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L'Héritage du Vigneron

Lire le chapitre 9: The Intruder

La nuit avait avalé les collines, et le vent s'était enfin tu. Élise ne dormait pas. Depuis trois soirs, elle gardait les volets entrouverts, l'oreille tendue vers la vigne, guettant une lueur dorée entre les rangées de ceps.

Elle la vit à minuit moins quelques minutes — une flamme dansante, loin près du bosquet de cyprès, puis elle disparut derrière le bâtiment de pierre qui servait de caveau.

Son cœur s'accéléra. Elle enfila sa robe de chambre en laine, attrapa la lampe à pétrole qui restait allumée sur sa commode, et descendit l'escalier de service sans faire craquer une marche. Ses pieds nus sur le gravier gelé lui tirèrent une grimace, mais elle ne ralentit pas.

Le caveau était ouvert. La porte de chêne massif, qu'elle avait vue verrouillée la veille, bâillait d'un doigt sur l'obscurité. Élise retint son souffle et poussa doucement.

Une silhouette se tenait accroupie près des fûts alignés au fond, tenant une chandelle dans une main et un verre d'échantillon dans l'autre. Le jeune homme portait un chapeau de paille tressé, son visage à demi éclairé par la flamme. Il trempa un pipette dans le tonneau le plus proche et porta le liquide à sa bouche avec une concentration presque religieuse.

— Les fûts du fond sont marqués à la craie rouge, dit Élise d'une voix calme. Ce sont ceux de l'année dernière. Ceux-là sont les meilleurs.

Le jeune homme sursauta. Le verre s'échappa de sa main et se brisa sur le sol pavé. Il se releva d'un bond, les yeux écarquillés.

— Je ne voulais pas voler, dit-il précipitamment, en reculant contre le mur. Je voulais juste goûter.

Élise s'avança, tenant sa lampe à hauteur de son visage. Il était plus jeune qu'elle ne l'avait cru du premier coup d'œil — peut-être vingt-deux ans, le teint hâlé des hommes des champs, une mèche brune qui s'échappait sous le chapeau.

— Vous étiez dans la vigne la nuit dernière, dit-elle. Près du ruisseau. Vous testiez les raisins.

Il baissa les yeux, pris en faute.

— Je cherchais quelque chose.

Elle s'arrêta à trois pas de lui.

— Qui êtes-vous ?

Il releva le menton, une fierté fêlée dans la voix.

— Pierre Bastide. André était mon père.

Élise sentit un frisson lui parcourir le dos. André — le contremaître disparu un an plus tôt, l'homme que Marguerite avait protégé jusqu'à sa mort.

— On m'a dit que votre père a disparu, dit-elle. Que personne ne sait ce qui lui est arrivé.

— Disparu. C'est ce qu'on dit, oui. Mais moi, je sais que quelqu'un l'a tué.

Il y avait une telle certitude dans sa voix qu'Élise ne trouva rien à répliquer. Pierre fit un pas vers elle.

— Il m'écrivait chaque semaine. Mon père n'était pas un grand lettré, mais il envoyait toujours un mot le dimanche. J'ai reçu sa dernière lettre il y a treize mois. Il disait qu'il allait demander une augmentation au notaire. Qu'il avait trouvé quelque chose dans le registre des comptes qui valait plus qu'un salaire. Et puis plus rien. Silence.

Élise sentit les pièces du puzzle s'assembler douloureusement. Le registre des comptes. Le même registre que la notaire de Paris avait examiné avec tant de nervosité, le même que Julien gardait enfermé dans sa cabane.

— Qu'est-ce qu'il avait trouvé ?

— Je ne sais pas. C'est pour ça que je suis là. Je cherche une preuve.

Il ouvrit les mains, montrant la cave autour de lui.

— Il y a peut-être des papiers cachés, des lettres, quelque chose. Mon père n'avait que ce travail. Il n'était pas homme à faire des économies ni à se faire des ennemis.

— Sauf que quelqu'un l'a tué, apparemment.

Pierre soutint son regard.

— Vous qui êtes la nouvelle patronne, vous entrez dans une maison où tout le monde ment. Julien Leclerc, votre régisseur — il était là quand mon père a disparu. Il dit qu'André a démissionné et est parti pour Marseille. Une lettre de démission que personne n'a jamais vue, au demeurant.

