L'Héritier Lié à la Lune
Lire le chapitre 15: Voices in the Trees
La lumière du microscope projetait une tache bleuâtre sur le mur du cabinet, et Iona sentait à peine le froid du matin traverser la vitre. Elle ajusta la mise au point sur la lame, retenant son souffle. La bactérie prélevée dans la plaie de la vache—et du chien attaqué des semaines plus tôt—n’était pas une simple infection. Au cœur de la culture, incrustée dans les amas sombres, une forme étrange se dessinait : une spore végétale, allongée, presque cristalline, marquée de striures régulières.
Elle recula d’un pas, consulta son manuel de botanique vétérinaire, puis le référentiel de flore locale suspendu au mur. Rien. Elle sortit son téléphone et photographia la lame, agrandit l’image. Les striures formaient un motif en éventail, unique.
Un coup à la porte la fit sursauter. Lachlan entra sans attendre, son manteau de tweed humide d’embruns matinaux. Il la trouva penchée sur l’oculaire, les cheveux échappés de son chignon.
« Qu’est-ce que tu as trouvé ? »
Iona lui fit signe d’approcher. Il se pencha, attendant qu’elle parle.
« La bactérie n’est qu’un vecteur. Elle transporte une spore végétale que je ne connais pas. » Elle fit tourner la lame sous la lumière. « Cette striure en éventail… Elle ne correspond à aucune espèce commune des Highlands. Mais je l’ai déjà vue dans un herbier, une fois, à Édimbourg. »
Lachlan plissa les yeux. « Où ? »
« La bruyère des tourbières de Sgùrr Dubh. Une variété rare, presque mythique, qu’on disait propre aux sols volcaniques du nord-ouest, au-delà du loch noir. »
Il se redressa lentement. Son regard traversa la vitre, vers les collines lointaines qui se découpaient, violettes, sous un ciel gris laiteux.
« C’est la lande de Scaur, dit-il. À deux heures de voiture. Personne n’y va plus. » Sa voix avait baissé d’un ton.
« C’est là que nous allons. »
Il ouvrit la bouche pour protester, mais Iona avait déjà retiré sa blouse, attrapé sa parka matelassée et un sac d’échantillons.
« Tu m’as promis ton aide pour traquer le rogue, Lachlan. C’est la trace la plus solide que nous ayons. »
Son mâchoire se contracta. Il finit par hocher la tête et la suivit vers le 4x4 garé dans la cour.
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La route sinuait entre des murets de pierre sèche, puis se transforma en piste caillouteuse bordée d’ajoncs noirs. Le silence, ailleurs, était un phénomène passif. Ici, il semblait actif—comme si la lande elle-même écoutait leur passage.
Lachlan gara le Land Rover au pied d’une crête morainique. La lande s’étendait devant eux, ondulante, ponctuée de mares stagnantes d’un brun acide. Il n’y avait aucun vent. Pourtant, les roseaux frissonnaient par saccades.
« Sgùrr Dubh est à quinze minutes à pied », dit-il, la main sur la portière. « Je te suis. Mais écoute-toi. Si je te dis de courir, tu cours. »
« D’accord. »
Ils avancèrent sur une sente de moutons, traversant des touffes de coton-grass qui s’accrochaient à leurs bottes. Iona cherchait des yeux les fleurs striées de l’herbier, mais rien ne correspondait. Après dix minutes, une odeur lourde leur parvint.
Lachlan s’arrêta net, la main levée. Il inspira longuement, puis se tourna vers elle, le visage fermé.
« Du sang. »
Il changea de direction, et ils découvrirent la carcasse derrière un bosquet de saules rabougris. Un cerf adulte, le flanc ouvert. Les blessures n’étaient pas celles d’une meute de chiens—ni d’un lynx. Quatre entailles profondes, parallèles, si larges qu’elles semblaient avoir été faites par des griffes de fer. La colonne vertébrale était brisée net.
Iona s’accroupit, sortit des gants et un scalpel stérile de son sac. Lachlan restait debout, les yeux balayant la ligne des arbres.
« Il est mort cette nuit, murmura-t-elle. Encore chaud. »
Elle préleva un échantillon de muscle autour d’une plaie et le fit glisser dans un tube hermétique. Puis elle examina la fourrure autour des griffures. Là, collés au sang séché, quelques fragments végétaux. Elle en saisit un à la pince à épiler, le mit sous sa loupe de terrain.
