L'Héritage Normand
Lire le chapitre 9: The Journal
La falaise se dressait contre un ciel de plomb, et Camille sentait le vent s’engouffrer dans son manteau comme s’il voulait la pousser en arrière. Elle tenait la carte de sa mère dans une main, le papier jauni tremblant entre ses doigts. À côté d’elle, Élodie avait les bras croisés, le menton relevé dans cette posture de défi qui lui servait d’armure. Inès fermait la marche, silencieuse, le capuchon de son ciré rabattu sur son visage.
— C’est là, dit Camille en désignant un affleurement rocheux à mi-hauteur.
Le sentier s’effilochait en une trace de chèvre qui serpentait entre les ajoncs et les pierres croulantes. En contrebas, la mer frappait les rochers avec une régularité de métronome. L’air sentait l’iode et la terre mouillée.
Élodie s’arrêta net.
— Elle venait ici, seule ?
Camille ne répondit pas. La question la hérissait, parce qu’elle se l’était posée elle-même en déchiffrant la carte. Le tracé était précis, presque obsessionnel, chaque virage du sentier relevé d’une encre bleue qui avait pâli.
— Si elle cachait quelque chose, c’est que ça devait rester caché, murmura Inès.
Elles descendirent en file indienne. Le vent sifflait entre les roches. Camille compta les pas jusqu’à une fissure verticale dans la paroi, masquée par un rocher effondré. Sans la carte, jamais elle ne l’aurait remarquée.
— Aide-moi, dit-elle à Élodie.
Elles poussèrent ensemble. La pierre bougea dans un grincement, révélant une ouverture étroite, tout juste assez large pour une personne mince.
— On n’entre pas là-dedans, dit Élodie.
— Maman est entrée, dit Inès. Et elle était plus petite que nous, mais pas de beaucoup.
Camille sortit sa lampe de poche et se glissa la première. Le passage sentait le sel et la poussière. La lumière révéla une cavité naturelle, haute de deux mètres à peine, dont le sol était recouvert d’un sable propre. Pas de toiles d’araignée. Pas de débris.
Quelqu’un était venu régulièrement.
Au fond, une boîte en métal, de la taille d’un carton à chaussures, était posée sur une pierre plate. La peinture verte s’écaillait, mais le cadenas était neuf.
— Il faut la clé, dit Camille.
Inès fouilla dans sa poche et tendit le petite clé ornée qu’elles avaient trouvée dans le secrétaire de leur père. Le mécanisme céda avec un déclic sec.
À l’intérieur, un carnet recouvert de cuir brun, fermé par un élastique usé. Des lettres sur la couverture, estampées à chaud : TM.
Thomas Moreau. Leur père.
— C’est son journal, souffla Inès.
Élodie tendit la main, mais Camille le prit d’abord. Elle l’ouvrit à une page au hasard. L’écriture était serrée, appliquée, celle d’un homme qui écrivait rarement mais avec soin.
— La date, dit Camille. Juillet 1984. Il est parti en septembre.
Elle tourna quelques pages.
— Il y a des entrées après son départ, dit-elle.
La voix lui manqua.
Inès se pencha, ses yeux parcourant les lignes.
— Mais c’est impossible. Il est parti, il est mort quelque part, personne n’a jamais su où…
— Il écrivait, ici, dans cette grotte, dit Camille. Pendant des années.
Élodie s’assit sur la pierre, son visage pâle dans la demi-obscurité.
— Des années ? Combien ?
Camille feuilleta rapidement. 1984. 1985. 1987. 1990. Les dates s’espagaient, mais elles continuaient. La dernière entrée était datée du 2 septembre 1993, trois jours avant sa disparition officielle.
— Il était encore vivant en 1993, dit Camille. Cette entrée…
Elle commença à lire à voix haute, mais sa gorge se serra. Elle tendit le carnet à Inès.
Inès prit une inspiration et lut :
« Je ne peux plus reculer. R.B. se doute de quelque chose, il a fait surveiller le chantier. Si je disparais, ce n’est pas parce que je fuis. C’est parce que j’aurai trouvé ce que je cherchais. Le mensonge doit être maintenu. Pour elle. Pour elles. Je les aime trop pour leur infliger la vérité avant qu’elle soit prête. »
Le vent s’engouffra dans la fissure, faisant voleter les pages qu’Inès tenait encore.
— « Le mensonge doit être maintenu », répéta Élodie. Qu’est-ce que ça veut dire ?
