L'Héritage Normand
Lire le chapitre 8: The Key
La clé était froide entre les doigts de Camille, comme si elle avait absorbé la fraîcheur de la tombe de leur mère. Elle la tourna, l'observant sous la lumière déclinante qui filtrait par la fenêtre de la chambre parentale. Du laiton ouvragé, un motif de branches entrelacées, une tête en forme de trèfle. Rien de fonctionnel, presque décoratif. Trop délicate pour une porte, trop grande pour un écrin à bijoux.
"La remise à carrioles," murmura-t-elle. Inès, assise sur le lit, leva les yeux de la lettre qu'elle feignait de relire. Élodie, adossée au chambranle, les bras croisés, la regarda avec une expression entre défi et lassitude.
"Quoi, la remise?"
— Mon père avait l'habitude d'y cacher des choses, quand nous étions petites. Des petits trésors, des surprises. Il disait que c'était sa chambre secrète à lui.
Camille avait parlé sans réfléchir, et le silence qui suivit fut lourd. Personne ne parlait de leur père. Pas depuis la lecture du testament, pas depuis les révélations, pas depuis les accusations. Le fantôme de l'homme absent flottait entre elles, à chaque mot.
"On a déjà tout fouillé là-bas," objecta Élodie. "Des toiles d'araignée et des outils rouillés."
— On a fouillé les étagères, pas les murs. Il y avait une vieille malle de marin, au fond, derrière le râteau. Je m'en souviens.
Camille descendit l'escalier sans attendre de réponse. Elle entendit les pas hésitants de ses sœurs derrière elle, le craquement du plancher de la cuisine, puis le grincement de la porte de la remise.
La lumière du soir entrait en biais par la porte entrouverte, révélant des ombres longues. Camille écarta un balai, souleva une bâche gonflée de poussière et dégagea la malle. Le cuir était craquelé, les fermoirs grippés. Elle sortit la clé — le trèfle tourna dans la serrure avec un déclic sec.
Inès retint son souffle. Élodie s'approcha, malgré elle.
À l'intérieur : pas de vieux journaux ni de photos, mais une boîte en acajou, soigneusement rangée, ses angles arrondis par des années de manipulation. Une petite serrure, elle aussi, en forme de fleur de lys. La clé n'était visiblement pas pour cette boîte non plus — trop grande. Camille ouvrit quand même le couvercle, qui n'était pas verrouillé.
Un parchemin, roulé et maintenu par un ruban de soie fanée. Elle le déroula avec précaution. Une carte, tracée à l'encre brune le long de lignes de côte reconnaissables. Les falaises de Fécamp, les blancs escarpements, un phare. Et une croix, appuyée, marquée d'une petite ancre.
"L'écriture est à Maman," dit Inès, penchée au-dessus de l'épaule de Camille.
— Tu en es sûre ?
— Regarde la façon dont elle trace ses 't'. Elle les faisait pareil dans ses listes de commissions. Et le 'i' sans point, là. C'est elle.
Élodie tendit le cou. "Une carte aux trésors ? Sérieusement ? Maman n'aurait jamais..."
— Elle aurait pu, coupa Inès, la voix plus dure qu'elle ne l'avait voulue. "Elle avait des secrets. On sait tous que c'est vrai, maintenant."
Un silence gêné. Camille replia la carte, examina la croix. Un endroit précis, au bord du gouffre, près de cette anse qu'elles connaissaient pour y avoir joué enfants — mais jamais atteinte, trop dangereuse, trop éloignée des sentiers.
"On pourrait y aller," proposa Élodie, avec une énergie soudaine qui surprit les deux autres. "Demain. Tant qu'il fait clair."
— Tu veux chercher un trésor ? demanda Camille, incrédule.
— Je veux clore cette histoire. Tu te souviens de ce que disait Maman ? 'La vérité est au fond du puits.' Ou dans les falaises.
