L'Héritage Normand
Lire le chapitre 18: The Investigation
Le commissariat de Valognes sentait la poussière et l’encre de tampon. Un jeune gendarme à la moustache naissante les fit attendre dix minutes dans un couloir aux murs vert pâle, puis les introduisit dans un bureau où trônait un classeur métallique rouillé.
Le capitaine Roussel, un homme aux tempes grises et aux épaules carrées, les dévisagea tour à tour. Il avait l’air de celui qui en avait vu d’autres, et qui n’aimait pas beaucoup ce qu’il avait vu.
« Mesdames, dit-il en refermant la porte. On me dit que vous cherchez des informations concernant une disparition ancienne. »
Camille sortit sa carte d’avocate et la posa sur le bureau. Le capitaine la regarda sans la toucher.
« Le dossier de notre père, Henry Marchand. Disparu en 1978. »
Roussel haussa un sourcil. Il ouvrit le classeur métallique d’un geste lent, en sortit une chemise beige qui ne contenait presque rien. Il la déposa sur le bureau avec une délicatesse qui trahissait son habitude des archives poussiéreuses.
« Marchand, Henry. Oui. C’est un dossier léger. La plupart du temps, ce genre d’affaires se règle seule. » Il ouvrit la chemise en deux. « Rapport officiel : abandon du domicile conjugal. Aucune trace de violence. Aucune plainte de l’épouse. »
Élodie s’avança, les mains serrées sur son sac. « Notre mère n’a jamais porté plainte, capitaine. Elle a élevé trois filles seule. Nous avions un père qui est parti un jour sans laisser de mot, et on nous a dit – on nous a toujours dit – qu’il avait choisi de partir. »
Roussel ne cilla pas. « Votre mère a confirmé cette version à l’époque, si je lis bien. Signé de sa main. »
Inès se pencha par-dessus le bureau. « Et il n’y a rien d’autre ? Pas d’enquête, pas de vérification ? »
Le capitaine tourna la dernière page du dossier. « Une déposition de votre mère datée du 12 septembre 1978. Une lettre de votre grand-mère, peut-être ? » Il fronça les sourcils. « Et puis un ajout de 1982, de la gendarmerie de Cherbourg. Rien de substantiel. L’homme est parti. Pas de corps, pas de demande de rançon, pas de traces de lutte. On referme. »
Camille tendit la main. « Je peux ? »
Roussel hésita, puis lui glissa la chemise. Camille l’ouvrit avec la précision d’un notaire. Elle lut les rapports, les dates. Elle connaissait la loi, elle connaissait les trous dans les procédures. Et ce dossier, même mince, avait des trous qu’on n’expliquait pas par la seule négligence administrative.
Elle leva les yeux vers le capitaine. « Ce dossier est incomplet. »
« Il est mince, dit Roussel. Pas incomplet. »
« Il y a une référence à une enquête préliminaire à Rouen, datée de 1980. Mais elle n’est pas jointe. » Camille tapota une ligne presque illisible en bas de la déposition de sa mère. « Et il y a une mention de contacts avec les autorités américaines, sans suite dans les pièces annexes. »
Le capitaine prit le dossier, le relut. Son expression resta neutre, mais Camille le vit marquer un temps.
« C’est possible qu’une partie du dossier ait été envoyée à Rouen pour archivage. Ces choses-là arrivent. »
« Alors je demande que ce soit réexaminé. » Camille sortit un stylo de sa poche et le fit tourner entre ses doigts. « Maître Camille Marchand, avocate au barreau de Paris. J’ouvre une procédure de réouverture d’enquête pour disparition inquiétante. J’ai des éléments nouveaux depuis 1978 — la découverte récente de correspondances et d’indices matériels. »
Roussel s’adossa à sa chaise. Il avait l’air de réfléchir à la quantité d’ennuis que cette femme allait lui causer. « Madame Marchand, ce dossier date de quarante ans. Les témoins sont morts ou séniles. Les preuves, si vous en avez, ne valent rien devant un tribunal après tant d’années. »
« Je ne demande pas un procès. » Camille se pencha en avant. « Je demande une piste. S’il y a une enquête à Rouen qui a croisé la trace de mon père, je la veux. S’il y a eu des contacts avec les Américains, je veux savoir pourquoi on n’en a jamais informé la famille. »
Inès intervint, la voix plus douce. « Capitaine, nous avons des lettres de notre père. Il les a envoyées des États-Unis, adressées à notre mère. Elle ne les a jamais ouvertes. Ces lettres parlent d’une enquête, d’un réseau, de choses qui nous dépassent. Nous avons besoin de comprendre ce qui lui est arrivé avant qu’il ne soit trop tard pour que cela ait un sens. »
Roussel soupira. Il sortit un carnet de sa poche et griffonna quelque chose. « Vos lettres. Vous les avez sur vous ? »
Élodie sortit de son sac l’enveloppe kraft qu’Agathe leur avait remise, toutes lettres encore dedans. « Oui. Nous en avons la plupart. »
« Un échantillon, au moins. Trois ou quatre lettres, pour comparaison graphologique. » Il étendit la main. « Je connais un expert à Caen qui travaille avec nous. Il pourra comparer cette écriture aux documents d’état civil de votre père. S’il y a une concordance — ou, si vous voulez mon avis, s’il y a un doute — on saura vite. »
Inès regarda Camille, qui hocha la tête. Élodie ouvrit l’enveloppe et en tira quatre lettres, qu’elle tendit au capitaine.
