L'Héritier Lié à la Lune
Lire le chapitre 13: The Breaking Point
La pluie avait cessé à l’aube, mais l’humidité restait collée aux pierres du cottage comme une seconde peau. Iona n’avait pas dormi. Elle était assise à la table de la cuisine, les mains autour d’une tasse de thé refroidi, à fixer le mur sans le voir. Le tatouage de Lachlan lui brûlait la rétine. L’arbre tordu, le croissant de lune, la même marque que sur le collier du loup enchaîné. La même que sur le portrait de Morag, à peine visible sous le col de sa robe.
Elle avait vu des choses, dans sa vie. Des chiens déchirés par des sangliers, des veaux morts-nés, des yeux vitreux d’animaux qui ne comprendraient jamais pourquoi leur corps les trahissait. Mais jamais elle n’avait vu un homme se déchirer la chemise et révéler une marque qui ne pouvait exister que sur une bête. Ou sur un homme qui n’en était pas un.
Le téléphone vibra. Elle ne bougea pas. Il vibra encore. Puis une notification. Puis une autre. Elle finit par le saisir, les doigts engourdis.
*Iona. Je viens à la clinique ce matin. Il faut que je vous explique. Ne sortez pas avant mon arrivée.*
Lachlan. Bien sûr. Lachlan, qui l’avait retenue contre la paroi de la grotte, le souffle chaud sur son cou, les yeux ambrés dans la pénombre. Lachlan, qui lui avait donné son numéro en jurant de venir si elle était en danger. Lachlan, qui était peut-être le danger lui-même.
Elle répondit d’un seul mot : *D’accord.*
La clinique sentait le désinfectant et la peur. Iona avait ouvert les volets, mais la lumière du matin semblait hésitante, comme si elle aussi doutait de ce qu’elle allait éclairer. Elle rangeait des instruments qu’elle n’avait pas utilisés quand la porte s’ouvrit.
Lachlan se tenait dans l’embrasure, vêtu d’un pull de laine grise et d’un jean taché de boue. Il avait les traits tirés, des cernes violets sous les yeux, et pour la première fois il ne semblait pas maître de la situation. Il tenait son manteau contre sa poitrine comme un bouclier.
— Je ne sais pas par où commencer, dit-il.
Iona posa la pince à suture qu’elle tenait. Le cliquetis métallique mit un point final à son hésitation.
— Commencez par la vérité. Pas par des détours, pas par des promesses. La vérité, Lachlan. Toute.
Il entra, ferma la porte derrière lui, et s’adossa au mur comme si ses jambes refusaient de le porter plus loin.
— La malédiction est vraie. Elle est tombée sur ma famille il y a deux siècles. Je ne vais pas vous faire un cours d’histoire, pas maintenant. Mais ce que vous avez vu dans la grotte, ce que vous avez vu sur ma peau… c’est ce que nous sommes. Les Blackwood sont nés avec cette marque, et chaque génération, à la première lune après le vingt-et-unième anniversaire, le premier-né se transforme.
Iona croisa les bras. Son cœur battait trop fort, mais sa voix resta plate.
— Votre frère. Celui qui est enchaîné.
La mâchoire de Lachlan se serra.
— Calum. Il n’avait pas vingt-et-un ans quand il a été mordu. C’est différent pour ceux qui sont mordus. Pour nous, ceux qui sont nés avec la marque, la transformation est une danse. Nous la sentons venir, nous pouvons choisir où nous allons. Nous gardons une part de nous-mêmes, assez pour ne pas tuer.
— Et lui ?
Lachlan ferma les yeux. Quand il les rouvrit, ils étaient humides, mais il ne laissa aucune larme tomber.
— Il n’a pas cette chance. Le loup qui l’a mordu n’était pas comme nous. C’était un rogue, un solitaire, un chasseur sans meute ni loi. La morsure a brisé quelque chose chez Calum. Il ne se souvient plus de qui il est, une fois la lune pleine. Il ne reconnaît ni moi, ni ma mère, ni les murs de sa propre chambre. Il devient une machine à tuer.
