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L'Héritière et le Chroniqueur Anonyme

Lire le chapitre 4: The Debt's Shadow

Le brouillard de Londres, ce matin-là, s’accrochait aux réverbères comme une mauvaise conscience. Eleanor comprimait ses gants entre ses doigts tandis que le fiacre cahotait vers Lincoln’s Inn, où l’étude de son père, Wentworth & Fils, n’était plus qu’une plaque de cuivre terni. Elle avait menti à sa tante — une visite chez la modiste, avait-elle dit. Eleanor avait besoin de l’intérieur de l’étude pour constater de ses propres yeux la situation de son héritage.

Le solliciteur, un certain Mr. Pettigrew, avait le visage d’un homme qui rendait rarement de bonnes nouvelles.

« Mademoiselle Wentworth », dit-il en lui faisant face, ses papiers formant un mur entre eux, « votre père… » Elle l’interrompit d’un geste sec. « Je suis riche, n’est-ce pas ? C’était là l’objet de cette visite. Confirmer le montant. » Il baissa la voix, comme s’il craignait que les murs écoutent. « Votre père a laissé une dette importante. Le manoir du Kent est hypothéqué, les investissements qu’il avait faits dans les chemins de fer argentins se sont effondrés… Peut-être saviez-vous qu’il spéculait beaucoup, ces dernières années. » Le cœur d’Eleanor cessa de battre une demi-seconde. Puis, comme un métronome entêté, il reprit son rythme. « Précisez les chiffres. » « Après liquidation des actifs et paiement des créanciers prioritaires, il vous reste… » Pettigrew hésita. « Deux cent quarante livres, tout compris. »

Deux cent quarante livres. À peine de quoi tenir quelques mois dans la maison de sa tante entre thés et robes neuves. Son père — cet homme qui l’avait portée sur ses épaules, qui lui avait appris à lire les bilans comme on lit des poèmes — mort ruiné sans un mot. Il avait caché sa misère derrière des sourires larges et des chevaux fringants.

Eleanor resta immobile. « Et ma mère ? Son héritage ? » « Il était compris dans la communauté des biens. Et votre mère, que Dieu la garde, avait été très généreuse avec votre père. »

Elle sortit de l’étude sans signer rien, le brouillard lui glaçant la peau. Deux cent quarante livres. Son rêve londonien s’effondrait avant même d’avoir commencé. Le locket qu’elle portait contre sa poitrine, contenant ses carnets secrets et le certificat d’action des mines de cuivre du Michigan, pesait soudain comme une enclume.

Une présence se matérialisa à son côté, s’invitant en parasite dans ce moment de solitude. « Mademoiselle Wentworth. Quelle coïncidence. » Il avait la voix mielleuse qu’elle avait appris à détester chez les hommes d’affaires de son père, ceux qui serraient la main trop longtemps.

Eleanor se retourna lentement et se trouva face au Duc de Wrexham. Il était moins vieux qu’elle ne l’avait cru — la cinquantaine, peut-être, mais avec un visage lisse de celles qui n’ont jamais travaillé et des doigts manicurés tenant une canne au pommeau doré. L’onctuosité de son sourire la mit mal à l’aise.

« Votre Grâce », dit-elle avec un salut mesuré.

Il l’examina longuement. « Vous avez le visage d’une jeune femme qui vient d’apprendre une vérité déplaisante. » Sa franchise la surprit. « Je viens de sortir d’une étude comptable. C’est rarement joyeux. » « Non, en effet. Surtout quand le solliciteur découvre que le capital espéré s’est évaporé. »

Eleanor se figea. Il savait. Elle le dévisagea — ses yeux bleus trop clairs, la façon dont il tenait sa canne comme une épée — et elle comprit que l’homme devant elle n’était pas le vieux duc inoffensif que sa tante espérait lui faire épouser.

« Vous êtes bien informé, Votre Grâce. » « Je vous attendais ici. Je savais que vous viendriez compter votre argent dès que les premières invitations au mariage commenceraient à circuler. »

Il avait une façon de vous faire entrer dans son jeu sans que vous ayez le choix.

« Votre père était un homme de talent », dit-il, la détaillant comme on courtise un actif, avec un appétit financier déguisé en élégance. « Mais il avait une faiblesse pour le jeu. Nous en avons fait affaire ensemble. Une affaire privée — un billet à ordre, partiellement non honoré au moment de son décès. Il me doit une somme intéressante. » Eleanor garda son souffle. « Et combien, Votre Grâce ? » « Mille livres. »

Mille livres. Elle pouvait tout aussi bien lui offrir la lune, pour ce qu’elle en avait. À l’exception que si elle n’avait plus rien, il n’y avait plus d’alliance du tout.

« Je vois que cette information vous trouble », observa-t-il, avec la délectation d’un chat face à une souris. « Et c’est précisément pour cela que je vous propose un arrangement. »

Il sortit de son manteau une enveloppe cachetée d’un sceau discret. « Ceci est une copie du certificat de votre dette. Si vous acceptez ma proposition, je détruirai l’original et je garderai le silence sur la nature exacte de votre dot. Le monde entier continuera à croire que la fortune Wentworth traverse les mers. Vous pourrez faire bonne figure pendant toute la saison. »

Elle était une créature de papier dans les mains d’un homme qui avait saisi toutes les ficelles avant même qu’elle entre dans la pièce.

