L'Héritier Lié à la Lune
Lire le chapitre 9: Waking Howls
La heure était incalculable quand Iona abandonna tout espoir de sommeil. Les draps étaient tordus autour de ses jambes, son cœur battant encore la mesure des hurlements qui avaient cerné sa maison. Le silence qui avait suivi était pire, un vide hostile où chaque craquement de la charpente devenait une menace.
Elle se leva, enfila son gros pull en laine, et poussa la porte de sa cuisine sans allumer. L'air de la nuit entra, chargé d'humidité et de bruyère. La lune était haute, presque pleine — encore quelques jours, calcula-t-elle machinalement.
Sa main trouva le locket contre sa poitrine. Elle n'avait pas osé l'enlever depuis la veille, comme si le retirer pouvait la rendre vulnérable. Sa mère, Rose. La fille disparue des Blackwood. Une femme qui avait fui cette famille autant qu'Iona avait fui Glasgow.
Au bord de son jardin, là où les pierres sèches cédaient la place aux premières touffes d'ajonc, une ombre plus noire que la nuit se détacha du paysage.
Iona retint son souffle.
Le loup était énorme. Plus grand qu'aucun loup qu'elle eût jamais vu — et elle en avait traité, des chiens, des huskies, des malinois qui ressemblaient à des loups sans en être. Celui-ci était autre chose. Le poil noir luisait sous la lune, les épaules massives dépassaient largement la taille canine. Il se tenait parfaitement immobile, la tête légèrement inclinée, comme s'il l'observait avec une intelligence presque humaine.
Elle ne bougeait pas. Lui non plus.
Le locket semblait chauffer contre sa peau. À moins que ce ne fût la fièvre de sa propre peur. Une minute passa, peut-être deux. Le loup remua enfin — un mouvement brusque, un élan vers la gauche, puis il disparut dans les fougères. Pas une course de fuite. Une décision. Un message délivré.
Iona resta sur le seuil longtemps après qu'il fut parti, le corps vibrant de l'adrénaline qui retombait.
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Le lendemain matin, elle trouva Lachlan Blackwood dans la réserve du cabinet vétérinaire, comme si le monde entier conspirait à le faire entrer par la porte arrière.
« Comment êtes-vous entré ? » demanda-t-elle en verrouillant la porte derrière elle.
Il se retourna. Il avait les traits tirés, les yeux cernés de quelqu'un qui n'avait pas dormi depuis des nuits. Mais il n'était pas blessé, pas comme la dernière fois. Juste épuisé.
« La porte de service n'était pas fermée à clé. »
« Elle l'était. »
Il haussa une épaule. « Je connais les serrures de ce village. »
Iona posa sa sacoche sur le comptoir et le dévisagea. Les questions de la nuit précédente lui brûlaient la gorge — celles de la nuit entière, pas seulement celles des heures sombres. « J'ai vu un loup. Cette nuit. Dans mon jardin. »
Il ne cilla pas. « Il y a des loups dans les Highlands. Ils reviennent depuis l'Angleterre, certains le disent. »
« Il était plus grand qu'un loup, Lachlan. Et il me regardait comme — » Elle s'arrêta, cherchant le mot juste. « Comme s'il attendait quelque chose. Comme si j'étais attendue. »
Un muscle tressaillit dans sa mâchoire. « Vous auriez dû rester dans votre maison. »
« Vous auriez dû me dire la vérité. »
Il passa une main dans ses cheveux sombres, un geste de frustration qu'elle commençait à reconnaître. « Je vous protégerai, Iona. Quoi qu'il arrive. C'est tout ce que vous devez savoir. »
« Quoi qu'il arrive ? » Elle fit un pas vers lui, la colère montant. « Trois personnes ont disparu en dix ans dans ce village. Morag Sinclair a disparu il y a un an, exactement à la pleine lune, et sa photo est accrochée chez vous. Ellis est mort près de votre domaine. Et vous me dites que vous me protégerez ? Vous me protégerez de quoi ? »
Le silence se fit lourd. Lachlan la regarda avec une intensité qui n'avait rien de menaçant, mais qui disait trop de choses qu'il ne disait pas.
« Venez », dit-il enfin.
Il la fit monter dans son Land Rover défraîchi et roula vers le nord, hors de la route goudronnée, sur des pistes de terre que la pluie avait défoncées. Iona ne posa pas de questions. Les questions n'avaient rien donné jusqu'à présent.
Ils s'arrêtèrent devant une masure de berger abandonnée, son toit de tôle rouillée à moitié effondré. Lachlan coupa le moteur et resta un moment sans bouger, les mains crispées sur le volant.