« Et les États-Unis ? » demanda Camille.
Roussel haussa les épaules. « Je peux faire une demande de consultation des fichiers américains. Le service international est basé à Rouen. Mais je ne vais pas vous mentir : sans un élément solide, ce ne sera pas une priorité. »
« J’ai un élément solide. » Camille sortit une photocopie de la photographie de 1972, retournée, avec l’inscription au dos. Elle la poussa vers lui. « Regardez la date. Regardez les noms. "The Four." Ces personnes sont liées à mon père — et l’une d’elles, Nicolas Delacroix, a vécu à la même adresse que celle notée dans le journal intime de mon père, à quelques jours de sa disparition. »
Roussel prit la photocopie. Il la regarda longtemps. Puis il la glissa dans le dossier de la chemise beige, à côté des lettres.
« Je vais voir ce que je peux trouver. » Il se leva, signifiant que l’entretien était terminé. « Je vous appelle dans la semaine. Pas de promesses. »
Camille se leva à son tour. « Capitaine, une dernière chose. Le rapport daté de 1982, à Cherbourg. Qui l’a rédigé ? »
Roussel retourna la chemise beige, chercha la page. « Le brigadier-chef André Lefebvre. »
Inès sursauta. « Lefèvre ? Comme le notaire ? »
Roussel relut le nom. « Lefebvre, avec un b. Bourgogne, pas normand. Retraité depuis des années. » Il laissa tomber le dossier. « Je doute qu’il se souvienne de quelque chose. Mais si vous voulez son adresse, elle doit être dans les fichiers du personnel. Je vous la ferai passer. »
Dans la voiture, la pluie normande s’était remise à tomber, fine et obstinée. Élodie tenait l’enveloppe appauvrie contre sa poitrine, comme si elle protégeait un blessé. Inès conduisait lentement, les essuie-glaces mal réglés qui grinçaient à chaque passage.
« On a obtenu quoi, au juste ? » demanda Élodie.
Camille regardait par la fenêtre, les champs détrempés défilant en une écharpe de gris et de vert. « On a obtenu que quelqu’un de l’État pose enfin une question. » Elle se tourna vers ses sœurs. « Et une promesse : celle de comparer l’écriture de nos lettres avec les documents officiels. Si nos lettres sont bien de la main de notre père, on pourra prouver qu’il était vivant, en Amérique, et qu’il écrivait à une femme qu’il croyait morte. »
« Et si elles ne sont pas de sa main ? » demanda Inès sans quitter la route des yeux.
Camille ne répondit pas tout de suite. Elle repensa aux lettres, aux phrases qu’elle avait lues, à l’urgence qui s’en dégageait. « Alors on saura que quelqu’un d’autre les a écrites, et l’affaire devient encore plus compliquée. »
Élodie se tourna vers elle, les yeux humides. « Et le capitaine, il nous a promis de vérifier les fichiers américains. Tu y crois, toi ? »
« Je crois que les promesses des fonctionnaires ne valent que le papier sur lequel elles sont écrites. » Camille sortit son téléphone. « Mais j’ai le numéro du bureau du procureur de Rouen. Et j’ai une heure de route pour lui téléphoner avant qu’il ne ferme. »
Inès ralentit à un stop. « On rentre à la maison d’abord. J’ai besoin de regarder de nouveau les photos. Tout ce que nous avons vu aujourd’hui — ce capitaine, ce dossier, ce nom, Lefebvre, avec un b — tout cela, c’est comme des petites lumières dans la brume. Mais aucune ne touche le centre. »
Camille rangea son téléphone. « Quel centre ? »
Inès accéléra, rejoignant la route qui serpentait vers la propriété des Marchand. « Pourquoi notre mère a dit qu’Henry était parti. Pourquoi elle leur a écrit à nous — trois versions différentes, trois vérités. Et pourquoi quelqu’un a pris soin de cacher ces lettres, chez un libraire du Havre, pendant quarante ans. Ce n’est pas un simple abandon. C’est une construction. »
Elles roulèrent en silence jusqu’à la grille du manoir. La maison les attendait, grise et humide, toutes ses fenêtres allumées comme les yeux d’une créature patiente.
Élodie descendit la première, et, sans un mot, monta l’escalier vers sa chambre. Camille la regarda partir avec une inquiétude qu’elle ne savait pas nommer. Puis elle suivit, pour téléphoner au procureur avant la tombée de la nuit.
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