L'Héritage du Vignoble
Lire le chapitre 31: The Debt Collector
La pluie tambourinait contre les vitraux du hall quand Camille entendit le hélicoptère. Elle n’eut pas besoin de regarder pour savoir qui descendait sur le gravier. Philippe Vasseur ne frappait jamais deux fois.
Il entra sans être annoncé, son pardessus dégoulinant sur le marbre, un dossier noir serré contre son torse comme un bouclier.
— Mademoiselle Delacroix. Vous avez fait de jolis progrès médiatiques. Le scandale vous va bien, à ce que je vois.
Camille ne bougea pas du seuil de la bibliothèque. Le feu crépitait derrière elle, projetant son ombre longue sur les dalles usées.
— Vous êtes en retard, Philippe. J’espérais que vous auriez le courage de venir plus tôt.
Il sourit de ce sourire étroit qu’elle connaissait depuis l’enfance — celui qu’il réservait aux adversaires qu’il croyait déjà vaincus.
— Le courage n’a rien à voir là-dedans. C’est une question de délais. Or, ma chère, le délai expire à minuit.
Il ouvrit le dossier et en tira une liasse de documents tamponnés par un notaire.
— L’hypothèque sur le château et les vignobles de La Chapelle. Contrat signé par votre père en 1996, révisé en 1998. Capital restant dû : trois cent mille deux cents euros. Intérêts de retard : quarante-sept mille. Soit, si vous voulez être précise, trois cent quarante-sept mille deux cents euros, payables avant ce soir minuit, conformément à la clause de déchéance du terme.
Il laissa le document tomber sur la table basse.
— Après quoi, le créancier — c’est-à-dire moi — a le droit de saisir le domaine.
Camille ne jeta qu’un coup d’œil au papier. Elle l’avait déjà lu, dix fois, dans les copies que Lucas lui avait envoyées.
— Vous êtes bien le créancier, Philippe ?
— Depuis 1999. J’ai racheté la créance à la banque. Votre père était bon client, mais il avait des fragilités.
— Des fragilités. C’est ainsi que vous appelez votre chantage sur ma mère ?
Le sourire de Vasseur se figea. Camille avança d’un pas dans la lumière.
— En 1999, ma mère a refusé de quitter mon père. C’est vous qui étiez derrière Élise Laurent, l’ex-femme de Lucien, qui lui proposait une procuration falsifiée pour signer la vente du domaine. Vous vouliez que ma mère parte, pour que votre frère de lait — ou votre complice, appelez-le comme vous voudrez — puisse racheter les parts.
Vasseur haussa un sourcil.
— Des histoires. Vous n’avez aucune preuve.
— J’ai des témoins. J’ai des lettres. Et j’ai ça.
Elle se tourna vers le secrétaire en acajou, ouvrit le tiroir et en sortit un document dans une pochette plastique transparente. Un papier jauni, plié en quatre, dont l’encre bleue avait viré au brun.
— Le reçu de la Caisse de Crédit Agricole de Bordeaux. Le 14 avril 1999. Remboursement intégral de la créance hypothécaire de La Chapelle, au nom d’Élise Ricci-Delacroix.
Elle le posa à côté du document de Vasseur, avec une précision chirurgicale.
— Montant : trois cent quarante-sept mille deux cents euros. Le même chiffre que celui que vous me réclamez aujourd’hui, indexé de l’inflation, mais payé. Il y a vingt-six ans. Par ma mère.
Le silence s’étira comme une corde tendue. Le feu cracka. Dehors, le vent frappait les volets.
Vasseur saisit le reçu, l’examina sous la lampe, le retourna. Ses doigts n’étaient pas tout à fait stables.
— Ceci est un faux.
— Non. C’est le registre des paiements de la banque. J’ai fait vérifier le numéro de référence par un notaire de Bordeaux hier après-midi. La créance a été soldée puis vendue à un fonds de recouvrement qui a oublié de vous prévenir — ou plutôt, qui vous a prévenu en 2004, mais vous aviez déjà revendu à votre propre holding pour le double de sa valeur.
Camille savait qu’elle le tenait. Elle le voyait dans la crispation de sa mâchoire.
— Ce que vous tenez là, Philippe, c’est un titre de créance fantôme. Votre hypothèque est nulle depuis 1999. Vous avez sciemment tenté de faire pression sur une héritière en deuil pour lui voler son domaine. C’est une tentative d’escroquerie aggravée.
Il replia le document, le glissa dans sa poche intérieure. Pas le reçu — le sien.
— Vous croyez que ça va vous sauver ? Cette petite victoire sur un papier ?
— Non. J’espère que ça vous ruinera.
Il se dirigea vers la porte, ses chaussures claquant sur le marbre. S’arrêta à mi-chemin, se retourna.
— Écoutez-moi bien, Delacroix. Vous avez gagné ce soir. Une bataille. Mais je connais chaque pierre de cette région, chaque magistrat, chaque journaliste. Je passerai un coup de fil, et le monde apprendra que les Delacroix ont triché sur leur propre vin pendant des décennies. Que votre mère était une complice de l’arnaque des années 1980. Que vous n’êtes qu’une héritière médiocre qui a volé la réputation de son père pour sauver sa propre peau.
Il ouvrit la porte. La pluie s’engouffrait en rideau derrière lui.
— Soyez tranquille. Je serai patient.
Il sortit. Le vent claqua la porte. Camille resta seule, au milieu du hall, les mains tremblantes, le reçu de sa mère glacé entre ses doigts.
Elle respirait. Largement. Profondément.
Elle avait gagné.
Pour ce soir.
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