Élise se souvint du visage de Julien dans la lumière du feu, pendant la tempête, et de sa franchise lorsque la peur de Marguerite avait été évoquée. Elle ne voulait pas le croire capable de meurtre. Mais elle avait déjà été trompée avant, à Paris, par un mari charmant qui cachait ses maîtresses dans son propre hôtel particulier.

— Qu'est-ce que vous cherchez exactement ?

Pierre sortit une photographie froissée de la poche intérieure de sa veste. Il la lui tendit. Élise éclaira la photo avec sa lampe : un homme aux traits doux, la trentaine, un sourire timide, vêtu de la blouse grise des ouvriers. Et à côté de lui, un visage qu'elle reconnut immédiatement.

— Ma tante Marguerite, murmura-t-elle.

— Oui. Ils étaient amis. Peut-être plus. Mon père parlait d'elle dans toutes ses lettres. « Marguerite m'a aidé avec le registre. Marguerite dit que les choses vont changer. Marguerite a peur. »

La peur. Encore cette peur. Celle que Julien avait décrite, celle qui avait transformé les derniers jours de sa tante en une ombre silencieuse et tremblante.

— Ils se sont rencontrés le soir où il a disparu ? demanda-t-elle.

Pierre secoua la tête.

— Je ne sais pas. Mais je sais que deux semaines après la disparition de mon père, Marguerite est morte. Personne ne m'a dit comment. Personne n'a répondu à mes lettres.

— On m'a dit qu'elle était morte d'une crise cardiaque.

Un sourire amer effleura les lèvres du jeune homme.

— Ma mère est morte du cœur, pour de vrai. Elle était malade depuis des années. Marguerite, elle — mon père disait qu'elle était solide comme un vieux chêne. Et elle s'est effondrée juste après avoir appris que mon père avait disparu ? Vous y croyez, vous ?

Depuis quelques pas derrière Élise, un craquement résonna sur le gravier. Elle se retourna.

Julien se tenait dans l'embrasure de la porte, vêtu d'une nuit passée debout, une lampe à la main, l'ombre profonde creusant ses traits.

— Qui est là ? demanda-t-il d'une voix dure.

Pierre ne prit pas le temps d'expliquer. Il se baissa, attrapa sa sacoche posée contre le mur, et fila entre les rangées de fûts vers la porte de service du fond, celle qui donnait sur le bosquet. Elle battit dans son sillage.

Julien fit un pas pour le poursuivre, mais Élise leva la main.

— Laissez-le.

Il s'arrêta, les yeux braqués sur elle, le souffle un peu court.

— Vous êtes au courant de qui il s'agit ?

— André Bastide. Son fils. Il cherchait la vérité sur la mort de son père.

Julien resta immobile un long moment, les mâchoires serrées.

— Et qu'est-ce qu'il vous a dit ?

— Que le registre contenait plus que des comptes. Que sa mort et celle de ma tante sont liées.

Elle plongea son regard dans le sien, une exigence muette dans les prunelles.

— Dites-moi, Julien. Qu'est-ce que le registre cache ? Maintenant.

Il détourna les yeux, comme il le faisait toujours quand elle approchait trop près de la vérité.

Mais cette fois, Élise ne laissa pas retomber le silence.

— Vous m'avez promis, après la tempête, de ne plus rien me cacher.

Les épaules de Julien s'affaissèrent imperceptiblement, comme si le poids de la nuit était enfin devenu trop lourd.

— Le registre des comptes de cette vigne, murmura-t-il, ne couvre pas seulement les années de Marguerite. Il remonte à votre grand-père. Et il enregistre des ventes qui n'ont jamais existé, faites à des acheteurs fantômes, pour des sommes qui ont disparu. Votre famille s'est enrichie sur le dos de cette terre depuis trois générations.

Il releva la tête, les yeux durs.

— Et si quelqu'un découvrait la vérité, le nom Delacroix serait ruiné. Vous le savez maintenant. Vous comprenez ce que vous avez hérité ?

Élise ne répondit pas. Son regard se perdait dans la nuit, par la porte ouverte où Pierre avait disparu. La cave autour d'elle semblait soudain plus vaste, plus sombre, peuplée de fantômes qu'elle ne savait pas encore aimer ou craindre.

Elle comprit ce qu'elle cherchait désormais : la vérité coûte que coûte — même si elle devait détruire la maison qu'elle venait de trouver.