L'Héritier Lié à la Lune
Lire le chapitre 36: Healing a Wound
Les premières lueurs de l'aube glissaient à travers les carreaux de la clinique lorsque Iona entendit un bruit sourd en provenance de la salle de repos. Elle abandonna son mug de thé à moitié froid et traversa le couloir sur la pointe des pieds.
Morag était assise par terre, adossée au mur, les genoux ramenés contre sa poitrine. Ses doigts, aux ongles noircis de terre séchée, labouraient la trame d'un tapis qu'elle triturait sans relâche. Elle ne leva pas les yeux quand Iona entra, mais son souffle s'accéléra, et ses épaules se crispèrent légèrement.
« Tu sais que tu as grimpé sur le toit de la grange, cette nuit ? demanda doucement Iona en s'accroupissant à distance respectueuse.
— Je voulais voir les étoiles. » La voix de Morag était rauque, comme si elle ne s'en était pas servie depuis des mois. Elle leva enfin le regard, et Iona y lut quelque chose d'à la fois enfantin et vieux. « Elles ne sont pas pareilles, là-haut. Dans le métal. »
Iona tendit une bouteille d'eau. Morag la prit, but avec une avidité contenue, puis la reposa soigneusement à côté d'elle, dans l'axe exact du motif du tapis.
« Les serums que je t'ai administrés semblent tenir, dit Iona. Mais on va augmenter les doses dès que tu auras un peu repris des forces. Tu es restée trop longtemps sans nourriture, sans lumière, sans contact humain.
— Contact. » Morag prononça le mot comme on goûte un fruit inconnu. « Ils ne m'ont jamais touchée, tu sais. Les Ross. Sauf pour me mordre. Et pour me traîner jusqu'à la mine. Ils disaient que c'était un message.
— Un message pour les Blackwood.
— Pour Lachlan, très précisément. » Morag se mordit la lèvre, et un frisson la parcourut. « Leur louve alpha, Meghan, elle voulait que la mère du futur héritier soit une sauvage. Qu'il doive la tuer lui-même pour libérer son territoire. Une démonstration de force. Ou une malédiction à vie. »
Iona sentit son estomac se serrer. Elle s'assit en tailleur à côté de Morag, sans la toucher, mais suffisamment proche pour que sa présence soit tangible.
« Elle s'est trompée, dit Iona. Sur toi.
— Comment tu peux en être sûre ?
— Parce que tu es là. Parce que tu parles. Parce que tu cherches les étoiles, pas les gorges. » Iona respira profondément. « Le corps est un territoire hostile quand on te l'a volé. Mais on peut le reprendre. Je le sais. Je l'ai vu arriver à des animaux qui semblaient perdus pour toujours.
Morag observa longuement Iona, comme si elle cherchait un mensonge dans les lignes de son visage. Puis elle détourna le regard, et Iona comprit qu'elle venait de gagner quelque chose. Pas sa confiance. Pas encore. Mais une possibilité de confiance.
« J'ai faim, dit Morag dans un souffle.
— Ça, je peux arranger. »
---
Iona prépara un bouillon d'orge avec un peu de viande blanche, le genre de plat qu'elle aurait recommandé pour un chien convalescent au sortir d'une famine. Morag en avala trois assiettes avant de s'arrêter, haletante comme si elle venait de courir un marathon.
Pendant qu'elle reprenait son souffle, Iona prépara une nouvelle dose de sérum. Le liquide ambré brillait dans la seringue, et elle le réchauffa contre sa paume avant de l'approcher de Morag.
« Celui-ci contient une solution que Lachlan a composée à partir des archives du manoir. Son arrière-grand-père avait étudié les transitions forcées. D'après ses notes, ce mélange stabilise l'esprit pendant la métamorphose. On ne le sait pas encore avec certitude. C'est expérimental.
— Et si ça rate ?
— Alors j'aurai toute la bande de Blackwood pour me tomber dessus, et je passerai le reste de ma vie à soigner des poules à Inverness. » Iona esquissa un sourire. « C'est une motivation suffisante pour bien faire mon travail. »
Morag rit. C'était bref, presque douloureux, comme un muscle atrophié qu'on étire. Un rire qui semblait ne pas avoir servi depuis longtemps.
« D'accord, dit-elle. Fais-le. »
L' aiguille entra, et Iona poussa lentement le piston. Morag ferma les yeux, le visage crispé, puis se détendit graduellement. Sa respiration ralentit, et lorsqu'elle rouvrit les paupières, son regard avait perdu une partie de sa brume.
« On recommencera demain, dit Iona. Et après-demain. Et tous les jours suivants jusqu'à ce que ton système t'appartienne à nouveau.
— Et en attendant, qu'est-ce que je fais de mes nuits ?
La porte de la clinique s'ouvrit. Lachlan se tenait dans l'embrasure, les épaules encore larges sous son pull de laine, les cheveux en bataille. La pâleur de sa convalescence s'estompait déjà, mais il portait encore une écharpe pour couvrir la marque de sa blessure.
« Tes nuits, dit-il en entrant lentement, tu les passeras dans le bois avec moi. Si tu le veux. »
Morag le dévisagea, méfiante. « Pour quoi faire ?
— Pour apprendre à contrôler le loup. Le mien est plus jeune que le tien, mais ils ont les mêmes réflexes. Les mêmes désirs. On ne peut pas les éteindre, mais on peut les diriger. Comme on dirige une rivière. » Il s'arrêta à quelques mètres d'elle, un espace qu'il ne franchit pas. « J'ai fait ça pour moi. Je peux te montrer comment faire pour toi.
