L'Héritage Normand
Lire le chapitre 20: The Name
La lumière du matin filtrait à travers les volets entrouverts de la maison de Valognes, dessinant des raies pâles sur la table de la cuisine où Inès avait étalé les lettres de leur père. Elle avait passé la nuit à les relire, dans l'ordre chronologique, à la recherche d'une trace. D'un prénom. D'une femme qui n'était ni leur mère, ni leur grand-mère, ni aucune des amies que la famille avait pu connaître.
— Tu es sûre de vouloir faire ça ? demanda Élodie en entrant, une tasse de café à la main.
— Il faut bien commencer quelque part. La miniature porte une inscription, mais pas de nom. La photo dans le médaillon est coupée, à moitié effacée. Mais lui, il écrivait. Il devait bien l'appeler quelque part.
Camille apparut dans l'embrasure de la porte, ses lunettes perchées sur le nez, déjà habillée pour la journée.
— On a épluché les lettres hier soir. Il y a des dizaines de noms. Des collègues, des amis, des connaissances. Mais si cette femme était importante pour lui, elle apparaîtrait plus d'une fois, avec une certaine tendresse dans les mots.
Inès hocha la tête sans relever les yeux, ses doigts courant sur le papier jauni. Elle cherchait un indice, une inflexion, quelque chose qui sonnerait juste.
— "Nous avons vu le petit atelier de la rue de Sèvres, tu te souviens ? s'écria-t-elle soudain. Charles a trouvé l'endroit charmant, mais je crois que c'est Nathalie qui en a eu le coup de cœur."
Elle s'arrêta, le souffle court.
— Quoi ? demandèrent les deux autres en chœur.
— Nathalie. Elle est mentionnée plusieurs fois. Je l'avais remarqué, mais sans y prêter attention. Attendez.
Elle feuilleta rapidement, retrouva un autre passage.
— "Dis à Nathalie que je garderai son secret. Qu'elle ne s'inquiète pas. Ce qui a été fait est fait, et je ne dirai rien."
Camille s'approcha, le regard intense.
— "Son secret"? Quel genre de secret garde-t-on pour une simple connaissance ?
— Ce n'est pas tout, continua Inès. Regardez.
Elle tendit une lettre datée de 1973, deux ans avant la disparition. Au dos, d'une écriture rapide et négligée, une phrase presque en post-scriptum : "Nathalie sait pour l'atelier. Si quelque chose m'arrivait, c'est vers elle qu'il faudrait se tourner."
Le silence tomba sur la cuisine. Un oiseau chantait dans le jardin, indifférent au poids de ces mots.
— Il la chargeait d'une mission, murmura Élodie. Comme si elle était au courant de ce qu'il faisait. De ce qu'il découvrait.
— Et il demande à maman de lui dire qu'il gardera son secret, ajouta Camille. Elle le contactait donc encore. Elles étaient en lien.
Inès se leva, arpenta la pièce.
— Qui est Nathalie ? Il n'y a pas de Nathalie dans les carnets d'adresses de maman. Ni dans la liste des invités du mariage. Ni dans les photos que nous avons trouvées. Elle n'existe nulle part ailleurs que dans ces lettres.
— Sauf que pour lui, elle existait assez pour qu'il lui confie un secret et qu'il demande à sa femme de la protéger, dit Camille. Et maman a dû la connaître. Tu ne demandes pas à ta femme de transmettre un message à une inconnue.
Élodie finit son café d'un trait.
— Peut-être que maman l'a effacée de sa vie après la disparition. Comme elle a effacé beaucoup de choses.
— Ou peut-être que c'est le genre de personne que l'on ne mentionne pas dans une maison où il y a des enfants qui posent des questions, répondit Camille avec prudence.
— Tu veux dire que Nathalie aurait pu être une liaison ? demanda Élodie, les sourcils froncés.
— Je veux dire que nous ne savons pas. Et que le secret qu'il gardait pour elle pourrait être lié à tout ce que nous cherchons.
Inès avait repris son carnet, celui qu'elle utilisait depuis leur arrivée en Normandie pour noter chaque découverte. Elle griffonna quelques lignes, puis releva la tête.
— Il faut la trouver. Si elle est encore en vie, elle a peut-être des réponses.
— Et comment comptes-tu la trouver avec un simple prénom ? s'étonna Camille. Pas de nom de famille, pas d'adresse, pas de date de naissance.
— On a des lettres. On a le contexte. Et surtout, on a le carnet d'adresses de maman.
Elle sortit un petit carnet de cuir usé, retrouvé quelques jours plus tôt dans une boîte de couture de leur mère.
— Je l'ai passé au peigne fin hier. Il y a des noms. Beaucoup de noms. J'avais sauté celui-ci parce qu'il n'était qu'initialé.
