L'Héritier Lié à la Lune
Lire le chapitre 7: Groundskeeper's Tale
Le ciel était d’un gris ardoise quand Iona gara sa vieille Land Rover devant les grilles du domaine Blackwood. Elle avait préparé son excuse en chemin — un chevreuil boiteux signalé par un randonneur, une visite de courtoisie gratuite de la clinique. Un mensonge mince comme du papier de soie, mais elle comptait sur la politesse des domestiques pour ne pas creuser.
Le portail était ouvert.
Elle remonta l’allée de gravier bordée de rhododendrons centenaires, le moteur ronronnant dans le silence pesant des terres. Personne ne l’accueillit à la porte principale. Mais un vieil homme émergea de la remise à outils près des écuries, une pelle à la main, le visage tanné comme une vieille selle.
« Vous êtes la vétérinaire, pas vrai ? » dit-il avec un accent épais.
« Iona MacRae. Et vous ? »
« Angus. Je m’occupe du terrain. » Il la dévisagea un instant, puis murmura : « Le chevreuil est par là-bas, derrière le bois de bouleaux. Mais vous n’êtes pas venue pour lui, je me trompe ? »
Iona ne sourcilla pas. Elle avait grandi avec une grand-mère qui lisait dans les pensées. Angus ressemblait au même genre d’homme.
« Il y a aussi des ronces qui obstruent le poulailler, si vous préférez les mauvaises excuses », dit-elle.
Angus éclata d’un rire court, jaune, qui retomba vite. Il jeta la pelle contre le mur de pierre sèche et s’approcha. Il portait une chemise usée roulée jusqu’aux coudes, et c’est là qu’elle le vit — une cicatrice fraîche, encore violacée, en demi-cercle sur l’avant-bras gauche. Un arc net, régulier, bordé de petits points.
Une morsure.
Humaine.
Angus suivit son regard et baissa aussitôt la manche d’un geste brusque. Trop brusque.
« Belle journée pour un chevreuil, hein ? » dit-il, la voix faussement légère.
Iona sortit sa trousse de la Land Rover sans répondre. Ils marchèrent en silence vers le bois. Elle garda le pas lent, observant les fondations du domaine : pierres noircies par des siècles d’humidité, fenêtres aux volets mi-clos, et cette sensation constante d’être observée depuis les hautes fenêtres du second étage.
Dans le sous-bois, le chevreuil était bien là — un jeune mâle, une jambe tordue, couché sous un hêtre. Il leva la tête en les entendant approcher, les naseaux frémissants, mais ne bougea pas. Iona s’agenouilla avec précaution, sortit le tranquillisant et travailla avec méthode. Angus restait à trois mètres, appuyé contre un tronc.
« Faites ça depuis longtemps ? » demanda-t-il.
« Je préfère les chiens. Les chiens, ils se confient. »
Il rit, mais elle vit dans sa nuque un tressaillement nerveux.
Elle souleva la patte du chevreuil, palpa le genou distendu. « Laissez-moi deviner. Ce randonneur qui l’a signalé, c’est vous qui l’avez envoyé ? »
Angus hésita. Puis il lâcha, dans un souffle : « Ellis m’a appris à tordre les chevilles humaines. Les chevreuils, c’est pareil. La douleur fait le même bruit. »
Ce nom — Ellis. Le frère mort. L’héritier disparu. Iona ne bougea pas, mais elle retint son souffle.
« Vous l’avez connu longtemps, Ellis ? » demanda-t-elle en bandant la patte du chevreuil.
« Depuis qu’il avait sept ans. Je courais plus vite que lui à l’époque. » Angus sourit dans le vague, un sourire triste. Puis il reprit, plus bas : « Il est mort dans une chasse, en novembre. On a dit accident. »
« On a dit ? »
Il se tut. Dans l’herbe, un insecte criait. Iona finit de soigner le chevreuil et se releva, les genoux pleins de boue.
« Angus, vous avez peur de quelque chose. Je le vois dans votre main qui tremble. Qu’est-ce qui s’est passé pendant cette chasse ? »
Il passa sa langue sur ses lèvres gercées. Son regard se posa un instant sur la cicatrice de son bras — ce demi-cercle clair — puis revint sur elle.