— Pourquoi ? demanda Morag. Pourquoi t'aider à t'occuper de la femme qui a trahi ton sang pour la paix de ton clan ? »
Lachlan resta silencieux un moment. Puis il dit : « Parce que tu es ma mère. Et parce que j'ai besoin de toi, pas seulement de ton ombre. »
Morag détourna le visage. Ses épaules tremblèrent légèrement, et Iona comprit qu'elle pleurait en silence. Lachlan s'accroupit à sa hauteur, toujours sans la toucher.
« On commence ce soir, si tu veux. La lune est encore jeune. C'est plus facile de contrôler une bête quand elle n'est pas à pleine puissance.
— Ce soir, répéta Morag. D'accord. »
---
Les jours suivants prirent un rythme que Iona n'aurait pas cru possible. Le matin, elle traitait la morsure de Morag avec un onguent à base d'arnica et d'écorce de saule, puis lui administrait le sérum de stabilisation. L'après-midi, elle la promenait à l'orée du bois, où la femme apprenait à reconnaître les limites de son nouveau corps et de ses sens. Les soirs, Lachlan la rejoignait au crépuscule et l'emmenait plus loin, dans les clairières où la meute Blackwood s'entraînait.
Iona n'assistait jamais à ces sessions. Mais elle voyait les marques de griffes fraîches sur les murs du manoir au petit matin.
Une semaine après le sauvetage, le village entier se rassembla dans la grande salle du Blackwood Keep. Ils s'entassèrent en silence, les hommes ayant retiré leur casquette, les femmes tenant leurs enfants contre elles. Au centre, une chaise avait été placée sous la poutre maîtresse, et Morag s'y assit, droite, ses cheveux gris encore grisonnants de la mine, mais visiblement mieux nourrie.
Beatrice Ross, la doyenne du village qui avait perdu son mari à la guerre des clans, s'approcha la première. Elle regarda Morag pendant un long moment, puis s'inclina lentement.
« Vous êtes une preuve, dit-elle d'une voix forte. Une preuve vivante que ceux d'en dessous ne sont pas des monstres. »
Morag paraissait sur le point de répondre, mais Lachlan posa une main légère sur son épaule. Elle hocha la tête et tendit sa main à Beatrice. La femme la serra.
La salle entière sembla expirer en même temps. Puis les autres s'approchèrent, certains avec réticence, d'autres presque avec hâte. On ne touchait pas Morag longtemps, mais on la touchait. Des mains calleuses d'agriculteurs, des doigts fins de tisserandes, des petites mains enfants qui n'avaient jamais connu la guerre. Morag laissait faire, le visage fermé, mais ses yeux cherchaient régulièrement ceux de Iona.
Lorsque le dernier habitant fut passé, le vieux Angus MacLeod monta sur la tribune improvisée.
« Moi qui ai connu votre père, dit-il à Lachlan, et moi qui me souviens de la colère de ce hameau quand le premier loup est sorti du bois… Je propose que nous signions. Le pacte de réconciliation que la demoiselle MacRae a rédigé avec notre médecin. Ce soir, nous le signons, et nous ne regardons plus la lune avec peur. »
Les murmures coururent, puis les mains se levèrent. Une à une. Presque à l'unanimité.
Iona, debout près de la porte, sentit son cœur se gonfler d'une chaleur qu'elle n'avait pas ressentie depuis des années. Pas depuis Glasgow. Pas depuis sa vie d'avant.
Elle avait trouvé un but ici.
---
La nuit tombée, Iona fit une dernière tournée à la clinique pour vérifier que les fournitures étaient en ordre, puis elle marcha vers le manoir. Lachlan l'attendait à l'entrée du bois, là où la pelouse cédait la place aux pins.
« Ils ont signé, dit-il simplement. Je n'aurais jamais cru voir ce jour.
— Tu le mérites, dit Iona. Toi et ta famille. Toi et ton nom.
— Pas moi. Nous. » Il la rejoignit, et ils marchèrent ensemble le long de l'orée. La lune argentait les herbes hautes, et l'air charriait l'odeur de la terre retournée et de l'adjacent. « Tu as sauvé ma vie deux fois. Tu as sauvé ma mère. Tu as réconcilié un village qui se déchirait depuis trois générations. Tu es entrée dans ma histoire sans le vouloir et tu en es devenue la colonne vertébrale.
— Je suis vété rinaire, Lachlan. Je traite les animaux, parfois les hommes. Ce n'est pas un destin glorieux.
— C'est le tien, pourtant. Et tu l'accomplis avec une grâce que je ne connaissais pas. »
Ils s'arrêtèrent à l'endroit où le champ descendait vers la rivière. Au loin, un loup hurla — un appel neutre, presque interrogatif. Le troisième loup, celui de l'est. Il avait diminué en intensité ces derniers jours, comme s'il observait simplement, attendant quelque chose.
Lachlan se tourna vers Iona, son visage partiellement éclairé par la lune. Ses yeux sombres reflétaient l'argent du ciel.
« Quand la pleine lune reviendra, Morag et moi réussirons un cycle complet de contrôle. J'ai besoin que tu sois là. Non pas pour la médecine — mais pour moi. »
Iona le regarda, et quelque chose de tendre et de fragile se forma dans sa poitrine.
« Je n'attends que ça, murmura-t-elle.
Lachlan sourit. Un véritable sourire, sans douleur ni réserve. Le premier qu'Iona avait vu depuis longtemps.
Ils restèrent au bord du champ jusqu'à ce que le froid de la nuit devienne trop vif, puis rentrèrent ensemble vers la lumière du manoir, laissant la rivière couler et la lune monter au-dessus d'un paysage calme.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.