L'Héritage du Vignoble
Lire le chapitre 25: Aftermath: The Crash
La fumée s'élevait encore de l'aile est, un ruban gris et obstiné qui salissait le ciel bleu de septembre. Camille se tenait au milieu de la cour, les bras le long du corps, la tête légèrement inclinée comme si elle écoutait la plainte des pierres calcinées. Le château avait vécu, il y a deux heures à peine. Il respirait. Maintenant, un trou béant ouvrait sa façade du levant, charpente noircie comme des côtes de baleine échouée.
Elle n'avait pas pleuré. Le pilote, on l'avait sorti de la carcasse — ce qu'il en restait — et les pompiers avaient accompli leur œuvre triste et efficace. Le corps était parti dans une ambulance blanche, sobrement, vers l'hôpital de Libourne où l'on ne s'occuperait plus que de certificats. Camille avait donné son nom, adresse, assurance. Elle avait signé des papiers avec une main qui ne tremblait pas. Le tremblement viendrait plus tard, elle le savait.
Marcel s'approcha d'elle, le visage barriolé de suie. Il tenait son chapeau à deux mains.
— Les cuves de fermentation, dit-il d'une voix rauque. Le toit du chai a tenu, mais le mur de séparation avec l'aile est… il est parti. Toute la salle de stockage est ouverte sur l'incendie. La température, Camille. On a beau ventiler, la vinification va souffrir.
Elle hocha la tête. Il fallait parler, agir, trancher. Elle regarda ses mains, ces mains fines d'oenologue qui avaient dégusté des milliers de vins, et elle les serra l'une contre l'autre.
— On transfère, dit-elle. On achète des cuves inox réfrigérées en urgence, on loue un entrepôt au village. La récolte continue. On ne peut pas attendre le verdict des murs.
— Avec quel argent ? Le peu qui restait…
— Le peu qui restait a brûlé dans l'après-midi. Camille ferma les yeux un instant. On vend. On hypothèque. On emprunte. On ne s'arrête pas, Marcel. Si on s'arrête, les raisins pourrissent et ils gagnent.
Elle ne précisa pas qui était "ils". Marcel ne demanda pas.
Derrière eux, un moteur de grosse cylindrée ronronna dans l'allée. Une BMW noire, vitres fumées, se rangea devant le perron. Jacques en sortit, puis Bernard. Leurs costumes étaient impeccables, leurs cravates nouées de frais. Ils regardèrent les débris fumants avec une neutralité qui ressemblait déjà à une sentence.
Bernard prit la parole le premier, sans préambule.
— Camille. Nous avons vu les informations à l'instant. Les pompiers nous ont appelés — nous figurons encore sur les registres d'urgence du domaine, visiblement.
Jacques s'approcha, l'air presque affligé. Presque.
— Ma pauvre enfant. Le pilote — nous avons appris son décès. C'est une tragédie. Une responsabilité, aussi. Les assurances ne couvrent pas ce genre d'opération improvisée.
— C'était nécessaire, dit Camille, la voix blanche. L'hélicoptère pour sécher les raisins avant la grêle. Elle s'arrêta. Ils étaient venus en obligeance, en sauveurs. Elle le vit dans la façon dont Jacques sortait de sa poche une liasse de documents, un geste de chirurgien qui présente ses instruments.
— Le conseil d'administration de Vasseur & Fils nous a contactés, dit Bernard. Philippe Vasseur lui-même. Il propose un protocole de fusion. Il s'engage à payer les 1,2 million d'euros de dettes, à reconstruire l'aile est, à indemniser la famille du pilote. En échange, il devient actionnaire majoritaire du nouveau groupe. Le domaine Delacroix aura sa place, bien sûr — mais sous l'égide de Vasseur & Fils.
Camille sentit le sol se dérober sous ses pieds. Elle ne montra rien.
— Et mes oncles ? Que deviennent-ils dans cette affaire ?
Jacques haussa les épaules, élégant.
— Nous restons membres du directoire. Nous croyons à l'avenir du vin de Bordeaux. Ce château mérite mieux qu'une ruine dirigée par une amateur de sensations.
Une minute de silence. Camille regarda le chai, le château, les raisins qui mûrissaient encore sur les coteaux cachés, invisibles, ces vignes hors du temps qui portaient le nom de sa mère. Elle avala, et sa voix fut calme.
— Non.
Bernard cligna des yeux comme si elle venait de lui donner une gifle.
— Comment ça, non ?
— Non à la fusion. Non à Vasseur. Je refuse que le travail de ma mère devienne une ligne dans le rapport annuel d'un conglomérat. Je refuse aussi que le secret du 1982 soit enseveli dans les comptes d'une société qui s'en lavera les mains.
Jacques eut un sourire froid.
— Tu es dans une ruine, Camille. Tu n'as plus d'argent, plus d'assurance, plus de récolte qui ne soit menacée. Tu as tué un homme aujourd'hui. Et tu refuses la planche de salut qu'on te tend ?
— Je refuse la corde qu'on me tend, oui.
