L'Héritière et le Chroniqueur Anonyme
Lire le chapitre 3: The Banker's Invitation
La salle de bal de Lady Pemberton étouffait sous les chandeliers de cristal, une serre de soie et de murmures où chaque éventail dissimulait une manigance. Nell suivait sa tante à travers la foule comme un canot dans le sillage d’un navire de guerre, saluant des duchesses aux noms oubliables et des comtes dont les domaines hypothéqués sentaient le renfermé.
— Le duc d’Ashworth est présent ce soir, murmura sa tante sans tourner la tête. Il est jeune, riche, et d’une beauté qui fait tourner les têtes. Mais ne t’y attache pas : il est aussi un original, ennemi déclaré de ces journalistes anonymes qui salissent la réputation de la Cité.
Nell feignit d’admirer les fresques du plafond. Son pouls s’accéléra pour une tout autre raison. L’ennemi public numéro un de H. Ellery se tenait quelque part dans cette pièce.
— On dit qu’il a juré de débusquer l’auteur du *Courrier des Finances*, poursuivit sa tante. Il a offert une récompense de sa poche. Cinq cents livres pour toute information menant à l’identité de ce… ce charlatan.
— Et que lui a fait ce Charlatan ? demanda Nell d’un ton qu’elle espérait léger. Lui a-t-il volé son gâteau ?
Sa tante la foudroya du regard. Clarissa, à sa droite, étouffa un rire derrière son éventail.
— Le duc est un homme sérieux, Eleanor. Les gens comme lui ne plaisantent pas avec l’argent des autres. Il représente un syndicat d’investisseurs ruinés par les conseils de ce faussaire.
Nell serra le locket contre sa poitrine. Ruinés ? Les conseils de H. Ellery avaient fait tripler les actions du chemin de fer de l’Ouest l’automne dernier. Les investisseurs qui avaient suivi ses recommandations s’étaient enrichis. Ceux qui n’avaient pas écouté… Eh bien, ils n’avaient qu’à mieux lire.
— Il vient vers nous, prévint Clarissa. Oncle Ashworth, rectifia-t-elle, le tenant à distance des lèvres.
Le duc d’Ashworth était grand, plus grand que Nell ne l’avait imaginé depuis le salon de l’Oceanic. Ses cheveux noirs étaient disciplinés mais sa mâchoire portait une ombre de barbe qui défiait les conventions. Ses yeux gris, perçants comme de l’acier trempé, la parcoururent avec une précision qui la mit à nu.
— Miss Wentworth, dit-il en s’inclinant. Votre réputation vous précède.
— Espérons que ce soit la bonne, répliqua Nell. Il y a tant de rumeurs qui circulent sur les étrangères.
Un éclat de surprise traversa son regard. Il s’attendait à une ingénue, pas à une repartie.
— On dit que vous avez fait une remarque fort intelligente dans le salon de l’Oceanic. À propos du commerce du coton, si je ne m’abuse.
Nell sentit le sang quitter son visage. Les deux gentlemen du salon. Ils l’avaient reconnue.
— Je n’étais qu’une passagère curieuse, monsieur le duc. Une Américaine qui pose des questions naïves sur l’Angleterre.
— Les questions naïves ne citent pas les tarifs douaniers de Liverpool avec une précision d’actuaire.
La tante de Nell toussa discrètement. Clarissa battit des cils comme une poupée mécanique.
— Eleanor aime les chiffres, c’est tout, intervint la tante. Une lubie d’enfance. Elle a grandi dans un comptoir de commerce, vous savez.
— Un comptoir de commerce. Intéressant.
Le duc étudia Nell comme un spécimen sous un microscope. Elle soutint son regard, refusant de céder un pouce.
— Les Américaines ont une liberté d’esprit qui nous déroute parfois, dit-il. On dit que vous avez la tête pleine de chiffres… et le cœur vide de sentiment.
— On dit beaucoup de choses, répliqua Nell. La plupart sont fausses. Le reste est exagéré.
Il sourit. Un vrai sourire, cette fois. Un craquelure dans la statue de marbre.
— Miss Wentworth, je crois que la saison sera moins ennuyeuse que prévu.
La main de sa tante s’enfonça dans le bras de Nell comme une pince de homard. L’avertissement était clair : ne gâche pas cette occasion.
— Puis-je vous offrir une limonade ? proposa le duc.
Nell accepta, laissant sa tante exulter en silence. Ils traversèrent la foule jusqu’à une table chargée de rafraîchissements. Le duc s’arrêta devant un groupe de messieurs en redingote sombre, leurs visages plissés de gravité.
— Ah, Ashworth, dit un homme au nez rubicond. Nous discutions justement de ce coquin d’Ellery et de sa dernière manigance.
Nell prit un verre de limonade et le porta à ses lèvres pour masquer son expression.
— Sa recommandation du charbon gallois, poursuivit le rubicond. Mon Dieu, quelle folie ! Qui investirait dans des mines qui n’ont pas produit un shilling ?
