L'Héritage Normand
Lire le chapitre 19: The Locket Light
La lumière de la lampe de chevet dessinait des ombres allongées sur les murs de la chambre d'Élodie. Dehors, la nuit normande était tombée depuis longtemps, dense et humide, mais aucune des trois sœurs n'avait trouvé le sommeil. Camille s'était installée dans le fauteuil près de la fenêtre, un dossier ouvert sur les genoux qu'elle ne regardait pas vraiment. Inès était assise en tailleur au pied du lit, entourée de reproductions des lettres qu'elles avaient ramenées du Havre.
Élodie, elle, tournait et retournait le médaillon entre ses doigts. Le geste était devenu machinal depuis la veille, presque compulsif. Elle en connaissait chaque relief, chaque entaille de l'argent terni. Mais ce soir, pour la première fois, elle le tenait à contre-jour.
— Attends, dit-elle soudain.
Sa voix avait cette intonation particulière, celle qu'elle prenait quand quelque chose s'emboîtait enfin dans son esprit. Camille leva les yeux de son dossier. Inès interrompit sa lecture.
— Quoi ?
— Il y a une lumière qui passe par ici. Regarde.
Élodie tendit le médaillon vers la lampe. Effectivement, un point minuscule de clarté filtrait à travers le métal, à la jonction du fermoir et de la charnière. Un interstice qu'aucune d'elles n'avait remarqué jusque-là, trop fin pour être un simple défaut de fabrication.
— C'est peut-être juste une fissure, avança Camille sans conviction.
Élodie secoua la tête. Elle approcha le médaillon de son oreille et le secoua doucement. Quelque chose bougeait à l'intérieur avec un bruit à peine perceptible, comme un secret qui aurait voulu rester tapi.
— Il y a quelque chose, murmura-t-elle. Un compartiment.
Inès se leva d'un bond et vint s'asseoir à côté d'elle sur le lit. Les deux sœurs se penchèrent sur l'objet, tandis que Camille s'approchait avec la lampe.
— Il faut trouver le mécanisme, dit Inès. Les bijoutiers du dix-neuvième faisaient des doubles fonds avec des ressorts cachés dans les charnières.
— Tu es experte en bijouterie ancienne maintenant ? demanda Camille en s'asseyant en face d'elles.
— J'ai fait des recherches pour un article, répondit Inès sans relever le ton de sa sœur. Sur les médaillons de deuil victoriens. Certains avaient des compartiments secrets pour les mèches de cheveux des défunts.
Élodie fit courir ses doigts sur le pourtour du médaillon. La surface était lisse, sans aspérité visible. Elle essaya de faire pivoter la charnière dans l'autre sens, mais rien ne céda. Elle pressa les bords, les coins, le centre du fermoir. Toujours rien.
— Il faut peut-être un outil, dit Camille. Quelque chose de fin.
Elle fouilla dans son sac et en sortit un stylo, puis une épingle à nourrice qu'elle trouva dans la doublure. Elle la tendit à Élodie, qui la glissa dans l'interstice. Elle sentit une résistance, un petit ressort qui cédait presque, mais pas tout à fait. Elle insista avec précaution, dosant la pression, consciente que trop de force abîmerait l'objet.
Il y eut un déclic.
Le fond du médaillon se détacha d'un côté, révélant une cavité si mince qu'elle semblait impossible. À l'intérieur, glissée dans un étui de cuir si fin qu'il était presque transparent, se trouvait une miniature. Un portrait peint à l'aquarelle, protégé par un verre minuscule.
Élodie la sortit avec des gestes d'une délicatesse extrême. Ses sœurs retinrent leur souffle.
La femme représentée n'était pas leur mère.
Elle était plus jeune — ou peut-être le portrait avait-il été peint des années avant la photographie qu'elles connaissaient. Des cheveux bruns tirés en arrière, un visage ovale, des yeux sombres qui les fixaient avec une intensité saisissante. Elle portait une robe sombre, un col de dentelle claire. Rien d'autre ne permettait de dater l'image avec précision.
Le silence s'installa dans la chambre, troublé seulement par le souffle du vent dans les arbres du jardin.
— Ce n'est pas maman, dit enfin Élodie, d'une voix qui n'était pas tout à fait la sienne.
Camille prit la miniature entre deux doigts avec une précaution d'archiviste. Elle l'approcha de la lumière, l'inclina pour en étudier les moindres détails. Ses sourcils se froncèrent.
