L'Héritage du Vigneron
Lire le chapitre 14: The Village Fete
La musique arrivait par vagues au-dessus des cyprès, mêlée aux rires et aux odeurs de graisse chaude et de lavande. Élise avait laissé ses mains dans ses poches, les doigts encore sensibles sous les pansements neufs que la femme du boucher lui avait offerts avec un sourire presque maternel.
Le village de Saint-Rémy-sur-Auze célébrait la fin des vendanges, et tout le monde semblait être là — sauf Julien. Elle l'avait cherché du regard entre les tables de bois installées sur la place, sous les guirlandes de papier froissé qui claquaient dans le vent du soir.
— Vous êtes la dame du domaine, pas vrai ?
La voix rauque venait d'un vieil homme assis seul à une table contre le mur de la mairie. Il tenait un verre de pastis dont il n'avait pas bu une gorgée. Ses mains étaient des racines de vigne, tordues et sombres, et ses yeux avaient cette transparence bleue que donnent des décennies de plein soleil.
— Élise Delacroix, oui.
— Je m'appelle Marius. Marius Brunel. J'ai travaillé pour les Gardette pendant quarante ans. Pour le père, puis pour André, puis pour Hélène.
Elle s'assit en face de lui sans y être invitée. Le nom d'Hélène agissait toujours sur elle comme une clef.
— Vous l'avez bien connue ?
— Mieux que personne, peut-être. Je m'occupais des jeunes plants, côté est, ceux qui donnent le mourvèdre. Hélène venait me voir presque chaque semaine. Elle s'asseyait sur une caisse, les pieds dans la terre, et elle me parlait.
Il but une gorgée de pastis en grimaçant, comme si la boisson lui rappelait un souvenir amer.
— Vous savez ce qu'elle avait, votre tante ? De la suite dans les idées. Elle a tenu ce domaine seule pendant des années, et elle l'a tenu droit, malgré tout ce qui lui tombait dessus.
— Seule ?
Le vieil homme cligna des yeux, et quelque chose passa dans son regard — une hésitation, un calcul. On aurait dit qu'il pesait des pièces sur une balance.
— Pas tout à fait seule, au début. Il y a eu... quelqu'un. Un associé, si on peut appeler ça comme ça. Un homme de la ville, grand, toujours bien habillé. Il venait souvent au début des années quarante. Hélène l'appelait L.
Élise sentit son cœur faire un pas de travers dans sa poitrine.
— L ? Comme une initiale ?
— Je ne connais que ça. Il a disparu un hiver, sans un adieu. Jamais revu. Hélène n'en a jamais parlé après. Mais elle l'attendait, je crois. Elle regardait toujours la route quand une voiture passait, même vingt ans après.
Marius posa son verre et se pencha vers elle, la voix plus basse.
— Une fois, je l'ai entendue le dire au téléphone, à l'automne avant sa mort. Elle a dit : « Louis, il y a encore un passage. Je te jure qu'il y a encore un passage. » Puis elle a raccroché et elle m'a vu, et elle m'a souri comme si de rien n'était.
Le monde ralentit autour d'Élise. La musique du bal sembla s'évanouir. Louis. Son mari. Son propre mari, Louis Delacroix, mort deux ans plus tôt. Les paiements réguliers du carnet de comptes d'Hélène à la boîte postale d'Avignon avaient commencé *après* la mort de Louis. Son mari absent, toujours en voyage, toujours en affaires, et qui lui avait laissé un domaine qu'elle ne connaissait pas. Un mouchoir avec un H brodé. L et H. Il y avait toujours eu une lettre entre eux.
— Vous êtes toute pâle, dit Marius. Je vous ai choquée ?
— Non, c'est... le vin. Je n'ai pas l'habitude.
Elle mentait mal, mais le vieil homme hocha la tête comme s'il la croyait. Il vida son pastis d'un trait et se leva avec peine.
— Ma femme va me chercher. Bonne soirée, madame Delacroix. Si vous voulez mon avis, ce domaine, il vous ressemble. Il a besoin de quelqu'un qui regarde la route.
Il s'éloigna à petits pas, les épaules voûtées, et Élise resta seule à la table, la tête tournée. Louis avait connu Hélène. Plus que connu. Et cette idée — cette image d'un Louis qui n'était jamais tout à fait *là*, même quand il était présent dans leur appartement parisien — ouvrait un gouffre sous ses pieds.
La place s'était remplie. Des couples dansaient une java rythmée devant l'estrade où trois musiciens jouaient un accordéon poussiéreux. Élise regarda sans les voir, son esprit tourné vers un hiver de 1940, vers un homme grand qui partait sans se retourner.
— Vous ne dansez pas ? demanda une voix derrière elle.
