L'Heure du Dernier Gardien de Phare
Lire le chapitre 7: The Budget Cut
La notification du satellite vibra sur la table de la cuisine à six heures du matin. Freya, encore enveloppée dans son duvet humide, attrapa le téléphone en maugréant. Le visage de Gareth apparut à l'écran — son producteur, arborant cette expression qu'elle connaissait trop bien : celle des décisions déjà prises.
« Freya. Écoute-moi bien. »
Elle se frotta les yeux, s'assit sur le rebord du lit défait. Dehors, la lumière grise de l'aube arctique rampait sur les toits d'ardoise du village.
« Je t'écoute, Gareth. »
« La compagnie maritime a confirmé. Leur représentant, un certain Quinn — directeur des opérations régionales — débarque sur l'île dans une semaine. Réunion publique, annonce officielle du calendrier de fermeture, tout le tralala. »
Freya sentit son estomac se nouer. Elle connaissait déjà la suite.
« Je veux une interview exclusive avec ce type. En face à face. Avant qu'il ne reparle à qui que ce soit d'autre.
— Gareth, tu sais bien que les compagnies maritimes ne parlent pas aux documentaristes indépendants comme—
— Alors trouve une raison. Une histoire. Quelque chose qui justifie que tu restes là-bas et que tu nous ramènes quelque chose de vendable. Parce que sinon, Freya, je te rappelle. Et je n'ai pas envie de te rappeler. »
La connexion grésilla. Il coupa avant qu'elle puisse répondre.
Freya resta immobile un long moment, le téléphone encore collé à son oreille. Une semaine. Une semaine pour trouver un angle, une accroche, un prétexte qui la rendrait indispensable. Ou elle rentrait à Édimbourg la queue entre les jambes, avec trois heures de rushes de phare et une collection de secrets d'île qui ne feraient jamais un film.
Elle enfila son ciré et sortit dans l'air piquant. Le village s'éveillait à peine — quelques fenêtres éclairées, la cheminée de Morag qui fumait déjà au bout de la rue. Freya descendit vers le port, les mains dans les poches, le cerveau en ébullition.
L'idée lui vint comme une bourrasque.
Il y avait un angle. Un angle qu'elle n'avait pas encore exploré : les promesses. La liste que Iain Munro portait sur lui le jour de sa mort. Le frère du docteur, celui qui avait promis la modernisation, l'équipement, la vie meilleure — et qui avait disparu dans la mer avec tout ça. Et maintenant la compagnie maritime annonçait la fermeture du phare. Le dernier symbole du lien de l'île avec le monde extérieur.
Si elle pouvait connecter les points — la mort de Iain, les promesses non tenues, la fermeture du phare — elle avait une histoire. Pas juste un documentaire sur un phare. Une histoire sur ce qu'une communauté perd quand on lui retire ses promesses.
Elle bifurqua vers la clinique.
Alistair était dans son minuscule bureau, penché sur un dossier. Il leva les yeux quand elle entra, et quelque chose dans son regard lui dit qu'il avait déjà entendu la nouvelle.
« Vous êtes au courant, dit-il. Pour Quinn.
— Gareth m'a appelée il y a vingt minutes. »
Il referma le dossier, ôta ses lunettes. « Il veut une interview.
— Il veut que je trouve une histoire qui justifie mon séjour. Sinon, je repars. »
Un silence. Alistair la dévisagea avec cette intensité tranquille qui la mettait toujours mal à l'aise.
« Et vous avez pensé à quoi ? »
Freya hésita. Le sol de la clinique semblait soudain très intéressant.
« Aux promesses. Celle que votre frère portait sur lui. Le dossier que vous avez mentionné.
— Mon frère est mort, Freya. Et ses promesses avec lui.
— Exactement. Et c'est peut-être ça, l'histoire. Une île qui vit sur des promesses mortes. Votre frère a promis la modernisation, il est mort avant de la livrer. La compagnie maritime a promis de maintenir le phare pendant cent cinquante ans, elle ferme dans un an. Donald promet de maintenir la lumière, son assistant meurt, sa fille disparaît. » Elle fit un pas en avant. « Tout le monde, sur cette île, vit dans l'ombre d'une promesse non tenue. C'est ça, le documentaire. Pas juste le phare. »
Alistair resta silencieux longtemps. Quand il parla, sa voix était basse, presque blessée.
« Et vous pensez que c'est une bonne idée de rouvrir ces blessures ? Pour un film ? »
La question la frappa plus durement qu'elle ne s'y attendait. Elle pensa à Donald, à ses mains abîmées caressant le verre de la lentille. Au journal avec « Eilidh » écrit encore et encore.
« Je pense, dit-elle lentement, que ces blessures sont déjà ouvertes. Et que personne n'a jamais pris la peine de les écouter. »
Une longue pause. Alistair se leva, passa une main dans ses cheveux déjà en bataille.
