L'Héritage du Vignoble
Lire le chapitre 32: The Storm's Aftermath
La nuit tombait sur la Gironde lorsque le documentaire passa à l'antenne. Camille était seule dans le salon du château, un verre de son vin d'urgence à la main, les volets clos pour dissimuler la lueur du téléviseur. Elle n'avait pas invité Lucas, ni Antoine, ni personne. Cette heure lui appartenait.
Le générique d'ouverture déroula des images du vignoble au lever du soleil, des travées de vignes s'étendant à perte de vue. Puis la voix off du journaliste évoqua « la renaissance d'une légende bordelaise ». Camille se reconnut à l'écran, arpentant les allées avec son père sur de vieilles bandes Super 8, puis seule dans les parcelles modernes. Son cœur se serra.
Le documentaire atteignit son point culminant après quarante minutes de récits alternés : le déluge de 1982, les maladies des vignes, la pression des courtiers, et enfin — le moment que Camille redoutait et espérait à la fois — l'évocation du scandale.
Le journaliste, un homme au visage grave nommé Moreau, s'adressa directement à la caméra : « Des documents attestent que le millésime 1982 du Château Delacroix fut partiellement assemblé avec des vins de moindre qualité, une tromperie qui aurait pu ruiner la réputation de la maison. Certains ont accusé Élise Ricci-Delacroix d'avoir commandité cette fraude. »
Camille saisit son verre plus fort. C'était la partie qu'elle avait exigé de filmer elle-même, avec la caveuse du documentaire dans la salle des archives du château, les documents authentiques étalés devant elle.
À l'écran, son visage apparut en plan rapproché, ses yeux fatigués mais déterminés. Elle lisait un passage du cahier de son père : « Élise n'était pas l'instigatrice. Elle a découvert le pot aux roses après les vendanges, alors que le vin avait déjà été assemblé par le régisseur de l'époque, un homme que mon père avait recruté sur la recommandation de Philippe Vasseur. »
Camille marqua une pause dans la lecture, leva les yeux vers la caméra. « Ma mère a exigé la destruction des fûts contaminés. Mon père, lui, a refusé, terrifié par la ruine que cela provoquerait. Il a choisi de noyer l'erreur dans les cuves et de taire la vérité. Élise Ricci n'a jamais été complice. Elle a été réduite au silence par l'homme qu'elle aimait. »
Le documentaire enchaîna sur un autre témoignage, celui d'un vieux maître de chai à la retraite, qui confirma la version de Camille. Puis Moreau revint : « Depuis la diffusion de ces révélations, le Parquet de Bordeaux a rouvert le dossier. Mais pour Camille Delacroix, l'heure n'est plus à la vengeance. »
La dernière séquence montrait Camille dans le caveau profond, éclairant la rangée de bouteilles de 1982. Sa voix off : « Ces bouteilles sont une preuve. Une preuve de ce que nous étions, de ce que nous allons devenir. Le Château Delacroix ne cachera plus rien. »
Le générique de fin s'égrena. Camille coupa le son, avala une longue gorgée de vin. Elle attendit. Dix minutes. Vingt.
Son téléphone vibra. Puis encore. Et encore.
— Camille ! cria la voix de Jeanne depuis la cuisine. Le site ! Regarde le site !
Elle ouvrit l'application de vente en ligne. Le compteur de bouteilles du nouveau millésime — encore anonyme, étiqueté simplement « Cuvée Résilience » — défilait : 120 bouteilles vendues depuis le début du documentaire, puis 340, puis 850. Les commentaires pleuvaient, des visiteurs du monde entier, des restaurateurs japonais, des cavistes londoniens, des particuliers de Chicago.
— La commande de l'hôtel de Shangri-La à Paris, dit Jeanne, essoufflée, en poussant la porte. Deux mille bouteilles. Ils veulent une exclusivité pour leur carte des vins.
Camille posa son verre. Son cœur battait vite. Le scandale s'était retourné en sa faveur. La vérité avait trouvé un public.
