L'Héritier Lié à la Lune
Lire le chapitre 14: Hidden Verdicts
La vache était couchée dans la paille sale, son flanc se soulevant par à-coups irréguliers. Iona s’accroupit près de la plaie, le faisceau de sa lampe frontale révélant un anneau de chair violacée, suintante, qui n’avait rien d’une infection banale. Elle gratta doucement le bord avec une lame stérile et recueillit l’exsudat dans un tube.
— Depuis quand elle boite comme ça ? demanda-t-elle au fermier.
— Trois jours. Elle était au pré du nord, près des bois. On a cru à une pierre, mais regarde.
Il désigna l’autre flanc. Une fine entaille, presque propre, malgré l’infection qui la bordait. Trop régulière pour un barbelé. Trop profonde pour une branche.
Iona se releva, retira ses gants, et fixa le fermier un long moment.
— Je ramène l’échantillon à la clinique. Je vous appelle demain matin avec le résultat.
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Le labo de la clinique était une pièce minuscule qu’Iona avait aménagée dans l’arrière-boutique, entre un vieux stérilisateur et des étagères de produits périmés. Elle déposa le tube sous le microscope, ajusta la mise au point, et resta figée.
La même bactérie. Spiralée, sombre, presque noire sous la teinture. Elle ouvrit le tiroir où elle conservait les frottis du chien de Callum Ross, celui que Lachlan avait soi-disant trouvé à moitié mort près de la route. Elle les compara côte à côte. Identiques.
Iona recula, les mains moites. Elle éteignit la lumière du labo, ferma la clinique à clé, et sortit son téléphone. Le message partit sans qu’elle ait le temps d’hésiter :
*Il faut qu’on parle. La clinique. Maintenant.*
Elle mit vingt minutes à préparer du café, les mains tremblantes. Quand la porte s’ouvrit enfin, Lachlan entra sans bruit. Il sentait la pluie et les aiguilles de pin.
— Qu’est-ce que tu as trouvé ?
Elle lui montra les deux lames côte à côte sous le microscope. Il se pencha, patienta, puis se redressa, le visage impassible.
— Je ne suis pas vétérinaire, dit-il.
— C’est la même infection. Le chien de Ross, il y a six semaines. La vache d’Hay, aujourd’hui. La même morsure, la même saleté dans la plaie. Quelque chose les a mordus, tous les deux, et ce quelque chose portait cette bactérie dans sa gueule.
Lachlan ne répondit pas. Il regarda par la fenêtre, vers la colline sombre que la nuit mangeait déjà.
— Ce n’est pas l’un des tiens, dit-elle doucement.
— Non.
Il y avait une franchise là-dedans qu’elle n’avait pas entendue souvent chez lui. Elle s’appuya contre le plan de travail, les bras croisés.
— Alors c’est quoi ? Une bête ? Une maladie ? Un animal ordinaire ?
Il se tourna vers elle. Une fatigue creusait son visage, un poids qui semblait plus vieux que lui.
— Une bête. Mais pas ordinaire. Pas de mon sang.
Iona réfléchit. Les archives, les journaux, les murmures au pub. Les accidents. Les attaques de bétail. Les disparitions.
— Ce sont les accidents qu’on impute à tes moutons qui se sont perdus, à tes chiens qui se sont échappés ?
— En partie, oui. Et d’autres choses. Des choses qu’on ne raconte pas au village.
— Combien d’attaques ?
— Une douzaine cette année. Plus au printemps.
Elle inspira lentement.
— Tu veux que je t’aide à la traquer. Avec ma médecine.
— Tu as vu des choses que personne d’autre ne voit, Iona. Tu analyses la blessure, tu remontes au croc. Tu peux la trouver avant qu’elle ne fasse une vraie victime.
Elle resta un instant silencieuse. Le pardon, la curiosité, la peur se bousculaient dans sa poitrine.
— Je le ferai. Mais tu réponds à une question d’abord.
— Laquelle ?
— Tu m’as dit que les Blackwood étaient une famille maudite. Mais vous êtes un loup-lige. Une seule famille. Pourquoi ? Où sont les autres ?
Lachlan eut un regard qui traversa la vitre, comme s’il cherchait un souvenir dans la brume.
— Il y en avait d’autres. Des meutes entières, autrefois. Les MacRae eux-mêmes en étaient une, au temps du pacte.
Iona sentit sa gorge se serrer.
— Ma famille ?
— Partie. Détruite il y a longtemps. Il reste les noms sur les pierres, et rien de plus.
— Qui les a détruites ?
Lachlan baissa la voix, comme si les murs pouvaient rapporter ses paroles.
— Les nôtres, d’abord. La peur, ensuite. Et enfin, ce que Gareth appelle « la vraie bête des collines ». Celle qui chassait les nôtres. Ceux qui se sont dressés contre elle sont morts jusqu’au dernier.
Iona resta immobile. Elle songea au lourd pendentif contre sa poitrine, à la chaleur qu’il dégageait parfois sans raison, aux archives du grenier, à la main sur le miroir du pub, à la silhouette dans les arbres qui la regardait sans jamais approcher.
— Pourquoi moi ? Pourquoi m’avoir confié tout ça, si ta famille a appris à se méfier d’une vétérinaire de Glasgow ?
Il s’approcha. Trop proche. Elle perçut le léger frémissement de sa mâchoire, la tension dans ses épaules.
— Parce que tu es la première personne qui ne me fuit pas depuis que je sais ce que je suis. Et parce que Calum ne survivra pas à la prochaine lune sans quelqu’un qui sait lire les blessures. Personne ici n’est capable de ça. Toi, si.
Elle déglutit.
— Et Morag ?
Il ferma les yeux une seconde. La douleur passa comme une ombre rapide au fond de son regard.
— Morag était allée trop loin dans la colline. La nuit de la pleine lune. Elle savait ce que nous sommes, elle l’avait appris par mes propres écrits. Mais ce qui l’a prise... ce n’était pas un Blackwood.
Iona sentit un froid lui parcourir le dos.
— Qu’est-ce que c’était, alors ?
— Quand tu m’aideras à trouver la bête qui rôde, tu le sauras.
Il se dirigea vers la porte. Il s’arrêta, une main contre le chambranle.
— Je serai devant la clinique demain avant l’aube. L’herbe sera encore humide. C’est la meilleure heure pour suivre une piste.
Il sortit dans la nuit sans refermer la porte. Les dernières lumières du village clignotaient en contrebas, et sous la lune qui montait, la silhouette de l’homme sembla se fondre, une seconde, dans celle d’un loup plus grand que tout ce qu’elle avait jamais vu.
Iona resta seule dans sa clinique. Le tube contenant la bactérie reposait sous la lampe du microscope, sombre et accusateur. Elle toucha le locket à travers sa chemise. Il était chaud.
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