Lumen Reads

L'Héritage Normand

Lire le chapitre 10: The Reading

La pluie s'était mise à tomber pendant leur retour, une bruine fine qui collait aux cheveux et alourdissait leurs manteaux. Camille posa le journal sur la table de la cuisine, entre les tasses de café encore fumantes qu'Élodie avait préparées sans un mot. Personne n'avait parlé depuis la grotte. Le silence était lourd, chargé de ce qu'ils venaient de trouver, de ce qu'ils allaient enfin lire.

— On le fait ici, dit Élodie, brisant la tension. La table est assez grande.

Elle s'assit, croisa les bras. Inès prit place à sa droite, tournant le locket entre ses doigts comme un chapelet. Camille resta debout un instant, les mains sur le dossier de sa chaise, regardant le cahier à la couverture de cuir usé. La tranche des pages était jaunie, tachée d'humidité. L'écriture de son père — elle l'avait vue sur quelques lettres d'enfance, mais jamais dans ce volume, jamais aussi intime.

Elle s'assit. Ouvrit le journal à la première page.

« 12 mars 1978. J'ai commencé à tenir ce carnet parce que certaines choses ne se disent pas, même à celles qu'on aime. »

Camille marqua une pause. La voix de son père lui manquait ; elle n'avait presque aucun souvenir de sa voix. Elle avait huit ans quand il avait disparu. Elle se souvint de sa main sur son épaule, de son odeur de tabac et de sel. Rien de plus.

Elle continua.

Les premières pages racontaient la ferme, les réparations du toit, l'achat d'un bateau d'occasion. Des détails simples. Puis, vers le milieu du carnet, le ton changea. Des phrases plus courtes. Des ratures.

« 2 novembre 1982. Ce soir, j'ai vu quelque chose que je n'aurais pas dû voir. Le bateau des Le Goff est rentré à marée basse, ce qui est impossible. Pas assez de tirant d'eau. Je suis descendu aux quais par curiosité. Trois hommes déchargeaient des caisses marquées de l'ancre et de la rose. La myrtille, c'est le fruit de la confiserie. C'est ce qu'ils ont dit. Mais les caisses étaient trop lourdes pour des bonbons. »

Inès se pencha en avant.

— La confiserie ? releva-t-elle. Celle près de l'église ?

— Elle a fermé dans les années quatre-vingt-dix, dit Camille. Le bâtiment est devenu une agence immobilière.

— Qui la tenait ?

Camille parcourut les pages suivantes, sautant des passages pour trouver la mention. Elle trouva un passage surligné d'une barre découpée à la pointe du crayon — son père avait appuyé fort, déchirant presque le papier.

« 19 novembre 1982. Les Le Goff ne sont pas seuls. L'homme derrière l'opération est un notable. Il possède des parts dans plusieurs entreprises locales. Je l'ai vu cette semaine à la pointe, parlant avec Robert d'un ton d'autorité. Quand il est parti, Robert a craché par terre. Le notable, il l'appelle "le patron". Il ne m'a pas vu. Mais j'ai vu son visage. Je n'aurais jamais cru ça de lui. »

— Qui ? demanda Élodie, les poings serrés sur la table. Il dit qui ?

Camille tourna la page. La suivante était blanche, à l'exception d'une fine trace d'encre, comme si la plume avait hésité avant d'être reposée. Puis une nouvelle entrée, trois jours plus tard.

« 22 novembre 1982. Il m'a convoqué. Il sait que j'ai vu. Il m'a proposé de l'argent pour garder le silence. J'ai refusé. J'ai dit que j'allais tout raconter à la gendarmerie de Valognes. Il a souri. Puis il a dit une chose étrange : "Vous ne voulez pas que vos filles apprennent ce que votre femme faisait avant vous." »

Camille s'arrêta. Sa gorge se serra.

— Qu'est-ce que ça veut dire ? demanda Inès.

— Je ne sais pas, répondit Camille. La page s'arrête là. La suivante date d'une semaine après.