« Le dossier de mon frère est aux archives de la mairie. Morag en a la clé. Si elle accepte de vous le montrer, c'est son choix. Mais je vous préviens : il y a des choses, là-dedans, que les gens d'ici préfèrent ne pas voir remonter à la surface.
— Comme quoi ? »
Il ne répondit pas. Il attrapa sa veste, se dirigea vers la porte.
« La consultation de Robbie commence dans dix minutes. Vous voulez assister ? En tant que témoin, pas de caméra. »
Il la défiait, elle le savait. Tester sa sincérité. Voir si elle était prête à mettre la caméra de côté pour comprendre vraiment.
« D'accord. »
Robbie était un homme d'une cinquantaine d'années, pêcheur, les épaules larges et le teint rougi par le sel. Il était assis sur la table d'examen, torse nu, tandis qu'Alistair lui pressait doucement la poitrine.
« La douleur est toujours là ? demanda le docteur.
— Ça vient par vagues. Comme la marée. »
Alistair fronça les sourcils. Il rangea son stéthoscope, ouvrit un tiroir, en sortit un appareil que Freya ne reconnut pas.
« Vous savez ce que c'est ? » demanda-t-il en le lui montrant.
Robbie haussa les épaules. « Un machin. Vous m'aviez dit que c'était de la récupération.
— C'est un défibrillateur portable. Il est arrivé par erreur dans une livraison destinée à l'hôpital de Stornoway il y a trois ans. On ne l'a jamais renvoyé, parce qu'on savait qu'on n'en aurait jamais un autre. »
Il le posa sur la table.
« Le problème, Robbie, c'est que cet appareil a besoin de piles de rechange. Et que je n'ai pas de piles de rechange. Elles étaient dans le colis que votre frère Denny aurait dû transporter le jour où il est mort. »
Le silence qui suivit était si épais qu'on aurait pu le couper au couteau. Robbie baissa les yeux, les mâchoires serrées.
« Denny est mort en mer, dit-il enfin. Pas de ma faute.
— Je ne dis pas que c'est de votre faute. Je dis que son bateau transportait des provisions médicales qui ne sont jamais arrivées. Et que sans ses provisions, je ne peux rien pour vous si votre cœur lâche de nouveau. »
Freya regarda Robbie digérer l'information. Il se rhabilla lentement, sans un mot, puis quitta la clinique sans se retourner.
Alistair resta immobile, le défibrillateur dans les mains, comme s'il pesait une tonne.
« Vous l'avez fait exprès, dit Freya doucement.
— Quoi ?
— Vous lui avez dit ça devant moi. Pour que je comprenne. Pour que je voie que ce n'est pas qu'une histoire de phare. Que les promesses mortes, ici, elles tuent littéralement. »
Alistair déposa l'appareil. Ses yeux rencontrèrent les siens, et pour la première fois, elle y vit autre chose que de la défiance. Elle y vit de la fatigue. Une fatigue si profonde qu'elle semblait vieille comme l'île elle-même.
« Votre frère Iain, dit-elle. Il avait une liste de promesses. Vous l'avez dit au pub. Elle est où, cette liste ? »
Il la regarda longuement.
« Elle est encore sur son corps. Quelque part au fond de la mer, entre ici et l'île de Lewis. On n'a jamais retrouvé le bateau. »
Un frisson parcourut l'échine de Freya. Le même bateau. Le bateau de Denny. Le bateau qui transportait les piles du défibrillateur. Le bateau sur lequel Iain Munro voyageait quand il est mort.
Tout était connecté. Elle le sentait maintenant, comme un fil invisible qui reliait chaque mort, chaque disparition, chaque promesse brisée de cette île depuis 1999.
« Une seule chose peut encore sauver votre projet, dit Alistair en remettant sa veste. Une seule chose qui intéresserait votre producteur et le représentant de la compagnie, si vous arriviez à la leur montrer.
— Quoi ?
— Prouver que la lumière du phare a été entretenue sans interruption depuis 1854. Que cette île a tenu ses promesses même quand le monde lui a tourné le dos. Et que la fermer, ce n'est pas mettre fin à une époque. C'est trahir un contrat vieux de cent soixante-dix ans. »
Il ouvrit la porte, puis se retourna.
« Mais pour ça, il faudrait que Donald accepte de vous laisser filmer ses registres. Et Donald ne parle à personne. Surtout pas aux gens qui veulent écrire l'histoire de sa lumière. »
La porte se referma. Freya resta seule dans la clinique, le cœur battant, une idée déjà en train de germer.
Elle savait exactement quoi faire.
Donald ne parlerait pas à une documentariste. Mais il parlerait peut-être à une femme qui transportait le compas brisé de son assistant mort, par une nuit de tempête, jusqu'à sa porte.