— Et vous le gardez enchaîné dans une grotte.
— Nous le protégeons. Nous protégeons les autres de lui. Mais la transformation le détruit à chaque fois. Ses os se brisent, se ressoudent, se brisent encore. Il perd du sang par les pores. Il se déchire les muscles contre les chaînes. La dernière fois, nous avons cru qu’il n’y survivrait pas. Il est resté trois jours sans reprendre connaissance. Ma mère a fait venir un médecin de Glasgow, un homme de confiance. Il a dit qu’aucun être vivant ne pouvait endurer ça.
Iona sentit un frisson lui parcourir l’échine.
— Vous voulez que je m’en occupe. En tant que vétérinaire.
— Vous êtes la seule personne dans un rayon de cent kilomètres capable de comprendre son anatomie. Ses os ont des propriétés… particulières, quand la lune approche. J’ai besoin de quelqu’un qui sait comment gérer la douleur animale sans perdre son sang-froid. Qui sait quels tranquillisants utiliser, à quelles doses, quand le corps se débat contre lui-même.
— Et si je refuse ?
Lachlan se redressa lentement, comme si chaque vertèbre protestait.
— Alors je trouverai une autre solution. Je ne vous forcerai pas. Mais je vous demande de ne pas le condamner sans l’avoir vu. Calum n’a rien choisi. Il était médecin, lui aussi. Il voulait travailler à Médecins Sans Frontières, partir en Afrique, aider les gens. Et maintenant, il ne peut même plus parler quand la lune se lève.
Iona regarda ses mains. Des mains qui avaient cousu des plaies, posé des perfusions, apaisé des animaux terrifiés. Son serment ne faisait pas de distinction entre les espèces quand il s’agissait de soulager la souffrance. Et pourtant, la nuit dernière, elle avait vu ces chaînes. Elle avait vu les griffures sur le sol. Elle avait vu ce que Calum pouvait faire s’il se libérait.
— J’ai des conditions, dit-elle.
— Lesquelles ?
— D’abord, vous ne me mentez plus. Plus jamais. Même si vous pensez que la vérité me fera fuir, vous me la dites.
Lachlan acquiesça, lentement.
— Ensuite, vous me parlez de Morag. Vous me dites la vérité sur elle. Pas la version du village, pas la version des Blackwood. La vérité.
Il y eut un silence tendu. Les rayons de lumière traversaient la poussière qui dansait entre eux.
— Et ensuite ? demanda-t-il.
— Ensuite, vous me montrez. Quand vous serez prêt, vous me montrerez ce que vous êtes vraiment. Pas par accident, pas dans une grotte sombre. Vous me le montrerez, et je déciderai si je reste ou si je pars.
Lachlan la regarda longuement. Quelque chose dans ses yeux changea. Ce n’était plus le gardien du secret qui la toisait, ni le flirt du pub qui lui souriait. C’était un homme épuisé d’avoir porté un monde entier sur ses épaules.
— Morag est partie parce que je lui ai demandé de partir, dit-il enfin. Sa voix était douce, mais elle portait une fatigue qui semblait vieille de plusieurs vies. Elle savait ce que nous étions. Elle avait compris avant même que je ne le lui dise, en voyant la marque sur le portrait de mon arrière-grand-père, en remarquant que personne dans la famille ne sortait jamais pendant les nuits de pleine lune. Elle est venue me voir, un soir, et m’a dit qu’elle avait deviné.
— Et vous l’avez chassée.
— Je lui ai dit qu’elle était en danger. Que rester avec moi, avec ma famille, c’était signer sa propre condamnation. Je ne l’ai pas chassée. Je l’ai suppliée de partir. Elle a refusé, dans un premier temps. Elle a dit qu’elle m’aimait assez pour partager ce fardeau.
— Mais elle est partie quand même.
Lachlan détourna le regard.
