avait oubliée d’y mettre, et la posa sur le comptoir.

— Tu comptais servir ça ? demanda-t-il en la soulevant.

— C’est une tarte à la… je ne sais pas. Elle venait du congélateur. De Lidl.

Toby éclata de rire, un rire franc qui résonna dans la cuisine.

— Immy Renfrew, architecte de Londres, qui sert des tartes Lidl à des naufragés. On aura tout vu.

— Tais-toi et coupe les oignons.

Ils travaillèrent côte à côte pendant deux heures. La cuisine était trop petite pour eux deux, leurs coudes se frôlaient, leurs épaules se touchaient quand l’un tendait une casserole pardessus l’autre. Toby tranchait des légumes avec une rapidité mécanique, elle réduisait le ragoût en sauce, et ils se disputèrent sur la quantité de sel, sur la température du four, sur la façon de tenir un couteau.

— Tu tiens ça comme un crayon, dit-il en attrapant sa main.

— Je tiens ça comme je veux.

— Non, regarde. Comme ça.

Ses doigts guidèrent les siens sur le manche. Pendant une seconde, elle sentit la chaleur de sa paume contre la sienne, puis elle retira sa main comme si elle avait touché une flamme.

— On n’est pas là pour ça, dit-elle.

— Non, on n’est pas là pour ça, répéta-t-il en reculant.

Il retourna à ses oignons. Elle retourna à sa sauce. Mais l’air entre eux était plus dense, chargé de quelque chose qu’elle refusait de nommer.

À vingt-trois heures, les clients étaient nourris, silencieux, repus. Imogen débarrassa la dernière table, éteignit les lumières du salon, et sentit l’air frais de la nuit sur son visage. La pluie avait cessé. Le ciel, dégagé, était piqueté d’étoiles.

Elle sortit par la porte de derrière et descendit vers le port. Le sable mouillé crissait sous ses chaussures. Le mât du Gull se balançait doucement dans sa cale, et Toby était là, assis sur le rebord de pierre du quai, les pieds au-dessus de l’eau.

Il ne se retourna pas quand elle approcha.

— Tu sais, dit-il, ma grand-mère racontait que les Renfrew et les Penrose se partageaient autrefois la moitié de Portmaw. Avant la guerre, avant le phare, avant tout. Et puis il y a eu un différend, et les deux familles ne se sont plus jamais parlé.

Elle s’assit à distance raisonnable de lui, les mains enfoncées dans les poches de son sweat.

— Quelle genre de différend ?

— Un bateau, je crois. Un bateau et une dette. Et une histoire de toit.

Elle le regarda. Ses épaules étaient voûtées, il faisait face à la mer, ses cheveux encore plus clairs sous la lune.

— Tu connais l’histoire du voilier échoué à Pencarrick Cove ? demanda-t-elle doucement.

Il resta silencieux longtemps. Assez longtemps pour que seul le bruit des vaguelettes contre le quai réponde à sa place.

— Je crois que les Penrose ont des choses à se reprocher, dit-il enfin. Des choses que mon grand-père n’a jamais voulu expliquer. Et je crois que ta grand-mère, la vieille Alice, le savait. C’est pour ça qu’elle m’a écrit, juste avant de mourir. Pour me demander de réparer le Gull.

Imogen se figea.

— Elle t’a écrit ?

Toby se tourna vers elle, les yeux brillants dans l’obscurité.

— Elle m’a écrit une lettre. Je l’ai gardée. Elle disait : “Remets le Gull à flot, Toby. Il te dira ce que j’ai essayé de te dire toute ma vie. Et elle finissait par : ne laisse pas Immy vendre avant d’avoir vu la cale. La réponse est là.”

Imogen sentit son cœur s’arrêter, puis repartir en bourrasque.

— La réponse est dans la cale du Gull ?

Il hocha lentement la tête.

— J’y ai passé deux semaines. Je n’ai rien trouvé. Mais je n’ai peut-être pas cherché au bon endroit.

Elle se leva d’un bond, un frisson glacé la parcourant malgré la température douce de la nuit.

— On y va maintenant.

— Immy, il est tard. La marée…

— La marée attendra.

Il resta assis. Une minute. Deux. Puis il se leva, les mains dans les poches.

— À condition que tu me dises pourquoi tu économisais toutes ses lettres à elle. Et ce que tu cherches vraiment dans cet héritage. Parce que si on va ouvrir cette cale ensemble, il faut que je sache : tu cherches un trésor, ou tu cherches une excuse pour rester ?

Le vent du large s’engouffra entre eux, chargé de sel et d’embruns. Imogen sentit les cristaux se déposer sur sa peau naufragée, comme une promesse.