« Ce que je vais vous montrer, vous ne pourrez pas le dire à âme qui vive », dit-il sans la regarder. « Pas même à Gareth. Pas même au docteur MacElroy. Pas même à votre meilleure amie, si vous en aviez une. »
« Je n'ai pas beaucoup d'amis ici. »
Il tourna enfin la tête vers elle. Ses yeux étaient d'un gris étrange, presque clair, qui semblait briller dans la pénombre de l'habitacle. « Je vous demande votre parole. Pas celle d'une vétérinaire. Celle d'Iona MacRae, la fille de Rose. »
Le nom de sa mère dans sa bouche fit quelque chose à l'intérieur d'elle. Une reconnaissance. Une terreur confuse.
« Vous avez ma parole. »
Ils marchèrent une centaine de mètres à travers des genêts humides, puis Lachlan s'arrêta devant une paroi rocheuse couverte de mousse. Il poussa un panneau de pierre qui semblait solidaire du substrat, mais qui pivota avec un grincement sourd, révélant une ouverture sombre.
L'air qui en sortit était froid, chargé d'une odeur minérale et humide.
« Le réseau de grottes », dit-il. « Il court sous toute la vallée, de notre domaine jusqu'au-delà du loch. Personne ne le connaît en entier. Nous n'en connaissons même pas la moitié. »
« Nous ? »
Il n'enchaîna pas. « Ce que vous verrez là-dedans restera dans cette terre. Vous me croirez ou vous ne me croirez pas, mais vous ne le direz pas. »
Il entra le premier, la torche de son téléphone allumée. Iona le suivit dans le boyau rocheux, étonnée par l'absence de peur. Ou plutôt par le fait que sa peur était submergée par autre chose — une détermination farouche à comprendre enfin ce qui se passait.
La grotte s'ouvrait au bout de quelques minutes sur une salle plus vaste, dont le plafond s'élevait dans une obscurité impossible. Des marques couraient sur les parois — des griffures. Anciennes, incises dans la pierre calcaire, certaines si profondes qu'elles semblaient avoir été taillées par des siècles d'ongles.
Iona les toucha du bout des doigts. Elles étaient plus larges que la main d'un homme.
« Ceci », dit Lachlan, sa voix résonnant contre les parois, « est notre aller-retour quand la lune est pleine. Mais l'entrée de ce côté ne s'ouvre que pour ceux qui portent notre sang ou qui ont donné leur parole. »
Il recula, attrapa son bras et l'attira doucement vers la sortie. « C'est tout ce que je peux vous montrer aujourd'hui. C'est déjà trop. »
De retour à la lumière du jour, il cligna des yeux comme un homme qui revient à la surface après une immersion trop longue. Il tenait toujours son bras, et il ne le lâcha pas tout de suite.
« Les disparitions, Iona... Ce n'est pas ce que vous croyez. »
« Alors expliquez-moi. »
« Je ne peux pas. Pas encore. Pas avant que vous ayez accepté ce que vous avez déjà vu. »
Elle dégagea son bras, moins par colère que pour reprendre ses esprits. « Ce que j'ai vu, c'est un loup de trois fois la taille d'un chien qui m'a regardée comme un homme regarde une femme. Une famille qui disparaît chaque pleine lune. Et une femme dont le portrait trône chez vous et que vous avez prétendu ne pas connaître. »
Il ne répondit pas. Il ne pouvait pas.
Ils retournèrent au Land Rover en silence, et roulèrent jusqu'au village sans un mot. Quand il la déposa devant le cabinet vétérinaire, il baissa sa vitre.
« Vous avez donné votre parole », dit-il doucement. « Je la tiendrai comme si c'était la mienne. Mais ne remerciez pas votre curiosité, Iona. Elle vous a déjà fait entrer dans un monde dont on ne sort pas indemne. »
Il repartit avant qu'elle pût répondre.
Iona resta sur le trottoir, le locket brûlant contre sa peau, le goût de la terre humide encore dans sa gorge. Elle avait donné sa parole. Mais elle n'avait pas promis d'arrêter de creuser. La pierre qu'il avait soulevée avait révélé une grotte — elle avait maintenant une idée plus précise de ce qu'elle cherchait. Et elle savait où trouver des réponses qu'il ne lui donnerait pas : dans les archives. Dans les livres. Partout où les secrets d'une famille oublient de se cacher après trois siècles.
Elle entra dans le cabinet, retrouva Gareth déjà installé, et lui demanda s'il connaissait quelqu'un à la bibliothèque du bourg qui pourrait l'aider à consulter les registres paroissiaux du XVIIIe siècle.
Gareth lui lança un regard curieux, mais il ne posa pas de questions. Il commençait à savoir comment lire sur son visage les batailles qu'elle aurait bien du mal à gagner.