— J’ai passé la nuit avec elle. La dernière nuit avant la pleine lune. Et le lendemain matin, j’ai fait en sorte qu’elle trouve mon journal ouvert sur la page où j’avais décrit, en détail, ce que je devenais. Ce que je faisais aux personnes qui me croisaient pendant la lune. Elle a lu, et elle a compris que son amour ne suffirait pas. Elle est montée dans sa voiture et elle a traversé le village sans s’arrêter. Le journal de bord de l’estate indique qu’elle a pris la route de l’ouest à six heures du matin. Personne ne l’a revue depuis.
— Vous avez fabriqué son départ.
— J’ai fabriqué sa survie. Si elle était restée, elle serait morte. Pas à cause de moi, peut-être. Mais à cause de Calum. Ou du rogue qui rôde encore. Ou de la chose qui a laissé cette main sur le miroir du pub.
Iona sursauta.
— Vous êtes au courant, pour le miroir ?
Lachlan s’approcha d’elle, à un mètre. Assez près pour qu’elle voie les veines sombres sous ses yeux, les petites cicatrices sur ses jointures. Assez loin pour qu’elle ne se sente pas piégée.
— Je suis au courant de tout, Iona. C’est mon rôle. Je sais où sont les champignons vénéneux dans les bois, je sais quelle fermière cache un chien battu dans sa grange, je sais quel promeneur solitaire traverse les collines chaque jeudi soir. Et je sais qu’il y a deux jours, quelque chose d’aussi grand qu’un ours a fait le tour de votre cottage en laissant des traces dans la terre boueuse. Quelque chose qui n’est ni de ma famille, ni de la mienne.
— Gareth a dit que les Blackwood n’étaient que les gardiens, pas le vrai monstre.
— Gareth devrait se mêler de ce qui le regarde. Mais il n’a pas tort. Il y a une chose plus ancienne, plus ancienne que ma famille, plus ancienne que le pacte de 1812. Elle dort dans les montagnes, et quand elle se réveille, elle a faim. Morag est peut-être partie pour m’échapper à moi. Mais cette chose-là, elle la cherche. Elle la cherche depuis le début.
Iona inspira profondément. L’air était chargé d’iode et de terre mouillée. Elle pensa à la photo de Morag, souriante au milieu des genêts, à la lune déjà haute dans le ciel derrière elle.
— Quand la lune montrera-t-elle pleine ?
— Dans six jours.
— Et votre frère ?
Lachlan ouvrit la bouche, puis la referma. Il sembla peser ses mots.
— D’habitude, il survit. Mais cette fois, il a la fièvre. Il refuse de boire. Il se laisse dépérir. Je pense, et je n’ai aucune preuve, que Calum essaie de se laisser mourir. Pour nous délivrer de lui. Pour mériter ce qu’il croit être le repos.
Le silence retomba. Iona sentit le poids de la décision se poser sur ses épaules comme un manteau d’hiver.
— Je vais voir ce que je peux faire, dit-elle doucement. Pas pour la famille Blackwood. Pas pour votre nom, votre histoire, votre malédiction. Pour Calum. Pour un homme qui n’a pas choisi.
Lachlan ferma les yeux une seconde. Quand il les rouvrit, il ne souriait pas, mais quelque chose dans son regard s’était adouci.
— Merci.
— Ne me remerciez pas encore. Vous avez promis de me montrer la vérité sur Morag. Elle a disparu sur cette route, et personne n’a retrouvé sa voiture ni son corps. Si vous voulez que je vous aide à garder votre frère en vie, vous allez m’emmener là où vous l’avez vue pour la dernière fois. Et vous allez me dire pourquoi il y a une main géante imprimée sur le miroir du pub.
Lachlan hocha lentement la tête.
— Je vous emmènerai là où tout a commencé. Mais préparez-vous, Iona. La vérité ne ressemblera à rien de ce que vous imaginez.
Il se retourna et sortit. La porte claqua doucement, et Iona resta seule au milieu de la clinique, entourée de flacons de tranquillisants et de seringues stériles, le cœur battant à un rythme qu’elle ne connaissait pas encore.
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