L'Héritier Lié à la Lune
Lire le chapitre 21: After the Storm
Le vent s’engouffra dans le hall du manoir quand Lachlan claqua la porte derrière eux. Iona entendit les voix dehors, une rumeur sourde et menaçante qui montait de la grille. Des torches, des fusils de chasse, des visages rougis par l’alcool et la colère.
— Ils arrivent, souffla-t-elle.
Lachlan ne répondit pas. Il traversa le vestibule à grands pas, attrapa le téléphone mural et composa un numéro. « Hamish. Réveille tout le monde. Dis-leur que personne ne sort, que les portes restent closes. Je m’occupe de la meute. » Il raccrocha sans attendre de réponse.
Iona le suivit dans la cuisine, où la gouvernante, Elsie, était déjà debout, un châle serré sur les épaules.
— Monsieur Lachlan, ils sont au moins une vingtaine. Je les ai vus depuis la fenêtre de l’office.
— Ils ne franchiront pas la grille. Pas encore.
Iona posa la main sur son bras. « Laisse-moi parler. Ils me connaissent. Ils m’ont confié leurs chiens, leurs vaches. »
Il secoua la tête. « Non. Ils sont armés, Iona. Et ils sont venus pour une seule raison. La peur ne raisonne pas. »
Un fracas sourd résonna à l’extérieur — un poing ou une crosse contre le portail en fer forgé. Lachlan échangea un regard avec Elsie, puis se dirigea vers l’armoire du vestibule, en sortit un vieux fusil à deux coups qu’il posa sur la table sans le charger.
« On ne leur donnera rien. Mais on va leur donner quelque chose d’autre. »
Iona fronça les sourcils. « Quoi ? »
Il ouvrit le placard, en sortit une carte topographique froissée. « Ils veulent des preuves. On va leur prouver qu’ils ont tort. »
Dans la pénombre de la cuisine, il déplia la carte. Une zone marquée d’un cercle rouge au nord-est du domaine : une forêt de pins où, selon Lachlan, les cerfs du domaine venaient boire à une source. « D’après Hamish, ils sont tombés sur une harde avec une maladie du cerveau — les prions. Ils tombent, ils se débattent, certains ont l’air de convulser. On dirait presque une métamorphose. »
Iona comprit aussitôt. « La tremblante du cerf. »
— Exactement. On va emmener les villageois là-bas. On leur montrera une carcasse. Et on leur dira que vous, en tant que vétérinaire, avez isolé une épidémie qui touche les animaux du domaine. Des animaux, pas des hommes.
— Mais c’est un mensonge.
— C’est une probabilité. La maladie existe. Elle a été confirmée dans le comté voisin l’an dernier. On ne fait qu’accélérer le calendrier officiel.
Iona regarda ses mains, puis le fusil posé sur la table. Elle pensa à Malcolm, là-dessous, tapi dans la cave, à sa respiration haletante. Elle pensa aux hommes dehors, avec leurs torches.
— D’accord, dit-elle. Montrez-moi la carcasse. Qu’on en finisse.
Ils sortirent par la porte de service, évitant les faisceaux des torches. Lachlan marchait vite, lampe frontale allumée, respirant par petites bouffées blanches dans l’air glacé. Le sentier montait à travers les bouleaux, puis plongeait dans une combe humide où une odeur âcre de décomposition les accueillit.
Un cerf était couché là, la tête tordue à un angle impossible, les yeux révulsés dans une expression de souffrance figée. Sa peau portait des plaques nues, comme s’il avait frotté contre les arbres, et une écume brunâtre séchait autour de sa gueule.
Iona s’accroupit, recueillit un peu de l’écume dans un tube stérile qu’elle sortit de son blouson. Elle l’agita contre la lampe. « La salive a une mauvaise consistance. Je n’ai pas de labo ici, mais je sais reconnaître les prions quand j’en vois les symptômes. On dira que je fais des analyses en ville. Ça nous donne dix jours, peut-être deux semaines. »
Lachlan regarda la bête un long moment. « Et ensuite ? »
— Ensuite, on trouve qui a posé cette pierre noire. On le montre aux villageois, et ils arrêteront de vous chercher, vous et votre famille.
Ils transportèrent la carcasse dans une bâche jusqu’à l’abreuvoir naturel où le gibier du domaine se désaltérait. Lachlan l’installa à moitié immergée dans l’eau sombre, une scène qu’Iona aurait trouvée écœurante si elle n’avait pas su pourquoi ils le faisaient. Pendant qu’il disposait quelques branches mortes pour dissimuler une partie du corps, elle revint vers le manoir chercher Elsie.
La gouvernante, plus fine que quiconque, comprit le plan en une minute. Elle prit un air grave, chuchota quelque chose à une servante, puis s’avança vers la grille, seule, mains écartées.
