L'Héritage du Vigneron
Lire le chapitre 15: The Missing Foreman
Le soleil tapait déjà fort quand Pierre apparut sur le chemin de terre, sa bicyclette bringuebalant sur les ornières. Élise, qui transportait une caisse de raisins gorgés de sucre vers le chai, s'arrêta net. Le fils du contremaître n'était pas venu travailler depuis trois jours.
Il ne descendit même pas de sa selle. Son visage, d'ordinaire ouvert et rieur comme celui de son père, était fermé, les mâchoires serrées. Il tendit une enveloppe froissée, sale de doigts qui l'avaient tenue, relue, retournée.
« C'est pour vous, dit-il d'une voix rauque. Père m'a donné ça avant de partir. Il a dit : "Si quelque chose m'arrive, va voir la femme à Paris." »
Élise prit l'enveloppe sans un mot. Le papier était épais, de bonne qualité, et portait l'écriture appliquée et un peu tremblée de Marius Cartier. Elle le déplia.
*Élise Delacroix, si vous lisez ceci, c'est que je n'ai pas pu vous dire la vérité moi-même. Ils ont fini par m'avoir, comme ils ont eu Hélène. Le domaine n'est pas ce qu'il paraît. Tout est dans le coffret. Faites confiance à personne, pas même à ceux qui vous semblent les plus proches. Je savais que vous viendriez un jour. Hélène m'avait dit que vous étiez la seule capable de tenir tête.*
Le dernier mot était à peine lisible, pressé par une main pressée ou fatiguée.
« Où est-il ? demanda Élise, relevant les yeux.
— Disparu, répondit Pierre. Lundi soir, il est parti à Avignon pour les livraisons de fin de semaine. Il devait rentrer le matin. Il n'est jamais arrivé nulle part. La coopérative dit qu'il n'a jamais déposé les grappes, les voisins de la route ne l'ont pas vu passer. Le camion est au bord de la départementale, la portière ouverte, son béret sur le siège. Comme s'il avait simplement marché dans les vignes et s'était évaporé. »
Pierre détacha de son dos un carton à chaussures terriblement ordinaire, retenu par une ficelle de boucherie. Il le lui tendit avec la solennité d'un prêtre donnant l'hostie.
« C'est tout ce que j'ai trouvé dans sa chambre. Sous une latte du plancher. Il y avait ce coffret, avec le mot, et des papiers. Je n'y ai pas touché, sauf pour les lire à l'envers. Père m'a fait promettre de vous les remettre, et à vous seule. Pas à Julien. »
Le nom de Julien, prononcé ainsi, fit adopter à Élise une position de garde. « Pourquoi pas à Julien ?
— Père ne m'a pas tout expliqué. Il a seulement dit que certaines vérités doivent d'abord passer par les mains de celle qui les portera le mieux. Et que Julien est trop... trop près des choses. Il ne verrait que le passé, pas l'avenir. »
Pierre remonta sur sa bicyclette. « Je m'en vais. Je ne peux pas rester ici à travailler pour un homme dont j'ignore s'il reviendra, et je ne peux pas faire face à Julien sans lui dire ce que je sais de vous. Je ne suis pas un complice et je ne suis pas un traître. Je vais chez ma tante à Carpentras. Si vous avez besoin de moi, vous savez où me trouver. »
Il disparut dans un nuage de poussière dorée, laissant Élise au bord du chemin, le carton contre sa poitrine comme un enfant fragile.
Elle n'osa pas l'ouvrir là, en plein vent. Elle monta à la maison, passa devant Rose qui tricotait dans la cuisine avec un regard interrogateur, et gagna sa chambre. Elle tira les rideaux de coton épais, s'assit sur le bord du lit et défit la ficelle.
Le carton contenait un petit coffret de bois couvert de velours rouge passé, et dans le coffret des documents jaunis. Un acte notarié, relié de ruban vert, dactylographié sur un papier épais qui portait l'en-tête d'un notaire d'Avignon. Élise le déplia avec précaution.
Son cœur rata un battement.
L'acte, daté du 12 février 1954 — six mois avant la mort d'Hélène — établissait une propriété conjointe indéfendable entre Hélène Cartier et... Louis Delacroix.
Pas Hélène de la Roche. Pas le nom de la famille de sa tante. Hélène Cartier, née à Carpentras en 1903. Et Louis Delacroix, son défunt mari, décédé à Paris en 1952.
Le document stipulait que le domaine La Roche aux Vents appartenait à parts égales aux deux parties, et que la survivance intégrale revenait au dernier vivant. Hélène était morte en août de la même année. Donc, selon cet acte, la propriété entière du domaine revenait à Louis Delacroix — et, par héritage, à Élise elle-même.
Elle feuilleta le reste du coffret. Des relevés de paiement, des lettres, une photographie jaunie. Sur la photo, Hélène et Louis posaient devant le chai, jeunes, souriants, un verre de vin à la main. Elle ne leur avait jamais connus si proches. Hélène ressemblait alors à une femme amoureuse.
Un document plus récent, daté de 1953, mentionnait un accord de rachat. Hélène avait-elle tenté de racheter la part de Louis, après sa mort ? Le document était incomplet, une signature manquait. La mention « transaction en cours » était inscrite au crayon, d'une écriture qui n'était pas celle de la tante.
Quelque chose avait interrompu cet accord. Quelque chose avait tué Hélène et fait disparaître André Cartier, le père de Pierre.
Élise replia l'acte, le remit dans le coffret, et resta un long moment les mains vides. Puis elle se leva, cacha le coffret à nouveau dans sa doublure, avec le carnet de comptes, et descendit l'escalier d'un pas ferme.
Julien était dans la cour, un seau de cuivre à la main, les avant-bras rougis par le soleil. Il leva les yeux vers elle, et quelque chose dans son regard — un pli de souci entre les sourcils, une attention qui dépassait la simple courtoisie — lui serra la gorge.
« La récolte avance bien, dit-il, prudent. Tu as l'air bouleversée. Que t'a dit Pierre ? »
Elle aurait pu répondre. Mais l'acte, dans sa poche, semblait peser plus lourd que le plomb. Et Marius avait écrit : *Faites confiance à personne, pas même à ceux qui vous semblent les plus proches.*
« Pierre est parti voir sa tante. Son père est porté disparu. Je voulais que tu le saches. »
Le visage de Julien se durcit. « Disparu ? Marius Cartier ne disparaît pas. Il est plus ancré dans cette terre que les cyprès. Que veux-tu dire ? »
Elle soutint son regard sans ciller. « Je ne sais pas. Il est parti en livraison lundi, le camion vide au bord de la route. Personne ne l'a vu. »
Julien jura à voix basse, posa le seau. « C'est eux. Ce salaud d'Avignon. Ils montent la pression. »
Il la regarda, et pour la première fois elle vit la peur traverser son visage avant qu'il ne la dompte. « Écoute. Nous parlons de livraisons, de sabotage, de dettes. Mais André Cartier est un homme intègre. S'ils ont voulu le faire taire, c'est qu'il savait quelque chose que nous ne savons pas. Et s'ils en sont là, c'est que la moisson n'est peut-être pas la seule chose qu'ils veulent détruire. »
Sous son chandail, Élise sentit le bord rigide du coffret contre ses côtes. Il restait une chose qu'elle n'avait pas vue, coincée sous l'acte : une carte de visite au nom du notaire Marcel Aubanel à Marseille, avec un numéro de téléphone, et derrière, au crayon gras, trois mots de l'écriture d'André Cartier :
*Le vrai testament.*
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