Camille ne répondit pas. Elle avait la bouche sèche. R.B. — les mêmes initiales que dans le grand livre de sa mère.
Inès retomba sur ses talons, le carnet serré contre sa poitrine.
— Il n’est pas parti en s’enfuyant. Il enquêtait sur quelque chose. Et quelqu’un l’a fait taire.
Élodie bondit sur ses pieds, son visage soudain dur.
— Il a peut-être voulu qu’on le croie disparu. Pour se protéger. Pour nous protéger, dit-elle.
— De quoi ? demanda Camille. De qui ?
Élodie détourna les yeux, scrutant l’ouverture de la grotte comme si elle s’attendait à voir surgir le château de leurs enfances.
Le carnet passa de main en main. Elles l’examinèrent en silence. La couverture était tiède au toucher, comme si quelqu’un l’avait tenue récemment. Camille se demanda depuis combien de temps. Des mois, peut-être. Le cadenas était neuf, mais la poussière sur la boîte était uniforme. Personne n’était venu récemment.
— On le lit, dit Inès. Ce soir. Toutes ensemble.
Camille hocha la tête. La promesse qu’elle avait faite de partager la lettre de sa mère lui revint comme un remords. 《 Tout à l'heure , j'ai promis de te montrer ma lettre. Il faudra le faire, avant qu'on nous appelle les menteuses de la famille. 》 dit Camille avec un sourire triste au regard de son aînée.
Élodie ne releva pas. Elle fixait le carnet.
— Il y a d’autres pages. Des blancs. Il comptait revenir. C’est une enquête, pas un testament. On doit lire le début, comprendre ce qu’il cherchait. Et ce qu’est devenu R.B.
— Encore R.B., dit Inès. Les mêmes initiales que la comptabilité de maman. Et dans son journal, il dit qu'il a découvert "ce qu'il cherchait". La dernière phrase est coupée au milieu. Il écrivait quand on l'a interrompu.
Le vent se leva soudain, plus violent, et Élodie sursauta. Elle se tourna vers l’ouverture, prête à fuir.
— On rentre.
Elles remontèrent en silence, le vent dans le dos le long du sentier étroit. La lumière baissait, et le château se profilait à l’horizon, ses fenêtres sombres comme des yeux vides. À mi-chemin, Camille se retourna vers la fissure rocheuse, désormais invisible sous l’angle des pierres. Qui saurait où elle était ? Robert, peut-être, avec lequel leur mère avait rendez-vous chaque mois. Ou la femme qui observait le château. Une idée germa dans son esprit, gênante comme une écharde : si le père avait enquêté pendant toutes ces années sans être découvert, c’est qu’il avait un complice dans la région. Quelqu’un qui lui apportait du ravitaillement, qui surveillait pour lui.
Quelqu’un qui connaissait la grotte.
Quelqu’un que leur mère payait chaque mois, depuis trente et un ans, avec le nom « R.B. » écrit au crayon.
Le journal pesait lourd dans la poche du manteau de Camille. Devant la porte du manoir, elle s’arrêta, la main posée sur le loquet.
— Élodie, dit-elle doucement. Tu connaissais le père de Robert ? Le vieux ?
Sa sœur se figea, la main sur la poignée de la porte.
— Pourquoi tu me demandes ça ? Qu’est-ce que Robert Le Goff vient faire là-dedans ? répondit-elle avec une brusquerie qui trahissait sa tension.
— Les initiales. Dans son carnet, papa écrit R.B. Et dans le grand livre de maman, il y a des paiements réguliers à R.B., juste avant son départ. Notre mère payait une personne avec les mêmes initiales. Et elle continue de recevoir des visiteurs mensuels au village.
Élodie fronça les sourcils, mais quelque chose d’autre passa dans son regard. Le doute, ou la crainte.
— J’ai bien connu le vieux Le Goff, dit-elle enfin. Avant de partir pour Paris. Il s’appelait Robert, comme son fils. Il faisait du trafic de marchandises sur la côte, dans le temps. Tout le monde le savait, mais personne n’en parlait.
Elle passa dans le couloir, la phrase suspendue comme une condamnation.
Camille referma la porte derrière elle. Les verrous claquèrent dans le soir qui tombait, et le silence de la maison se fit plus profond qu’avant, comme si les vieux murs retenaient leur souffle, complices d’un secret que les trois sœurs n’avaient pas encore fini de déterrer.