Les villageois reculèrent. Elle leur parla d’une voix calme, un peu fatiguée — la vieille voix du domaine qui ne se laisse pas brusquer. Elle expliqua que la jeune doctoresse, qui avait passé des jours parmi leurs bêtes, avait identifié une maladie grave chez les cerfs du domaine.
— Vous voulez la preuve ? demanda-t-elle. Venez. On vous la montre.
Iona vit une vingtaine d’hommes et de femmes hésiter, baisser leurs armes. Un homme aux joues rouges, le forgeron, cracha par terre, mais il fit un pas en avant. D’autres suivirent.
Iona guida le groupe vers l’abreuvoir. Elle parla, cette fois, avec sa voix de médecin — des mots qu’elle avait utilisés cent fois à Glasgow dans des salles d’attente bondées. Elle décrivit les tremblements, les convulsions, l’amaigrissement. Elle sortit son tube et le montra, dit qu’elle l’enverrait à Édimbourg dès le lendemain, qu’il fallait comprendre avant d’agir.
— Les bêtes peuvent contaminer les chiens. Et si les chiens sont contaminés, vos enfants peuvent l’être. Il faut être rationnels.
Un silence. Une femme tira son mari par la manche.
Lachlan attendit qu’ils se dispersent avant de rejoindre Iona près de la source. Il semblait épuisé, mais un léger sourire étirait ses lèvres.
« Vous avez un don. »
— Je soigne les animaux. Ce n’est pas très différent de soigner des hommes — parfois, ils ont juste besoin qu’on leur donne une raison de rentrer chez eux.
Ils retraversèrent le parc à pas lents. La lune était haute, presque pleine encore, et l’herbe brillait d’argent. Iona sentait la fatigue dans ses jambes, mais aussi un étrange apaisement : pour ce soir, la menace était écartée.
Dans la bibliothèque, plus tard, le feu crépitait dans la cheminée. Iona avait pris une douche rapide, s’était changée — Elsie lui avait prêté un pull vert trop grand et un pantalon en laine. Elle tenait sa tasse de thé entre ses mains comme un objet précieux.
Lachlan entra avec deux verres de whisky. Il posa l’un devant elle, s’installa dans le fauteuil en face.
— Vous avez dit, tout à l’heure, dans le caveau… Vous avez dit que ça ne suffisait peut-être pas.
Iona le regarda. Elle vit la ligne creusée entre ses sourcils, cette tension nouvelle qui ne l’avait pas quitté depuis qu’ils avaient trouvé la photo.
— Votre père. Le vôtre. Ma mère. On ne sait presque rien d’elle à cette époque.
— Elle n’a jamais parlé d’un homme ici, Lachlan. Je vous l’ai dit. Ma mère était une femme discrète, mais elle a toujours été claire sur une chose : elle ne voulait pas qu’on parle du passé. J’ai pensé que c’était un chagrin. Pas un secret.
Lachlan fit tourner le whisky dans son verre. « Les dates collent, pourtant. Mon père est resté en Écosse jusqu’en 92. Il n’est parti en France qu’après la mort de ma mère. Votre mère est née en 68. »
— Ce ne peut être votre père. Il était ici ? C’est ce que dit le portrait ? personnalisée ?
— Le portrait montre Eilidh, votre grand-mère, avec une femme jeune en arrière-plan. Sur la photo de votre locket… c’est votre mère avec un homme dont le visage est à moitié dans l’ombre.
Iona ferma les yeux. Elle repensa à sa mère, à ses mains sur le volant de la vieille voiture, à son rire léger dans la cuisine de Glasgow, à son silence obstiné lorsqu’on évoquait des collines, des moutons, des Highlands. Elle avait toujours pensé que c’était par ennui. Peut-être était-ce par prudence.
— Ellis, dit-elle.
Lachlan tressaillit.
— Le frère de votre père ? Celui qui est mort avant que vous naissiez ?
Iona acquiesça. « J’ai trouvé un nom dans le journal intime de ma grand-mère. Ellis. Il était à Glasgow en 88. Il aurait pu rencontrer ma mère. Il est mort l’année suivante. Elle ne m’a jamais dit qu’elle connaissait quelqu’un nommé Ellis. Mais elle gardait des photos de gens qu’elle ne nommait pas. Des photos qu’elle regardait parfois, le soir, quand elle croyait que je dormais. »
Lachlan resta silencieux un long moment. Sa tasse de whisky était immobile sur son genou.
— Vous croyez que c’est lui, dans la photo ?
— Je ne peux pas en être sûre. Elle est floue, à moitié tournée. Le menton, la carrure — ça pourrait être lui. Mais il y a une seule façon de le savoir avec certitude.
— L’ADN.
— Oui. Il faudrait un échantillon. Une mèche de cheveux, quelque chose.
Lachlan se leva, alla vers une vitrine où s’alignaient des objets de famille — un vieux râtelier, une montre à gousset, un médaillon terni. Il ouvrit un tiroir et en sortit une petite boîte en cuir qu’il plaça sur la table.