— Elle ne ressemble à personne que je connaisse. Pas dans la famille, en tout cas. Pas dans les albums photo.
— Si, dit Inès d'une voix étrange.
Elle était devenue très pâle. Ses doigts tremblaient légèrement tandis qu'elle tendait la main pour reprendre la miniature. Elle la tint à bout de bras, puis plus près, comme si elle cherchait à voir au-delà des pigments et du vernis.
— C'est elle. La femme de la photographie du Havre. Celle du dos du portrait des Quatre.
— Celle que tu reconnaissais dans le médaillon de maman ? demanda Camille. Celle que tu avais identifiée comme Marguerite Delacroix ?
Inès hocha la tête avec lenteur, mais quelque chose dans son regard disait qu'elle n'était pas tout à fait sûre.
— Oui, dans le locket de maman il y avait une femme cachée derrière le portrait de nos parents. Je croyais que c'était la même. Mais… ici, c'est plus net. Cette femme, c'est peut-être la même personne, prise plus jeune. Ou alors…
— Alors quoi ? demanda Élodie avec impatience.
Inès prit une inspiration. Elle reposa la miniature sur le lit, face visible, comme si elle redoutait de la regarder encore.
— Si c'est la même personne, c'est que cette femme apparaît dans le médaillon de notre mère, dans la photo des Quatre, et maintenant dans un compartiment secret au fond du même médaillon. Ce n'est pas une amie, les filles. Deux apparitions, c'est une coïncidence. Trois…
— C'est une obsession, compléta Camille. Ou une menace.
Élodie avait repris le médaillon. Elle faisait tourner la miniature entre ses doigts, puis elle la retourna. Quelque chose était inscrit sur le verre, au dos, en lettres si minuscules qu'il fallut que Camille sorte ses lunettes de lecture pour les déchiffrer.
— « À mon Henri », lut-elle. « Pour qu'il n'oublie jamais. » Et puis une date. Septembre 1971.
Le silence qui suivit fut plus lourd que les précédents.
Camille releva les yeux de la miniature. Ses pupilles s'étaient rétrécies ; on pouvait presque voir les rouages de son esprit s'emballer.
— Cette miniature était à notre père. Pas à notre mère. Elle appartenait à Henri. C'est une femme qui la lui a offerte, en 1971.
— Mais alors, demanda Élodie, pourquoi est-elle dans le médaillon de maman ? Pourquoi maman l'a-t-elle gardé, caché ?
Inès frottait ses bras comme si elle avait froid. Le vent, dehors, s'était levé et gémissait autour des volets.
— Pour le protéger. Elle a caché cette preuve, cette preuve que notre père avait une autre femme ou était en danger à cause d'une autre femme. Elle l'a dissimulée dans l'objet le plus intime qu'elle possédait, celui qu'elle aurait emporté même en fuyant.
— Ou alors, dit Camille d'une voix lente, c'est notre père qui l'a donnée à notre mère pour qu'elle la garde. Elle était devenue trop dangereuse pour lui. Il savait qu'il partait. Il a confié à Sylvie ce qu'il n'osait pas garder lui-même.
Élodie fixait la miniature. La femme les regardait toujours de ses yeux sombres, un sourire à peine esquissé sur les lèvres.
— Et si c'était elle, la raison pour laquelle il est parti ? murmura-t-elle. Pas la contrebande. Pas l'Amérique. Elle.
Camille prit la parole, mais sa voix était différente, moins assurée.
— Alors cette femme — cette personne — est au centre de tout. Elle connaissait nos parents. Elle était avec eux en 1972, sur la photo. Elle a peut-être été l'amante de notre père. Et elle est peut-être celle que Nicolas Delacroix protégeait.
Inès avait la tête baissé, les mains serrées sur ses genoux. Le soir tombait sur leurs découvertes, mais une certitude venait de naître dans la chambre, tranchante comme la nuit qui s'étendait.
— Le médaillon n'a jamais appartenu à maman, dit-elle enfin. C'était à lui. Et elle le gardait pour lui.
Le silence se fit encore plus profond. Les trois sœurs regardaient l'objet posé sur le lit, ce médaillon qui avait cessé d'être un simple héritage familial pour devenir une pièce à conviction.
La porte de la chambre grinça comme quelqu'un entrait. Aucune des trois ne bougea. Le portrait de la femme inconnue continuait de les défier, là, sur le drap blanc, porteur d'un secret qu'elles commençaient à peine à mesurer.
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