« Et que voulez-vous en échange ? » « Peu de chose. Une lettre. Elle est entre les mains d’un prêteur sur gages de Cheapside, un dénommé Jacob Marrow, qui refuse de me la restituer car elle est adossée à une dette antérieure. Cette lettre contient des informations… disons personnelles, que je souhaite venger. Récupérez-la pour moi, et votre dette est effacée. »

« Un prêteur sur gages de Cheapside ? » Eleanor arqua un sourcil, refusant de paraître naïve. « Vous êtes duc, Votre Grâce. Envoyez un de vos hommes la récupérer. »

« Marrow est un juif obstiné qui ne fait pas affaire avec les chrétiens qu’il soupçonne de vouloir l’humilier. Il ne traite qu’avec des visages nouveaux, des personnes qui entrent dans son officine sans arrière-plan. Il préfère les jeunes femmes qui cherchent à vendre un collier ou à payer un billet de dette. » Il plissa les yeux, la jaugeant. « Vous entrez généralement parfaitement dans ce profil. Et avec un peu de talent, vous pourriez y entrer et en sortir sans éveiller le moindre soupçon. »

Eleanor restait les bras croisés, pesant les intérêts contradictoires. Elle percevait la duplicité du duc comme une odeur de métal chaud. Mais il lui manquait l’élément essentiel : pourquoi une affaire concernant son père était-elle si importante pour qu’un duc se donne la peine de guetter une héritière à la sortie d’une étude ?

« Et si je refuse ? » Le sourire du duc s’effaça d’un cran, sans disparaître entièrement. « Alors je serai obligé, lors de notre prochaine conversation à propos de votre dot, de révéler les chiffres exacts à votre tante, au marquis de Carrington, et à toute personne susceptible d’en être intéressée. Vous serez la jeune fille pauvre la plus courtisée de Londres en apparence, mais la plus démunie en réalité. Le mariage que cherche votre famille cessera d’intéresser quiconque. Vous vous retrouverez sans nom, sans protecteur, et j’ai bien peur que même votre facette d’écrivaine anonyme ne vous sauve pas. »

Eleanor sentit l’ombre passer sur son visage. Comment pouvait-il savoir ? Non, son regard était trop assuré sur le jeu de la valeur visible, pas sur ses secrets. Il utilisait la menace comme un levier universel — la ruine sociale.

Elle prit la lettre. Elle la retourna entre ses doigts. L’écriture de son père, cette écriture large et exubérante qui n’aurait jamais annoncé la ruine. Le temps manquait pour évaluer toutes les options. Et si elle pouvait lire la lettre avant de la livrer, elle saurait ce qu’elle trahissait.

« L’adresse du prêteur me parviendra le moment venu des mains de votre valet, ou je vous la donnerai ici, prononcée », finit-il par dire, lisant son trouble. « Marrow tient échoppe au 14 Rose Alley, Cheapside. Il ouvre ses portes à l’aube et les ferme au crépuscule. Le temps presse, mademoiselle. La dette dont je détiens le certificat sera prononcée dans huit jours. »

« Huit jours ? » « Vous disposez de la semaine pour accomplir votre mission. »

Une semaine. Dans cette maison de Mayfair où la cousine Clarissa veillait sur chaque entrée et sortie, où tante Agatha contrôlait la correspondance et les visites. Et pendant ce temps, son père — son pauvre père — dormant déjà dans la terre froide du Kent, lui laissait en héritage des dettes, des lettres compromettantes et des soupçons. Le petit carnet dans son locket contenait déjà l’ébauche de sa prochaine circulaire. Pour la première fois de sa vie, elle savait que sa plume était aussi une arme défensive.

Elle leva les yeux vers Wrexham, une violence contenue dans les veines, magnifiquement orchestrée en surface : « Je le ferai. » Il sourit, satisfait. « J’en étais sûr. Vous êtes une femme pragmatique, mademoiselle Wentworth. C’est ce que j’admire chez vous. »

Il disparut dans le brouillard, absorbé par la ville, laissant Eleanor debout sur le trottoir, l’enveloppe au poing, regardant le flot des Londoniens indifférents à sa misère. Il faut que je le lise, ce document. Je ne remettrai pas à ce duc une seule feuille qui parle de mon père sans savoir ce qu’elle dissimule.

Mais pour lire la lettre, il fallait d’abord la prendre. Et pour la prendre, il fallait entrer dans une officine de prêteur de Cheapside en femme seule, sans chaperon, sans arme. En marraine à un monde d’hommes qui avaient appris à se méfier d’une femme portant un locket à son cou.

La main d’Eleanor glissa sous son col. Ses doigts touchèrent le métal froid du locket de sa mère. Elle le tint serré quelques secondes — non contre la mémoire, mais comme on tient une promesse.

Il me faut un plan. Et il me faut une tenue d’homme.