— Tu es une obstinée, comme ta mère. C'est ce qui l'a perdue, dit Jacques, les mots tombant comme des pierres dans un puits. Et c'est ce qui te perdra.
Il replia les documents, les remit dans sa poche intérieure, sans une égratignure.
— Très bien, dit Bernard. Nous agirons seuls. Nous portons plainte pour mauvaise gestion contre la gérante de fait du domaine Delacroix. Nous convoquons une assemblée générale des actionnaires dès la semaine prochaine pour démettre la direction en place. Et nous ferons appel du jugement de Libourne — les parcelles cachées ont été attribuées sur des documents vraisemblablement falsifiés par Claire Fontaine, et nous le prouverons.
— Vous faites ce que vous voulez, dit Camille, et sa voix se fissura à peine. Mais vous ne toucherez pas à ces vignes. Jamais.
Jacques ouvrit la bouche pour un dernier mot, mais Lucien sortit du chai à cet instant, un téléphone à la main. Le petit-fils, visage fermé, s'arrêta entre les deux groupes.
— C'est l'hôpital, dit-il à Camille, en ignorant ostensiblement ses grands-oncles. Pour le rapport du médecin légiste concernant le pilote. Il faut quelqu'un pour la procédure d'identification formelle.
Camille acquiesça d'un signe. Jacques et Bernard échangèrent un regard, puis remontèrent dans la BMW sans un adieu. Le moteur grogna dans l'air où flottait encore l'odeur de brûlé.
Lucien resta. Il regarda Camille, longtemps, un regard dont elle ne pouvait déchiffrer la couleur tant il était sombre.
— Vous voulez que je m'en occupe ? demanda-t-il à voix basse. L'hôpital. Les papiers. Ça vous évitera d'y aller.
Elle leva les yeux vers lui. Le petit-fils silencieux, celui qui n'avait jamais pris la parole en réunion de famille, celui qui effaçait des fichiers sur ordinateur dans la bibliothèque quand les autres criaient.
— Pourquoi m'aideriez-vous, Lucien ?
Il haussa une épaule, un geste d'adolescent presque.
— Parce que mon grand-père Jacques croit que le vin est une affaire de chiffres, dit-il. Et que j'ai goûté, l'autre jour, le vin des parcelles cachées — celui que vous avez tiré des fûts pour l'analyse. Il a un goût que je n'ai rencontré nulle part ailleurs. Et j'ai vu ma grand-mère pleurer quand on a enterré ma tante Claire. Il y a des choses qui ne se payent pas avec une fusion.
Camille resta muette un instant. Le silence entre eux était bruyant des craquements du bois encore tiède, des voix étouffées venues des chais où Marcel organisait le sauvetage.
— Merci, dit-elle enfin. Ses yeux picotèrent, mais elle ne pleura pas. Allez-y. Je vous rejoindrai après avoir parlé au chef de chai.
Lucien hocha la tête, enfourcha une petite moto garée contre le muret, et s'éloigna dans un bruit d'abeille colérique. Camille le regarda disparaître au bout de l'allée de platanes. Puis elle se retourna vers le château calciné, vers la cour où les gravats formaient des guirlandes grises.
Quelque chose bougea dans la poche de sa veste. Elle plongea la main, en sortit une clé en vieux fer, lourde, une de ces clés de cave rurale à la tête ouvragée en forme de grappe. La clé donnée par le prêtre italien, celle qui, espérait-elle, ouvrirait une serrure précise quelque part dans le domaine. Elle l'ignorait encore. Mais elle la tenait serrée, comme un point d'appui.
Elle ne savait pas qui était ce R, ce mystérieux R de la lettre de sa mère. Elle ne savait pas non plus comment payer les cuves neuves, ni le loyer d'un entrepôt de secours, ni le salaire des vendangeurs qui venaient dans une semaine, ni l'avocat qui devait contrer l'appel de ses oncles. Elle ne savait rien, en somme, sauf une chose : elle ne lâcherait pas. Elle avait signé de son nom, elle avait promis à sa mère à travers une lettre vieille de trente ans, et ce nom-là pesait davantage que tout le patrimoine des Vasseur.
Elle fit trois pas vers le chai où Marcel dirigeait ses hommes, et sa silhouette s'encadra dans la porte basse. Le soleil baissait sur la Garonne, quelque part derrière les collines, et projetait en ombre chinoise les ruines d'une aile où avaient dormi des générations de Delacroix. Mais dans le chai, on entendait déjà le bruit des seaux, des tracteurs, des voix qui s'appelaient — la récolte, quoi qu'il arrive, aurait lieu.
Camille respira. L'air sentait la cendre et le raisin. Ce mélange étrange, elle le prit comme une devise. On pouvait bâtir sur la cendre, si on savait quoi planter dedans.
Elle entra. Le chai bruissait d'hommes qui s'arc-boutaient contre le désastre, et cette ruche humaine, ce courage ordinaire et obstiné, fut la première chose qui ressembla à demain depuis le matin.
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