Les messieurs hochèrent la tête. Nell vit rouge. La mine de Pen-y-Craig avait triplé sa production le mois dernier. Le marché ne l’avait pas encore intégré, mais les ordres d’exportation étaient publics. N’importe quel imbécile avec un minimum de jugeote le verrait.
Elle posa son verre avec un claquement plus sec que prévu.
— Avec tout le respect que je vous dois, monsieur, dit-elle en s’adressant au rubicond, les mines de Pen-y-Craig viennent de signer un contrat d’exclusivité avec la marine royale. Le charbon gallois de cette qualité est un placement sûr, pas une spéculation.
Un silence de mort tomba sur le groupe. Le rubicond la dévisagea comme si elle avait poussé une tête de cheval sur la table.
Le duc d’Ashworth la regardait avec une intensité nouvelle. Ses yeux gris semblèrent traverser ses robes, sa chair, pour lire le calcul derrière son front.
— Miss Wentworth, dit-il lentement, où avez-vous appris cela ?
Nell sentit le danger. Trop loin. Elle avait été trop loin.
— Mon père était négociant, monsieur. Les contrats de la marine font partie de la correspondance commerciale ordinaire. Rien d’extraordinaire.
— La plupart des jeunes filles de votre âge savent distinguer les rubans de soie, mais pas les contrats d’approvisionnement de l’Amirauté.
— Je ne suis pas la plupart des jeunes filles.
Il inclina la tête, un sourire naissant au coin des lèvres. Ce n’était plus un prédateur qui la sondait, mais un joueur qui venait de découvrir une pièce inattendue sur l’échiquier.
Le rubicond marmonna quelque chose sur les femmes qui s’occupent de leurs affaires et s’éclipsa avec ses acolytes. Le duc resta.
— Vous savez, murmura-t-il en se penchant vers elle, H. Ellery a recommandé ces mêmes mines il y a trois semaines. Vous n’auriez pas, par hasard, lu sa dernière circulaire ?
Nell se força à rire, un son faux comme des perles de verre.
— Je lis les rubriques mondaines, monsieur le duc. Pas les bulletins financiers.
— Dommage. Vous auriez une opinion éclairée sur son style.
Elle soutint son regard, les mains moites dans ses gants. Il ne pouvait pas savoir. Personne ne pouvait savoir. Mais ses yeux disaient autre chose. Ils disaient : je te vois.
Elle fut sauvée par le fracas d’un service de verres renversé à l’autre bout de la salle. Clarissa, rouge de honte, était entrée en collision avec un vieux comte. Nell saisit l’occasion pour s’excuser et s’éclipser, rejoignant sa cousine pour l’aider à ramasser les débris.
L’incident passa. Le duc s’éloigna, non sans lui lancer un dernier regard par-dessus son épaule.
Dans le fiacre qui les ramenait à Mayfair, Nell tremblait encore. Sa tante triomphait de son succès mondain. Clarissa ruminait sa maladresse. Personne ne remarqua le messager en livrée qui attendait sur les marches de la maison.
La lettre était remise à sa tante, cachet de cire verte frappé d’un croissant de lune.
— Le Syndicat Lamplighter, lut sa tante à voix haute. Quel drôle de nom. Ils t’invitent à leur réception bancaire privée de jeudi prochain à la Cité.
Nell tendit la main, le cœur battant à tout rompre. Le Syndicat Lamplighter. La plus vieille banque privée de Londres. L’endroit où les fortunes se faisaient et se défaisaient dans l’ombre. L’endroit où elle pourrait approcher des financiers sans être vue comme une femme.
Une réception pour des banquiers. Il y aurait des hommes d’affaires de toute l’Europe. Et éventuellement… des imprimeurs, des courtiers, des gens qui fabriquaient et distribuaient les circulaires financières.
Mais une femme n’y serait jamais admise.
Nell se retira dans sa chambre, ferma la porte à clé, et sortit le locket de son décolleté. Le portrait de sa mère la regardait depuis l’ivoire miniature. Sa plume tremblait.
Une réception de banque. En plein jour. Parmi des hommes qui sauraient reconnaître un investissement judicieux d’une absurdité.
Il n’y avait qu’une seule façon d’y participer.
Elle ouvrit le carnet à la page vierge. De l’encre, il lui en fallait. Du papier — elle avait déchiré une page de la Bible dans le tiroir, une profanation vénielle. Et une tenue.
Elle se regarda dans le miroir fendillé. Ses cheveux blonds pouvaient être assombris. Ses épaules pouvaient être élargies avec un manteau d’homme. Son visage… son visage était trop doux, trop féminin.
À moins de le rendre plus dur.
Elle tracerait la route demain. Pour l’instant, elle écrivait dans le carnet, une lettre de plus à son père mort.
*Papa, je vais faire ce que tu m’as appris. Je vais entrer dans la fosse aux lions et je vais en sortir avec leurs secrets dans ma poche.*
Le locket se referma sur un clic. Dehors, Londres s’enveloppait de brume, une ville de masques et de mensonges.
Elle serait la plus belle des mensonges de la saison.