— Mon père coupait toujours une mèche de cheveux de chaque enfant, le jour de sa naissance. Il disait que c’était pour protéger la lignée. Cette habitude est restée, même après ma naissance. Il y a une boîte pour Ellis, aussi. Elle n’a jamais été ouverte.
Il souleva le couvercle. À l’intérieur, une fine tresse de cheveux blancs, presque transparents, sur un lit de soie noire.
Iona tendit la main, puis se ravisa. « Vous êtes en train de me dire que l’éventualité… »
— Je ne sais pas, Iona. Et tant que je ne saurai pas, je ne veux pas que ce qui se passe ici, entre nous, repose sur un doute. Vous le méritez mieux.
Elle prit la mèche entre ses doigts. Elle était douce, fragile, comme portant le poids des années passées dans le silence de sa boîte. Elle pensa à sa mère, à ce qu’elle ne lui avait jamais dit, et elle comprit d’un seul coup que sa mère avait peut-être espéré, sans le dire, que sa fille trouverait enfin la fin de l’histoire.
— Je peux envoyer un échantillon au laboratoire de Glasgow. Un collègue, il n’y aura aucune question.
— Et si le résultat est ce que l’on imagine ?
Iona remit doucement la mèche dans sa boîte, referma le couvercle. « Alors, j’aurai gagné un frère. Et perdu autre chose. » Elle releva les yeux. « Mais je préfère la vérité à la peur. Pour une fois. »
Lachlan la regarda avec une expression qu’elle ne sut déchiffrer puis, lentement, comme pour chasser la tension qui l’habitait depuis des jours, il se rassit, attrapa son verre de whisky qu’il n’avait pas touché, et le vida en deux longues gorgées.
— Il y a autre chose que vous devez savoir, dit-il d’une voix plus douce. Une chose que je n’aurais jamais dû vous cacher, et que vous découvrirez de toute façon.
Iona attendit. Le feu claqua dans la cheminée. Le vent gémit contre les carreaux anciens.
— Notre histoire — celle du domaine, de ma famille — elle est plus ancienne que vous ne croyez. Plus ancienne que la pierre noire. Plus ancienne que mon père, même.
— Je sais que vous êtes une famille particulière, Lachlan. J’ai vu Malcolm se transformer sous mes yeux.
— Ce n’est pas cela que je veux dire. Ce que vous avez vu dans le caveau, ce n’est qu’une partie. Une conséquence. Il y a des choses, dans les fondations du manoir, dans les cartes, dans les écrits de mon arrière-grand-père, qui expliquent pourquoi l’on nous cherche encore aujourd’hui. Pourquoi la branche rivale n’a jamais abandonné. Et pourquoi vous, votre mère, votre grand-mère, êtes liées à tout cela depuis le début.
Iona sentit son cœur battre plus fort.
— Montrez-moi.
Lachlan posa son verre vide. Il se leva, s’approcha d’une étagère où se serraient de vieux atlas, des registres, des manuscrits à l’encre passée. Il chercha un instant, puis sortit un livre relié de cuir noir, fermé par une lanière de bronze, et le posa devant elle.
— Ceci, dit-il, est publié en 1723 et n’a pas quitté cette pièce depuis. Dans ces pages, ma famille — votre famille peut-être — a consigné tout ce que les gens croient savoir sur les Blackwood. Et une vérité qu’ils ignorent tous.
Iona posa la main sur le cuir froid. Elle sentit le locket se chauffer contre sa poitrine, une pulsation douce et régulière, comme un battement de cœur qui répondait à un autre battement, quelque part dans la vieille maison.
— Demain, dit Lachlan. Il est tard. Le jour sera meilleur.
Iona acquiesça, sans poser de questions. Elle garda le livre à côté d’elle, sur la table, comme un serment tacite. Elle sentait que la nuit finissait, que l’horreur du caveau et la menace de la meute s’éloignaient lentement, remplacées par autre chose — une promesse de comprendre, enfin.
Elle se leva pour regagner sa chambre. Sur le seuil, elle se retourna.
— Et si c’était Ellis ?
Lachlan était déjà dans l’ombre de la bibliothèque, tourné vers la fenêtre où le vent agitait des branches nues.
— Alors, vous seriez plus liée à cette maison que vous ne le pensiez. Et lui — il aurait eu une fille dont il n’a jamais su l’existence.
Iona sentit un pincement, pour Ellis, ce fantôme de la famille qu’elle n’avait jamais rencontré. Elle sortit, referma doucement la porte derrière elle, et suivit le couloir faiblement éclairé vers sa chambre, en pensant à la mèche de cheveux blancs et au livre noir qui l’attendait.
La lune, là-haut, commençait à décroître. La tempête était passée. Mais Iona sentait, dans les fondations du manoir, une autre attente — sourde, patiente, plus ancienne que tout ce qu’elle avait connu.
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