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L'Héritage du Vigneron

Lire le chapitre 7: Aftermath: The Storm

Le mistral arriva sans crier gare, comme un fauve qui bondit de la garrigue. Élise était dans la cour, perchée sur un escabeau branlant, lorsqu'un rafale la frappa de plein fouet. Elle cria, vacilla, et l'échelle glissa sur les cailloux. Deux bras d'acier la rattrapèrent avant qu'elle ne tombe.

— Rentrez à l'intérieur ! hurla Julien, le visage fouetté par le vent.

Il la reposait au sol comme une sacoche, déjà en mouvement vers la remise. Élise resta une seconde clouée, le cœur battant. Puis elle regarda le ciel. La vallée entière virait au gris-vert, et l'ombre des nuages courait sur les coteaux comme une bête affamée. Les vignes jeunes — celles que Julien avait plantées l'an passé, près du ruisseau — se couchaient, leurs pousses tendres encore fragiles.

Elle courut après lui. Il sortait de la remise, les bras chargés de bouts-de-vent et de grosse toile d'emballage.

— Qu'est-ce que vous faites ? demanda-t-elle.

— Sauvez les jeunes plants. Ils ne résisteront pas au mistral si on ne les couvre pas. Vous vouliez apprendre ? Apprenez.

Il lui jeta un rouleau de toile brut à travers le vent. Elle le rattrapa de justesse, l'estomac noué. Ils partirent vers la parcelle basse, tête baissée, dos offert aux coups de rafales. Le vent sifflait, hurlait entre les rangées de cyprès. Le soleil disparut soudain, comme si le ciel avait fermé un rideau noir.

Élise suivait Julien entre les rangs, les éclats de gravier lui cinglant les jambes sous le pantalon de toile qu'elle avait emprunté à la cuisinière. Ses mains tremblaient moins de froid que de peur. Elle n'avait jamais travaillé de sa vie. Jamais. On lui avait appris à tenir un éventail, pas un rouleau de jute trempé par le vent de folie.

— Tenez le piquet, cria Julien. Il plaquait une première bande de toile contre une rangée de jeunes plants, à hauteur d'homme, et la épinglait d'agrafes métalliques qu'il enfonçait d'un maillet court. Vous tirez la toile quand je vous le dis. Pas avant. Allez !

Elle s'exécuta. Tira. Le vent mordit instantanément dans la toile, la plaquant contre les feuilles tendres. Julien grogna, ajusta, mailleta. Encore. Encore. Ils remontèrent la rangée plant par plant, la tempête cognant sans arrêt contre eux. Élise sentait ses oreilles geler durant les accalmies, puis le martèlement du vent revenait, plus violent, emportant sa respiration.

— Encore une rangée ou on laisse tomber ? cria-t-elle, un pied en appui sur une motte de terre.

Julien s'arrêta une seconde. Par-dessus le sifflement du mistral, dans cette lumière sale qui tombait d'un ciel éventré, il la regarda — et quelque chose, dans son regard, céda. Ce n'était pas la réprobation qu'elle connaissait. Presque du respect.

— Une rangée. À trois cents mètres, près de l'aulne. On peut encore les sauver si on se dépêche. Vous pouvez ?

Elle prit le reste du rouleau sans répondre. Ils repartirent au pas de course.

Il en pliait une alors qu'elle s'apprêtait à tirer. La rafale inverse la tira elle-même, et elle se retrouva soulevée, arrachée du sol, propulsée contre lui. Il chancela, bras autour d'elle par instinct, et ils tombèrent ensemble contre le piquet de l'aulne. Un silence bref, étouffé par le vent. Élise se retrouva des longues secondes contre sa poitrine, les mains sur ses avant-bras, les cheveux arrachés dans toutes les directions sous le foulard qu'elle avait noué trop vite.

Il lâcha prise brusquement. Se releva comme si on l'avait blessé.

— Vous tenez la toile, dit-il d'une voix dure. C'est tout. Tenez la toile.

Ils finirent la rangée dans le crépuscule rageur, couverts de terre, les mains meurtries. Élise avait perdu deux ongles et ne sentait plus ses doigts. Mais les jeunes plants étaient couverts. Quand ils regagnèrent la maison, les premiers grêlons fracassèrent les tuiles — des billes de glace grosses comme des pois chiches qui rejoignirent la terre en tambourinant la cour.

La nuit tomba d'un coup.

Dans la grande salle sombre, la cuisinière avait laissé sur la table de bois une soupière humante, deux bols, une miche de pain de campagne, du fromage de chèvre, un pichet de vin rouge du pays. Une flamme basse lurtait dans l'âtre. Élise entra la première, vit que Joujou — le vieux chat de grange des couleurs incertaines — s'était couché sur une chaise près du feu, dédaignant toutes les lois de la terre.

Julien la suivit, referma la porte derrière lui en pesant contre le vent.

Une seconde. Deux. Ils restèrent debout, dégoulinants, éreintés, sans savoir quoi se dire. Puis le vent frappa de nouveau une fenêtre et fit trembler la maison jusqu'au sol.

