L'Hôte d'Hiver
Lire le chapitre 24: The Journal
La neige s'était arrêtée de tomber, mais le vent hurlait encore autour des fenêtres de l'auberge, comme un animal affamé. Dans le salon, le feu crépitait dans la cheminée, projetant des ombres dansantes sur les murs lambrissés. Maren était assise près de Julian sur le canapé, la lettre du shérif encore froissée dans sa poche, et devant eux, sur la table basse, reposait le journal à moitié brûlé.
Julian tendit la main, mais ses doigts hésitèrent au-dessus de la couverture de cuir noirci. Il respira profondément, puis la saisit.
— Je n'ai pas pu le lire là-haut, murmura-t-il. Le froid, la peur… Je l'ai seulement ramassé et je suis parti.
Maren posa sa main sur son avant-bras.
— Nous le lisons ensemble.
Il hocha la tête et ouvrit le journal. Les premières pages étaient intactes, l'écriture fine et régulière, celle d'un homme méthodique. Des notes sur la météo, l'altitude, les espèces d'oiseaux observées. Maren reconnut des termes ornithologiques précis, des listes de dates de migration, des croquis de plumages.
Julian tourna plusieurs pages, puis son doigt s'arrêta sur un passage.
— Écoute ça. « 3 mars. J'ai vu le pic à bec ivoire près de la rivière Winooski. Il est réel. Il est là. Je ne suis pas devenu fou. »
Maren se pencha.
— Le pic à bec ivoire ? Mais c'est une espèce disparue, non ?
— On le croyait disparu depuis les années quarante. Mon père a passé sa vie à chercher des preuves de sa survie. Sa thèse, ses articles, sa réputation… tout reposait là-dessus. Sa carrière universitaire s'est effondrée quand il n'a pas pu fournir de preuve concluante.
Julian tournait les pages plus rapidement maintenant, les lisant à voix haute par fragments.
— « 12 mars. Quelqu'un a visité le campement. Des traces, récentes. Je ne suis pas seul ici. » « 27 mars. Clara m'a écrit. Elle croit pouvoir m'aider à localiser le nid. Elle connaît la zone mieux que personne. Si elle dit vrai, tout est possible. »
— Clara ? répéta Maren. Qui est Clara ?
Julian haussa les épaules.
— Je n'ai jamais entendu ce nom.
Il continua de feuilleter. L'écriture devenait plus nerveuse, les lettres moins soignées, certaines lignes barrées avec colère.
— « 4 avril. On me suit. Définitivement. J'ai vu la même camionnette rouge trois fois aujourd'hui. Pas une coïncidence. Il faut que je fasse attention. »
— La camionnette rouge, répéta Maren. Le nom qui apparaît ensuite dans le journal comme une menace. Elle se souvint de la lettre anonyme, du nom que Lily avait mentionné. Le cœur de Maren se serra. Elle n'avait toujours pas dit à Julian tout ce qu'elle savait.
— Continue.
Julian tourna la page suivante. Elle était à moitié brûlée, le bord dentelé et noirci, mais une partie du texte restait lisible.
— « 15 avril. Clara m'a dit de venir au lodge avant l'hiver. Elle a parlé de la maison de sa grand-mère. Une auberge. L'Auberge du Nord. Elle dit que je pourrai m'y cacher. Que personne ne pensera à me chercher là. »
Maren se figea.
— L'Auberge du Nord ?
Julian la regarda.
— C'est le nom original de cette auberge, avant que ta grand-mère ne la renomme « Le Nid d'Hirondelle ». Quand elle l'a achetée dans les années quatre-vingt, elle a changé le nom. Il se trouve que la lettre de Lily et un nom gravé dans l'armoire du grenier mentionnaient ce nom.
Maren connaissait le grenier. Elle y avait passé des heures à fouiller parmi les objets de sa grand-mère, et la lettre de Lily était sa seule boussole. Elle ne dit rien.
Julian lisait plus vite, la voix légèrement tremblante.
— « 20 avril. J'ai trouvé le nid. Enfin. Haut dans un érable mort près de la crête ouest, à une heure de l'auberge de Beth. Je n'ai pas pu vérifier son contenu, la visibilité était mauvaise, mais je reviendrai. Je dois d'abord retrouver Clara. Elle est la clé. »
Maren sentit un frisson lui parcourir le dos.
— Clara ?
— Peut-être un pseudonyme, dit Julian. