L'Héritage du Vignoble
Lire le chapitre 14: The Consultant's Confession
La pluie s'était enfin arrêtée. Une lumière grise filtrait par la fenêtre du bureau, dessinant les contours des vignes endormies sous un ciel qu’on eût dit fatigué. Camille n’avait pas dormi. Les pages du carnet de Claire Fontaine étaient étalées devant elle comme autant de bribes d’un rêve qu’elle n’arrivait pas à recoudre.
On frappa. Deux coups brefs. Elle reconnut le pas avant même d’ouvrir.
Lucas se tenait dans l’embrasure, les mains enfoncées dans les poches de son caban trempé. Son visage portait les stigmates d’une nuit blanche — les mêmes qu’elle devait avoir. Il la regarda, mais pas de cette manière pressée qu’il avait eue depuis son arrivée. C’était un regard plus lent, plus nu, celui d’un homme qui a cessé de jouer un rôle.
« Tu m’as demandé pourquoi j’étais là, le premier jour. Je t’ai répondu que je faisais des recherches œnologiques. »
Camille ne bougea pas. Elle croisa les bras, adossée à la table.
« C’était faux, évidemment. Je suis journaliste. Tu le sais déjà. Mais il y a une chose que tu ne sais pas : je suis venu avec un mandat précis. Une enquête sur les vins falsifiés du Bordelais, années 1980-1985. Ton père était l’une des cibles. Pas la seule. Mais la plus intéressante. »
Elle voulut l’interrompre, mais il leva la main, un geste presque suppliant.
« Laisse-moi finir, Camille. Je te dois ça. »
Elle ferma la bouche, les mâchoires serrées.
« J’ai passé trois semaines ici à creuser, à interroger, à charger mon téléphone de photos de registres soigneusement maquillés. Et plus j’avançais, plus je comprenais que quelque chose ne collait pas. Ton père falsifiait les registres. Ça, c’est un fait. Mais après le cahier de ta mère, après ce qu’elle avait écrit, je me suis demandé : pourquoi falsifier ? Par avidité ? Ou pour protéger ? »
« Il l’a fait taire, » laissa tomber Camille, la voix cassée. « Il a effacé son nom de l’histoire de la maison. Il a détruit les preuves de son travail. Tu appelles ça protéger ? »
« Non. » Lucas s’approcha d’un pas. « Et c’est pour ça que je suis ici, ce matin. J’ai relu tout ce que j’ai amassé. Les photos, les notes, les témoignages indirects. Et je crois qu’il y a deux histoires superposées dans cette maison. Celle que ton père a écrite, et celle qu’il a essayé de couvrir. La seconde concerne ta mère. »
Camille l’observa. Une partie d’elle voulait le jeter dehors, comme Bernard l’avait fait publiquement sous les caméras. Une autre, plus sourde, plus fragile, voulait entendre le reste.
« Ton père n’a pas falsifié les registres pour vendre du faux vin. Regarde les dates, Camille. Toutes les modifications concernent des millésimes particuliers : 1982, 1983, 1985. Tous les millésimes où Claire Fontaine produisait en secret. Et toutes les corrections vont dans le même sens : elles suppriment les intrants, les volumes de vendange tardive, les cuves supplémentaires. Ce qu’il maquillait, ce n’était pas du vin médiocre en grand cru. C’était l’existence toute entière d’une production parallèle. »
Il sortit son téléphone de sa poche, le posa délicatement sur la table, comme une pièce à conviction.
« J’ai ici une copie du registre original, 1982. Les pages qu’il ne pensait pas qu’on retrouverait. Si je publie ça tel quel, il apparaît clairement que quelque chose d’important a été volontairement retranché. Et que ta mère était au centre de ce qu’on retranchait. »
Camille regarda l’écran sombre. Elle pensa aux vignes qu’elle ne reverrait peut-être plus, à la salle de cave où le froid attendait, à la voix de son père, la veille de sa mort, qui n’avait pas eu le temps de finir sa phrase.
« Et que ferais-tu si tu publiais ça ? »
Lucas passa une main dans ses cheveux mouillés.
« Si je publie les preuves telles quelles, sans les recouper avec ce qu’on vient de découvrir, l’histoire sera celle d’une fraude massive. Elle n’épargnera pas ta mère. Elle la transformera en pion d’un système, ou en complice. Et le domaine sera rayé des listes des appellations pour une génération entière. Le château sera vendu en détail, les vignes arrachées. »
« Alors ne publie pas. »
« Je ne peux pas ne pas publier, Camille. Ce n’est pas une question de vouloir. J’ai donné ma parole à ma profession, et mon statut de journaliste sous couverture n’a de valeur que si j’apporte la vérité à la fin. Si je recule maintenant, non seulement je perds ma crédibilité, mais je deviens complice de ce que ton père avait commencé à enfouir. »
Elle se détourna, saisit à pleine main le carnet de Claire Fontain, le serra contre sa poitrine, les jointures blanches.
« Et si on trouvait la vérité complète avant toi ? Si on trouvait la cave, le vin, les preuves que ce que ma mère faisait était légitime, financé, vendu à des acheteurs réels et sincères ? Est-ce que tu publierais alors ? »
Lucas ne répondit pas tout de suite. Il la regarda, longtemps, comme s’il mesurait sur elle la force d’une promesse fragile.
« Si tu me donnes cette vérité, je publierai ta version. Je publierai ce que tu auras trouvé, et je détruis les pages tronquées. Pas pour te protéger. Pour que l’histoire soit juste. »
Camille se retourna.
« Et qu’est-ce qui me garantit que tu tiendras parole ? »
« Rien, » dit-il simplement. « C’est ce que j’ai de plus honnête à t’offrir. »
Elle s’approcha de la fenêtre, regarda la plaine. Les nuages se déchiraient par endroits, laissant voir des lambeaux d’un bleu pâle. Le gel menaçait dans moins de trois semaines. Chaque jour qui passait, les comptes engloutissaient les ultimes ressources. Bernard se pavanait dans les couloirs, déjà vainqueur, le contrat de vente glissé dans la poche intérieure de sa veste.
« On va chercher la vérité, » dit-elle d’une voix ferme. « Mais pas pour toi. Pas pour me blanchir. Pour qu’on sache enfin qui était Claire Fontaine. »
Elle prit son manteau sur le dossier de la chaise, l’enfila, puis attrapa une lampe torche sur le bord de la cheminée.
« Le cahier parle d’une réserve de sémillon plantée à l’ouest, loin des parcelles officielles. Une parcelle cadastrée au nom d’un habitant de la commune, une certaine M. Arbor. J’ai vérifié les registres de Glemet, le notaire. Aucune propriété Arbor n’existe dans les registres du château. Mais personne n’a jamais vérifié les registres communaux. »
Elle passa devant Lucas sans le regarder, puis s’arrêta sur le seuil.
« Tu viens ? »
Il ramassa son téléphone, hésita une seconde, puis suivit.
Dehors, le silence semblait en suspension, comme si la vigne retenait son souffle. Une odeur de terre humide montait du sol, et Camille la reconnut, cette odeur-là — celle des matins où elle accompagnait sa mère, enfant, pieds nus dans les rangées, avant que tout ne s’effondre.
Au loin, derrière un bosquet de chênes rabougris, une cabane de pierre se dessinait à peine, envahie de ronces. Camille ralentit.
« Tu savais que cette cabane existait ? »
Lucas déchiffra la silhouette. « Personne n’en parle, dans aucun document du domaine. »
« Alors commençons par là. »
Elle posa la main sur le loquet rouillé. Le métal résista, puis céda dans un grincement qui traversa la plaine comme un appel.
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