Elle ouvrit le carnet à la lettre N. Une seule entrée, griffonnée d'une écriture soignée : "N. Delacroix, rue des Lilas, Valognes."
— Delacroix, dit lentement Camille. Nicolas Delacroix. Le même que celui mentionné pour avoir vécu rue des Lilas.
— On l'a déjà vérifié, répondit Inès. Le Nicolas Delacroix du journal était un homme. Mais regarde plus attentivement.
Elle sortit une loupe de la poche de sa veste et la tendit à sa sœur. Camille la plaqua sur la page. Sous l'entrée initialée, presque invisible, un trait de plume plus clair, effacé par le temps, ajoutait quelque chose.
— "épouse", lut-elle à voix haute.
— Épouse ?
— Oui. Et si l'entrée concernait Marguerite Delacroix, la femme de Nicolas ? Si le "N." désignait en fait Nathalie Delacroix ?
Élodie se pencha, les mains sur les hanches.
— Marguerite Delacroix. La femme de la photo des Quatre. Celle qui est dans le médaillon de maman, dissimulée.
— Et si elle s'appelait Nathalie avant de se marier ? Ou si son deuxième prénom était Nathalie ?
Camille ôta ses lunettes, se massa l'arête du nez.
— Vérifions les registres. L'état civil, les mariages, tout ce que la mairie peut avoir. Si Marguerite Delacroix née avant son mariage s'appelait Nathalie, on trouvera une trace.
— Ou peut-être qu'il y a une autre explication, suggéra Élodie. Peut-être qu'il y avait une véritable Nathalie, amie de la famille, et que les Delacroix n'ont rien à voir avec elle.
— Mais alors pourquoi l'entrée initialée avec la mention "épouse" juste à côté ? insista Inès.
La discussion s'échauffa, mais une certitude s'imposait d'elle-même : toutes les pistes convergeaient vers le même groupe d'amis. Les Quatre. Et au cœur de ce groupe, une femme que leur père avait protégée d'une promesse de silence.
La porte d'entrée s'ouvrit. Pierre, le notaire, apparut, l'air fatigué.
— J'espère que je ne vous dérange pas. J'ai pensé que vous aimeriez savoir : j'ai trouvé quelque chose en faisant un inventaire plus approfondi de la maison de votre mère.
Il tenait une grande enveloppe kraft à la main.
— Il y a quelques semaines, elle m'avait demandé de récupérer une boîte chez des amis de Caen. Elle n'a jamais eu le temps de venir la chercher.
Il posa l'enveloppe sur la table.
— Madame Lefèvre-Olivier, votre mère, a laissé des directives claires. Cette enveloppe vous est destinée, à vous trois, en cas de besoin. Elle disparut un instant de la conversation et voulut s'assurer que vous la recevriez.
Camille prit l'enveloppe, les mains légèrement tremblantes. Elle était cachetée à la cire, frappée d'un sceau qu'elle ne reconnut pas immédiatement. En la retournant, elle vit une inscription : "Pour mes filles. À remettre si vous cherchez Nathalie."
— Elle savait, souffla Élodie. Maman savait que nous chercherions.
— Ou elle espérait que nous ne le ferions pas, répondit Camille d'une voix étrangement calme.
Inès tendit la main pour ouvrir, mais Camille arrêta son geste.
— Pas ici. Pas maintenant. Cette enveloppe a attendu des années. Elle peut encore attendre que nous soyons prêtes à l'ouvrir ensemble.
— Camille, on ne va pas encore attendre...
— C'est une chance, Inès. Nous avons le nom. Nous avons la piste. Mais nous devons rester lucides. Chaque découverte nous a menées vers plus de questions. Une enveloppe de plus ne changera pas notre méthode.
Elle la glissa dans son sac, sous le regard impatient de sa sœur.
— Alors trouvons Nathalie Delacroix, dit Inès, en cochant une ligne dans son carnet. Et si ce n'est pas elle, nous ouvrirons cette enveloppe pour trouver où elle se cache.
Pierre toussota.
— Je ne voulais pas m'immiscer dans vos affaires privées, mais... Delacroix. Nathalie Delacroix, vous dites ?
— Vous la connaissez ? s'exclama Élodie.
— Marguerite Delacroix est décédée il y a dix ans. Mais sa sœur, Nathalie, vit encore. Dans une maison de retraite à Caen. Elle est très âgée, presque centenaire. Je sais cela parce que votre mère m'avait demandé de prendre de ses nouvelles, discrètement, chaque trimestre.
Les trois sœurs échangèrent un regard. Le nom s'éclairait d'une certitude nouvelle. Leur mère veillait, depuis toutes ces années, sur la femme que leur père avait juré de protéger. Et maintenant, cette femme détenait peut-être la clé de tout.
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