Julien. Il portait une chemise propre sur ses épaules larges, les cheveux encore humides d'une douche récente. Il tenait deux verres de vin rouge.
— J'ai cru que vous ne veniez pas, dit-elle.
— Le domaine ne s'arrête pas pour une fête. Les cuves doivent être surveillées, surtout après ce que nous savons maintenant.
Il s'assit, tendit un verre. Elle le prit. Le vin était chaud et rond, un grenache jeune qui n'avait rien des ombres souterraines qu'elle avait perçues dans la cuvée de l'an dernier. Julien but lentement, les yeux sur les danseurs, et le silence qui s'installa entre eux avait la consistance d'une trêve vécue.
— Marius, il vous a parlé de votre tante ?
— Pourquoi ?
— Il parle toujours d'elle à ceux qui méritent de l'entendre. À ceux qui posent des questions difficiles.
Un compliment, caché dans une phrase détournée. Élise le reconnut pour ce qu'il était : un cadeau de sa part, rare et précieux.
— C'est vous qui dansez ? demanda-t-elle pour détourner la conversation.
— J'évite. Les femmes d'ici trouvent que j'ai deux mains gauches.
— Alors c'est parfait. Moi aussi.
Un accordéon attaqua une valse musette, lente et mélancolique, un air qui semblait souffler des souvenirs de quais parisiens et de ciel d'août. Julien se leva presque contre son gré, un mouvement qui n'avait rien de décidé, et lui tendit la main. Sa paume était large et calleuse, la peau râpée par des années de travail.
Elle se leva à son tour. La musique les rejoignit au milieu de la piste, entre les couples qui les entouraient sans les voir. Julien tenait la distance réglementaire, une main au creux de son dos, l'autre qui effleurait à peine la sienne, comme s'il craignait de la casser.
Mais au deuxième tour, quelque chose changea. Sa main se resserra sur la sienne, juste un peu. Les doigts contre sa cambrure la tirèrent d'un pas qu'elle suivit sans réfléchir, le bassin soudé au sien dans un rythme qu'ils n'avaient pas à compter. Il dansait comme il travaillait la vigne : avec une économie de mouvement qui devenait, presque malgré lui, une grâce.
— Vous mentez bien, dit-elle, le menton levé vers son visage.
— Pas sur ce sujet. C'est la première fois que je le fais de l'année.
— Alors vous mentez aussi sur le reste.
Un éclair traversa son regard couleur de terre mouillée, et il la fit tourner d'un geste brusque que la musique rattrapa. Quand elle revint contre lui, leurs poitrines se touchèrent un instant — deux battements de cœur qui s'alignèrent dans l'étroitesse d'un refrain.
La valse se termina, et l'accordéon attaqua un morceau plus rapide, un paso doble joyeux qui fit lever une clameur dans la foule. Julien s'arrêta net, la lâcha comme s'il se brûlait les mains, et recula d'un pas avec un regard qui fuyait le sien.
— Merci pour la danse, dit-il. Je dois vérifier le pressoir avant la nuit.
— Vous fuyez, Julien.
— Je travaille, madame Delacroix.
— Vous fuyez *dans* le travail. C'est aussi une façon de fuir.
Il s'immobilisa au bord de la piste, le dos tourné. Quand il se retourna, son visage était ouvert d'une manière qu'elle ne lui avait jamais vue — sans sarcasme, sans muraille, juste de la fatigue et une curiosité dangereuse.
— Et vous, madame Delacroix ? Vous êtes ici parce que vous cherchez quelque chose, ou parce que vous fuyez quelque chose aussi ?
Elle aurait pu répondre Paris, un meuble vide côté gauche du lit, des robes dans un placard. Mais ce n'était plus tout à fait vrai depuis qu'elle avait dansé une valse avec un homme qui sentait le raisin et le feu de bois.
— Je ne sais pas encore, dit-elle. Peut-être les deux.
Un cri retentit du côté de la fontaine. Un attroupement commençait à se former, des gens qui se penchaient vers la façade sombre de la mairie.
Puis la voix de Noémie, la femme du maire, fendit le brouhaha :
— Quelqu'un a tagué la porte ! Avec de la peinture rouge. Écoutez ça : « Rendez ce qui ne vous appartient pas. »
Le bal s'arrêta d'un seul coup, comme une bouteille qu'on débouche. Élise se tourna vers la foule. Sur la pierre de la mairie, des lettres écarlates coulaient encore vers le pavement, luisantes sous les guirlandes :
*AVIGNON N'OUBLIE PAS.*
Julien était à côté d'elle, le visage dur, les mâchoires serrées si fort qu'on voyait les tendons saillir sous sa peau.
— C'est pour nous, dit-il d'une voix sourde. C'est pour le domaine. Le moment est venu de savoir qui nous voulons être : des vignerons ou des cibles.
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