Élodie avait un sourire tendu, presque provocateur. Camille sentit sa colère refroidir dans la gorge. Sa sœur n'y croyait pas plus qu'elle. Mais c'était un moyen de faire quelque chose, ensemble. Plutôt que de continuer à s'accuser du regard dans une maison qui sentait l'abandon.
"Et si c'est un piège ?" demanda Inès à voix basse. "Si elle voulait qu'on ne retrouve rien ?"
— Pourquoi aurait-elle laissé une carte ? répondit Élodie. "Elle savait qu'on finirait par trouver cette malle. Elle voulait qu'on trouve cette carte."
Camille observa la grande carte, la croix, la saillie des falaises. Le parchemin semblait ancien mais les lignes d'encre étaient nettes. Sa mère avait pris soin de tout tracer. Elle s'était demandé, pendant des années, pourquoi sa mère avait laissé cette maison désordonnée, pleine de choses à demi-cachées. Peut-être aimait-elle l'idée qu'on cherche, qu'on fouille. Peut-être voulait-elle qu'après sa mort, ses filles parlent enfin.
"On se connaît à peine," dit Camille, la voix étranglée, en repliant la carte. Elle évita le regard de ses sœurs. "On vient de passer trois jours à se jeter des accusations à la tête. Et maintenant on partirait toutes les trois sur les falaises, comme si de rien n'était ?"
Inès s'assit sur le rebord de la malle, les bras autour d'elle. "On n'a rien réglé, c'est vrai. Mais qu'est-ce qui nous reste, si on n'essaie pas ensemble ?"
— Tu me détestes, dit Camille, s'adressant à Élodie. "Depuis le testament."
— Je ne te déteste pas, Camille. Je t'en veux de faire comme si tu savais tout, de nous cacher ce que Maman t'a écrit. Mais je voulais brûler ces lettres parce que je pensais protéger quelqu'un. Toi aussi, tu penses protéger quelqu'un. On ne peut pas avancer si on cache tous nos secrets.
Camille sentit son cœur se serrer. Elle toucha, dans sa poche intérieure, la lettre de sa mère. Le dernier paragraphe, celui qu'elle n'avait jamais montré, parlait de lâcher prise. De faire confiance à ses sœurs même quand tout semblait confirmer ses peurs. Elle n'avait jamais su faire confiance. C'est pour cela qu'elle était devenue avocate.
"Je te montrerai ma lettre," dit-elle lentement. "Pas maintenant. Pas encore. Mais je te la montrerai. Après la falaise."
Élodie haussa les sourcils. "Une promesse ?"
— Une promesse.
Inès se leva, frotta ses mains sur son jean. "Alors on y va demain. Après-demain. Dès qu'il fait jour."
La décision était prise. Camille roula la carte et la glissa dans le sac qu'Inès tendit. Elles sortirent de la remise dans le crépuscule bleuâtre. La mer n'était plus visible, mais son odeur salée montait des grèves. Sur le seuil, Camille s'arrêta.
Une silhouette, là-bas, au bout du chemin. La femme. Le manteau clair qui flottait dans le vent du soir. Elle ne bougeait pas, ne faisait pas signe. Elle regardait fixement la maison, les trois sœurs, comme elle le faisait depuis le premier jour.
Élodie l'avait vue aussi. Son visage se ferma. Elle ne dit rien, mais Camille la vit serrer les poings.
"Tu la connais," souffla Camille, sans détourner les yeux. "Tu sais qui c'est."
De longues secondes. La femme resta immobile, puis elle tourna les talons et disparut le long du muret, avalée par l'obscurité qui montait des champs.
"Je crois que c'est la fille de Robert Le Goff," dit Élodie enfin, la voix à peine audible. "Mais ce n'est pas toi qu'elle regarde. C'est moi. Et je ne sais pas pourquoi."
Camille la regarda fixement. Pour la première fois, sous la carapace de défi, elle vit quelque chose d'autre dans les yeux de sa sœur : de la peur. Une vraie peur.
"On partira à l'aube," conclut Camille, d'une voix qui se voulait ferme. "Avant que quelqu'un d'autre ne trouve ce que Maman a caché."