C’était la spore. Identique, exactement, à celle observée sous le microscope.
« Lachlan. Elle est ici. La source est ici. »
Il ne répondit pas.
Elle leva les yeux. Il était figé, le regard dirigé vers le nord-ouest, où la forêt de bouleaux se densifiait autour d’un ravin encaissé. Son corps entier était en tension—épaules tirées en arrière, mains ouvertes, presque parallèles à ses flancs.
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda-t-elle, en remettant le tube dans son sac.
Il porta un doigt à ses lèvres. Puis, très lentement, il recula d’un pas vers elle, sans jamais quitter la ligne des arbres.
Le son lui parvint alors. Un hurlement. Pas celui d’un chien—sauvage, modulé, triste comme une plainte humaine déformée par un étranglement. Il monta des profondeurs du ravin, roula sur la lande, puis s’éteignit.
Un second lui répondit, plus proche, à l’ouest.
Lachlan saisit son bras.
« Iona. On part. Maintenant. »
Mais elle avait déjà sorti un tube plus large et s’agenouillait près du cerf.
« Une dernière coupe du fascia interne. Trente secondes. »
« Non. Il ne nous laissera pas trente secondes. » Sa voix était dure, presque suppliante.
Le sol trembla. Pas un tremblement géologique—un martèlement sourd, rapide, qui faisait vibrer les graviers sous leurs pieds. La lisière du bois explosa.
Une masse noire, informe, traversa le rideau de bouleaux à une vitesse que sa taille semblait interdire. Elle était plus grande qu’un cheval, plus longue qu’une voiture. Des épaules hautes, massives, se soulevaient sous une fourrure sale, par endroits pendant en plaques comme si la bête sortait d’une maladie. Deux yeux jaunes, trop espacés, brillèrent dans l’ombre des arbres.
Lachlan se plaça devant Iona sans l’ombre d’une hésitation. Sa veste de tweed se déchira dans un craquement de coutures—sa colonne vertébrale se pliait, ses doigts s’allongeaient déjà en griffes. Mais un cri étranglé sortit de sa gorge, un son de douleur et de fureur.
La créature avança d’un pas. L’air fétide de son souffle leur parvint.
« Cours », dit Lachlan, la voix déjà râpeuse, déformée. « Cours et ne te retourne pas. »
Iona ne courut pas. Elle finit son geste—la lame entra dans le muscle, trancha le fascia, le tube se remplit. Puis elle se redressa, le sac contre la poitrine.
La bête chargea.
Lachlan émit un grondement qui n’avait plus rien d’humain, et se jeta à sa rencontre. Le choc des deux corps fut sourd, presque liquide. Iona fonça vers le Land Rover, les cailloux crissant sous ses bottes. Derrière elle, des grognements, des coups, un bruit de tissu déchiré. Puis un fracas—un arbre qui s’abattait.
Elle ouvrit la portière arrière, jeta son sac sur la banquette. Elle attendit, haletante, les mains tremblantes sur le volant.
La silhouette de Lachlan émergea du bosquet en courant, la veste en lambeaux, le visage marbré de sang et de terre. Il sauta au volant, démarra dans un hurlement de moteur. Le Land Rover cahota sur la piste, projetant des gerbes de boue.
Pendant plusieurs minutes, personne ne parla. Seul le moteur rugissait, et derrière eux, la lande retrouvait peu à peu son silence trompeur.
Iona regarda Lachlan. Ses mains, serrées sur le volant, tremblaient. Des tremblements fins, incontrôlables, comme ceux d’un homme qui vient d’échapper à sa propre mort.
Elle n’avait jamais vu un Blackwood avoir peur.
« Lachlan… », commença-t-elle.
Il ne lui répondit pas, les yeux fixes sur la route défoncée. Mais elle le vit déglutir, retenir un souffle. Et pour la première fois, elle comprit que la chose qui rôdait dans les collines n’était ni une bête ni un homme—mais quelque chose qui les terrorisait tous les deux. Quelque chose qu’il connaissait, et qu’il redoutait plus que sa propre transformation.
« Ce n’est pas un loup », dit-il enfin, la voix rauque. « Et ce n’est pas l’un des nôtres. Je ne sais pas ce que c’est. Mais si nous le laissons atteindre le village avant la prochaine lune… »
Il n’acheva pas la phrase. Mais le frisson dans sa voix suffit : pour la première fois de sa vie, Iona entendit un Blackwood avouer sa propre impuissance.
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