Elle passa une heure à répondre aux appels, à dicter des réponses à Jeanne, à vérifier les stocks. Épuisée mais exaltée, elle monta enfin dans sa chambre. Avant de se coucher, elle ouvrit le cahier de son père à la page où était glissée la carte d'Antoine Mercier. Elle la retourna entre ses doigts, sentant le relief de l'écusson Ricci.
Demain, elle téléphonerait à Antoine. Demain, elle envisagerait le voyage à San Gimignano. Ce soir, elle pouvait enfin respirer.
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Dans l'aile ouest du château, une lumière filtrait sous la porte de la salle des cartes. Les deux frères de Camille — Bernard et François — se tenaient devant une table couverte de plans cadastraux et de photos satellites.
François passa une main sur ses cheveux gris, le regard fixé sur une parcelle marquée d'un cercle rouge : le clos ancestral au nord-ouest, celui que Camille avait rendu à la viticulture après des décennies d'abandon.
— Elle a gagné la bataille médiatique, dit-il. Vasseur est un imbécile. Mais nous, nous avons quelque chose qu'elle ne soupçonne pas.
Bernard hocha la tête. Il déplia soigneusement un document technique estampillé de l'Institut National de la Recherche Agronomique. Les pages décrivaient une méthode de clonage des cépages anciens.
— J'ai trouvé
un pépiniériste à Bergerac qui nous prendra les boutures sans poser de questions, dit François. Deux cents pieds prélevés sur les vignes sauvages, les plus anciennes du clos. Avec elles, nous plantons notre propre parcelle — chez moi, sur la rive droite. Elle ne pourra rien prouver. Les plants ressemblent à n'importe quel cabernet.
Bernard ricana. « Résilience », ils l'appelleront, murmura-t-il en écho au nom de la cuvée. Leur nouveau domaine à eux.
— Il nous faut la nuit. Personne ne surveille le clos après deux heures du matin. Le régisseur est en arrêt maladie, les saisonniers dorment au village.
François hésita un instant. Il se rappelait les yeux de Camille lorsqu'elle avait découvert le cahier de son père, son obstination à défendre la mémoire de leur mère. Mais cette mémoire, il l'avait toujours considérée comme une faiblesse, une sentimentalité étrangère importée de Toscane.
— Elle n'a rien compris, dit-il finalement. Elle croit que ce château lui appartient parce qu'elle porte le nom Delacroix. Mais c'est nous qui avons fait tourner l'affaire pendant trente ans pendant que sa mère détruisait tout. Ces vieilles vignes sont le seul trésor qu'il nous reste. Et elles seront à nous.
Bernard sortit un téléphone portable de sa poche. Il composa un numéro.
— Philippe ? C'est Bernard. Ton offre tient toujours ? Oui... Eh bien, nous avons un projet plus rentable qu'une simple action en justice. Des boutures. Des centaines. Dis-moi si tu connais un terrain à Cérons qui pourrait les accueillir discrètement...
Dans la cour, sous une pluie fine qui commençait à tomber, une silhouette s'approcha de la fenêtre éclairée. Lucas s'était attardé après le visionnage, voulant parler à Camille de ce qu'il avait trouvé dans les registres du tribunal. Il leva les yeux vers la pièce du premier étage, vit la lumière encore allumée, puis se ravisa. Demain serait un autre jour.
Mais en baissant les yeux, il remarqua une ombre rapide se glisser le long du mur du cellier. Il se figea. La silhouette s'arrêta sous un arbre, alluma une cigarette dont la braise rougeoya brièvement, puis disparut par la petite porte du clos.
Lucas resta immobile, le cœur battant. Qui était-ce ? Et pourquoi cette personne se dirigeait-elle vers les vieilles vignes à cette heure ?
Il hésita. Camille était épuisée. Il ne voulait pas l'alarmer sans preuve. Mais quelque chose dans cette silhouette furtive lui disait que la nuit n'avait rien fini.
Il sortit son téléphone, ouvrit la fonction photo, et se dirigea à pas lents vers le clos. Il verrait de ses propres yeux ce qui s'y tramait.
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