Elle tourna la page. Le texte reprenait, plus rapide, moins soigné.

« 29 novembre 1982. J'ai demandé à Madeleine. Elle a nié, mais elle a détourné les yeux. Je connais ce regard. Elle l'a utilisé quand elle m'a caché la première fausse couche. Je sais que ma femme garde des secrets. Je sais qu'elle reçoit des lettres qu'elle ne me montre pas. Mais je ne savais pas que ça allait aussi loin. Je ne savais pas pour R.B. »

La pièce retint son souffle. Camille leva les yeux de sa lecture.

— R.B., répéta-t-elle lentement. Comme dans le registre. Comme dans les paiements.

— Mais R.B., c'est Robert Le Goff, objecta Élodie. Le vieux. C'est ce qu'on a cru.

— Oui. Et si ce n'était pas lui ?

Élodie ouvrit la bouche, puis la referma.

La pluie tambourinait contre les vitres de la cuisine. Personne n'avait allumé la lumière ; la pièce était grise, les ombres profondes. Le journal reposait, ouvert, entre les mains de Camille. Elle parcourut les dernières pages, plus rapidement, consciente que le carnet finissait. L'écriture devenait plus irrégulière, presque pressée. La dernière entrée était datée du 2 décembre 1982.

« 2 décembre. Je me suis renseigné sur le notable. Sa famille est influente depuis longtemps. Son père était le maire après la guerre, et lui-même a fait construire la nouvelle école. Personne ne le soupçonnerait. Mais j'ai obtenu une preuve. J'ai planqué une copie de ses comptes chez le notaire — maître Lefèvre, l'ancien. Il me doit une faveur. Si quelque chose m'arrive, il saura où regarder. Je dois être prudent. »

La plume avait tracé une dernière ligne, inachevée. L'encre s'était arrêtée au milieu d'une phrase, comme si la main avait été interrompue.

« Je vais aller à la pointe ce soir pour pren... »

Le mot « pren » se terminait en une longue trace qui s'évaporait en fines gouttelettes d'encre, comme si le cahier avait été refermé précipitamment, ou trempé par l'eau de mer.

Camille releva la tête. Ses sœurs la regardaient, muettes.

— C'est tout, dit-elle.

— Il a été interrompu, murmura Élodie. Il allait écrire « prendre ». Prendre quelque chose à la pointe. Prendre des photos. Prendre le bateau. On ne saura jamais.

— Si, dit Inès.

Sa voix était étrange, presque détachée. Elle avait ouvert le locket dans sa paume. La photo à l'intérieur était usée, les contours du visage à peine discernables. Elle le tourna vers ses sœurs.

— Le locket que maman m'a laissé. L'homme qu'il contient. Regardez bien.

Camille se pencha. L'homme était jeune, la quarantaine, le visage grave. Il portait un manteau de ville, un col relevé. Rien d'immédiatement familier.

— Qui est-ce ? demanda-t-elle.

Inès le retourna, exposant le dos du cliché. Une fine écriture manuscrite y était inscrite, délavée par le temps.

— « P.L., 1979 », lut-elle à voix haute.

Élodie se figea.

— P.L., répéta Camille. Le journal dit que le père du notable était maire après la guerre. Mais le notable, il l'appelle pas par son nom. Il dit juste « le notable ». Un homme d'influence. Pierre...

— Pierre Lefèvre, acheva Élodie. Le notaire actuel s'appelle aussi Lefèvre. Maître Lefèvre. Celui qui gère la succession de maman.

Les trois sœurs se regardèrent. La pluie cessa soudain, comme si le monde entier attendait la suite.

— Le père du notaire actuel, dit Camille lentement. C'est lui. Pierre Lefèvre. C'est l'homme dans le locket. C'est lui que maman voyait. C'est lui qui avait des parts dans la confiserie. C'est lui que papa a découvert.

— Et c'est lui qui a fait disparaître papa, dit Inès, la voix brisée.