« Ellis, ce jour-là, je l’ai vu. Il était seul dans la forêt. On a tiré. Un seul coup de fusil. Personne n’a jamais retrouvé le corps. » Sa voix se brisa. « Mais je sais pas si c’est le fusil qui l’a tué. »
« Que voulez-vous dire ? »
Il regarda derrière elle, comme si les bouleaux eux-mêmes pouvaient écouter. Puis il fit un pas en avant, baissant la voix jusqu’à un murmure :
« La lune n’était même pas pleine quand ils ont dit qu’il est mort. Et moi, cette nuit-là, j’ai vu deux silhouettes s’éloigner dans les collines. Pas une. Deux. »
Iona sentit son cœur heurter ses côtes. Deux silhouettes. Ellis… et ? Avec qui fuyait-il ?
Angus roula sa manche gauche sans y penser, et la cicatrice brillait sous le gris du ciel — une morsure, oui. Mais en la regardant mieux, Iona remarqua que les points étaient trop larges pour des canines humaines. Ils étaient espacés, profonds.
Comme des crocs inhabituellement longs.
« Je ferais mieux d’y retourner, » dit-il, la voix étranglée. « Le terrain, il m’attend. Et vous, docteur, je vous conseille de ne pas chercher les disparus. Il y a des gens qui disparaissent ici parce qu’on les aime trop pour les laisser partir. »
Il tourna les talons et disparut entre les arbres avant qu’elle puisse le retenir.
Iona resta seule avec le chevreuil, qui respirait calmement sous l’effet du sédatif. Elle ramassa sa trousse, les mains tremblantes, et revint vers le domaine. Elle ne prit pas le chemin du portail. Elle longea la façade, passa par les écuries, et jeta un dernier regard vers les fenêtres du second étage.
Une silhouette sombre se tenait derrière un voile de lin, face à elle.
Elle ne pouvait pas voir qui c’était. Mais elle savait que quelqu’un venait de noter sa présence.
Elle monta dans sa Land Rover et démarra en trombe, le gravier éclaboussant les rhododendrons.
Le village était désert sous le ciel de décembre. Iona entra dans le café Crannog, commanda un thé à emporter, et remarqua sur le tableau de liège près des toilettes une affichette froissée, jaunie par l’été. Elle s’approcha.
Un visage rond, souriant — une jeune femme en chemise bleue, cheveux noirs tressés. Sous la photo, en caractères gras :
MORAG SINCLAIR. DISPARUE LE 14 MAI. UN AN DÉJÀ.
Iona déchiffra la date exacte et sentit le sang refluer vers son cœur. Le 14 mai.
Une pleine lune. C’était le dernier jour de la chasse d’automne, le dernier jour d’Ellis.
Elle pinça mentalement la date, la nota dans sa mémoire comme on grave une planche. Morag Sinclair. Disparue. Pleine lune. Amie d’Ellis ? Employée au domaine ? L’une des deux silhouettes qui fuyait dans les collines ?
Derrière le comptoir, la serveuse essuya une tasse en l’observant sans le cacher.
« On la cherche plus, depuis longtemps, » fit-elle, mi-écœurée. « Trois disparus en dix ans dans ce coin, et personne ne pose de questions. Vous comprenez, les gens d’ici, ils ont la mémoire courte quand ça arrange la famille Blackwood. »
Iona lâcha l’affiche. Trois disparus. Ellis. Morag. Et une autre ?
Elle sortit du café, le thé brûlant entre ses mains, et remonta vers sa Land Rover. Le ciel s’assombrissait à l’ouest, là où montaient les pics du Ben Wyvis, et derrière elle elle sentait encore le regard de cette silhouette dans la fenêtre du domaine.
Elle sortit son téléphone et composa le numéro de la clinique, un réflexe idiot pour vérifier ses messages. Une notification s’afficha :
Dr MacElroy : « Il faut que je vous parle. Passez me voir ce soir. Ne dites à personne que vous revenez d’où vous venez. »
Iona acquiesça dans le vide et écrasa l’accélérateur.
Elle avait trop de questions. MacElroy, lui, semblait enfin prêt à donner des réponses — ou à enterrer la dernière trace de vérité qui restait dans ce village. L’une ou l’autre possibilité la terrifiait. Mais elle ne pouvait pas reculer, pas maintenant qu’elle savait pour Morag.
Il y avait une troisième silhouette dans cette histoire, et quelqu’un, quelque part, la cherchait encore.