L'Héritage Normand
Lire le chapitre 17: The Letter to Sylvie
La lettre était datée du 3 mars 1982. Camille la tenait entre deux doigts, le papier épais et jauni, l’écriture serrée mais nette de son père. Le salon du manoir n’était éclairé que par la lampe sur le bureau, et ses deux sœurs étaient assises en face d’elle, Inès sur le canapé, Élodie par terre, adossée au mur, les genoux remontés contre sa poitrine.
« Tu es sûre que tu veux le faire maintenant ? » demanda Inès, la voix douce.
Camille acquiesça, sans lever les yeux. Elle avait assez repoussé cette lettre. Depuis Le Havre, depuis la photo, depuis tout, elle avait senti le poids de cette enveloppe non ouverte dans le tiroir de sa chambre, comme une accusation silencieuse. Le silence dans la pièce n’était troublé que par le craquement du papier quand elle le déplia.
« Ma très chère Sylvie », lut-elle à voix haute.
Elle marqua une pause. Le ton n’était pas celui qu’elle attendait. Pas de déclaration passionnée, pas de mots brûlants d’amour ou de regret. La phrase suivante tomba, précise, presque administrative :
« Je dois te parler d’une affaire qui me préoccupe. Elle touche à ce que tu sais. Je crois que j’ai enfin trouvé quelque chose de concret. »
Camille leva les yeux vers ses sœurs. Élodie avait décroisé les jambes, attentive.
« Continue », murmura-t-elle.
Camille reprit :
« Le travail que j’ai accepté ici, à New York, n’est pas ce qu’il semblait être. L’agence où je collabore enquête sur un réseau de faux tableaux, des toiles attribuées à des maîtres impressionnistes qui circulent sur le marché américain. Les certificats sont des faux, très bien faits, presque impossibles à distinguer des vrais. Mais ils viennent tous du même endroit. Tu ne devineras pas lequel. »
La voix de Camille s’étrécit légèrement. Elle but une gorgée d’eau avant de continuer.
« Ils viennent de Normandie. D’un atelier près de Rouen, qui envoie ses toiles par bateau, via Le Havre, avec des documents d’expédition falsifiés. Je ne peux pas te donner plus de détails, pas par écrit. Mais il y a un nom qui revient souvent, un nom que je connais depuis notre jeunesse. »
Elle s’arrêta. Le cœur battant, elle retourna la page pour vérifier qu’il n’y avait rien au dos. Il n’y avait rien.
« C’est tout ? » demanda Élodie. « Il s’arrête là ? »
Camille replia la lettre, la posa délicatement sur le bureau. « C’est la fin. Pas de signature, pas de post-scriptum. "Un nom que je connais depuis notre jeunesse" — et rien d’autre. »
Inès s’était levée, avait fait deux pas vers la fenêtre, les bras croisés. « Il voulait la protéger. Il savait que les lettres pouvaient être interceptées. »
« Ou il voulait qu’elle tire ses propres conclusions », dit Camille.
Élodie se releva, s’approcha de la table où étaient étalés les documents récupérés au Havre. « Le réseau de faux tableaux. Nicolas Delacroix. C’est lui ? Il était dans la photo. »
Inès se retourna. « On ne sait pas s’il est lié à ce réseau. Mais on sait que le père enquêtait sur quelqu’un du groupe des quatre. On sait que Nicolas vivait au 12, rue des Lilas — la même adresse griffonnée dans le journal. Et on sait que Marguerite Delacroix était dans le médaillon de la mère. »
Camille tapa du plat de la main sur le bureau, un geste plus brusque qu’elle ne l’avait voulu. « Ce n’est pas une coïncidence. Notre père n’était pas un homme à coïncidences. Il a fui la France parce qu’il avait découvert quelque chose, il a cru que notre mère était morte, il a passé treize ans à chercher la vérité — et cette lettre, c’est le premier indice concret que ce n’était pas seulement une histoire d’adultère ou de jalousie. »
« Tu penses que l’affaire de faux tableaux est liée à sa disparition ? » demanda Élodie, la voix plus petite.