Elle s'assit. Lui s'assit. Elle versa la soupe — épaisse, aux légumes, avec un fond de lard fumé.

Le silence se prolongea une longue minute. La pluie de grêlons pilonait les volets sur son contre-chant régulier. La vapeur de la soupe montait entre eux et floutait les traits de Julien, rendant son visage moins crispé qu'à l'accoutumée. Il tenait son bol à deux mains, le regard drogué de fatigue, perdu dans quelque contraire intérieur.

— Marguerite était meilleure vigneronne que moi, dit-il enfin.

Sa voix était basse, comme si elle sortait d'un puits. Élise se figea, la cuillère en suspens.

— Vous l'avez connue. Je sais. Vous me l'avez dit.

— Je l'ai connue. Je l'ai travaillée, corrigea-t-il. Je n'étais pas le vigneron quand elle dirigeait le Domaine des Roques. C'était elle. Moi, j'étais l'instrument. J'étais le bras. Elle était — le goût. Le don. Elle pouvait annoncer la pluie trois jours avant le baromètre, et lire la terre mieux que personne.

Il but longuement, posa le bol. La flamme basse brûlait toujours, et les ombres dansaient sur les murs de pierre.

— Elle a été bien plus qu'une vigneronne, dit-il, la voix rauque. Elle était propriétaire du domaine — du moins sur le papier. Mais elle n'y a jamais eu le titre partagé. Ce domaine-là, il va de mère en fille, non ? Tout Paris. Mais sa mère — votre grand-mère — l'avait poussée dehors quand elle avait vingt-cinq ans. Elle l'avait chassée. Pourquoi ? personne ne l'a jamais su. Elle a bâti ce domaine avec ses deux mains, contre toute la famille. Contre tous.

Il détourna les yeux.

— Votre famille. Votre mère la connaît aussi.

Élise sentit le prénom lui brûler les lèvres. Elle ne dit rien. Elle laissa la soupe refroidir dans son bol.

— Si ma tante était si brillante, pourquoi ce domaine est-il en faillite ? demanda-t-elle lentement.

Julien ne répondit pas tout de suite. Il se leva, alla jeter une bûche dans le feu, attisa avec la tige de fer. Quand il se retourna, son visage était revêtu de cette ligne dure qu'il portait presque sans discontinuer.

— Parce que quelqu'un a volé quelque chose qui n'avait pas de prix. Et pour que le vol reste invisible, quelqu'un a fait en sorte que les comptes soient malhonnêtes. Le registre, ces trois cent mille francs que vous avez trouvés — ce n'est que la partie visible de l'iceberg. Si je vous montrais tout le reste — le poids réel de sa dette, ce qui manque vraiment au domaine — même vous, vous prendriez peur et vous fuiriez.

— Pourquoi ? Qu'y a-t-il, exactement ?

— Il y a, dit-il doucement, une vérité là-dedans. Elle est dans ce cahier. Et vous avez mis la main dessus sans savoir ce que vous teniez. Ce que je sais — ce que j'ai vu, ce qu'elle m'a dit dans ses dernières semaines — c'est que la vérité peut tout ruiner ici. Ruiner le nom des Roques définitivement. Ruiner votre famille. Ruiner — tout ce qui reste de ma vie.

Le feu craqua. Une braise sauta.

Élise fixa son visage dans la lueur, les bras croisés.

— Vous mentez, dit-elle simplement.

Julien releva la tête, surpris.

— Je mens ? Vous m'accusez de mentir alors que je viens de vous sauver la mise dans le mistral ?

— Je ne dis pas que vous mentez sur le mistral. Je dis que vous mentez sur la vérité. Vous la cachez, mais vous la connaissez. Et vous préférez garder la bouche fermée plutôt que de me risquer sur la vérité. Alors tant pis. Moi, je suis là, au milieu de vos vignes, avec mes mains en sang et vos cyprès qui hurlent dans la nuit. Vous savez quoi, monsieur Vasseur ? Je ne partirai pas. Vous me l'aviez proposé, le premier jour. Moi je vous le dis aujourd'hui : je ne partirai pas, même si vous mentez, même si personne ici ne me veut, même si ce domaine est endetté jusqu'au cou. Je reste. C'est mon domaine — et c'est mon histoire.

Le vent reprit, plus fort que jamais, une vague qui roulait sur la maison, ébranlant les portes, arrachant les tuiles. Julien ne prononça rien pendant un long moment. Puis, avec un sourire mince — le premier sourire qu'Élise vit sur son visage — comme triomphant, triste à la fois, il fit couler un peu de vin dans son verre et le poussa vers elle.

— Alors il faut aller au bout des choses. Votre tante a été volée. Vous saurez par qui. Mais si c'est votre mère qui a quelque chose à voir — et je ne le dis pas, je ne le dis pas encore — vous n'êtes peut-être pas prête pour ce que vous découvrirez.

Élise prit le verre, but une gorgée. À travers la fenêtre, l'orage soulignait les vieilles vignes de son crayon d'argent.

— Je suis prête depuis ma naissance, dit-elle. Dites-moi comment on s'y prend.