« Je pense que c’est la raison de sa disparition, oui. »
Le silence retomba, lourd, peuplé de questions non formulées. Camille regarda la lettre sur le bureau, puis le médaillon posé sur la table, à côté des autres documents. L’image de Marguerite Delacroix, figée dans le temps, semblait la défier.
Elle prit la lettre, la retourna entre ses doigts, puis dit, presque pour elle-même : « Il écrit "Sylvie". Pas "ma femme", pas "mon amour" — juste, "Ma très chère Sylvie". Un homme qui écrit à sa femme à propos d’une affaire criminelle. Un homme qui suppose qu’elle sait de quoi il parle. »
Inès s’approcha, prit la lettre des mains de Camille, la relut rapidement. « Il y a quelque chose d’étrange. Regarde ici — "l’agence où je collabore". Il ne dit pas "j’ai été engagé". Il collabore. Comme s’il était en mission. »
« Une mission de quoi ? » demanda Élodie.
« De vengeance », dit Camille. « Ou de justice. Ou les deux. »
Elle se leva, alla à la fenêtre. Dehors, la nuit tombait sur les pommiers du verger, sur les toits d’ardoise du village, sur tout ce que la famille n’avait jamais vraiment possédé malgré le nom peint au-dessus de la porte.
« Il faut retourner voir maître Lefèvre, dit-elle sans se retourner. Il en sait plus qu’il n’a dit. Il nous a donné le journal, il a craqué sur le passage à la frontière, mais il n’a jamais mentionné les faux tableaux. Il n’a jamais mentionné Nicolas Delacroix autrement que comme un ami. » Elle se retourna, les yeux durs. « Et pourtant, son nom était sur la photo, avec son visage. »
Inès hocha lentement la tête. « Demain, route pour Rouen. On usera de tous les recours si nécessaire. »
« Et on ouvre ce coffre à New York, ajouta Camille. Il y a peut-être les pièces du puzzle là-bas, pas seulement ici. »
Elle prit la lettre sur le bureau, la rangea dans le même tiroir d’où elle l’avait sortie, mais cette fois, elle ne le ferma pas complètement. Elle laissa une bande de papier dépasser, comme un signet.
« On lit la mienne maintenant », dit-elle à ses sœurs. « Ma lettre. Celle que m’avait laissée maman. »
Élodie et Inès échangèrent un regard. Élodie s’assit en tailleur sur le tapis, tendit la main. « Donne-la. On la lit ensemble. »
Camille sortit une seconde enveloppe de sa poche intérieure — une enveloppe qu’elle portait sur elle depuis des jours sans oser l’ouvrir. Elle en rompit le sceau, déplia la feuille unique.
L’écriture de leur mère était penchée, plus hésitante que celle de leur père, comme si elle avait écrit sous l’émotion.
Camille lut d’abord en silence, les yeux courant sur les lignes. Puis elle pâlit, visiblement. Sa main tremblait légèrement quand elle la tendit à Inès sans un mot.
Inès la lut, puis Élodie, toutes deux se penchant sur la feuille. Élodie fut la première à lever les yeux, et elle dit, d’une voix étranglée : « Elle savait. Elle savait qu’il était vivant et en Amérique depuis le début. Et elle nous dit — écrit noir sur blanc — que si quelque chose lui arrivait, c’est à cause d’eux. »
« D’eux », répéta Camille. « Elle écrit "eux" sans préciser. Mais après ce qu’on a appris, je crois savoir qui elle désigne. »
Elle regarda la photo étalée sur la table : son père, sa mère, deux autres couples, tous souriants. Les Quatre.
« Ils ont tous gardé le silence, murmura-t-elle. Pendant trente ans. La question maintenant, c’est ce qu’ils savaient — et ce qu’ils craignaient. »
Le vent souleva les rideaux. Quelque part au loin, un chien aboya. Dans le miroir sombre près de la porte, Camille vit son propre reflet, les traits tendus, déterminés — et derrière lui, comme une ombre plus large, celui du père qu’elle n’avait jamais vraiment connu.
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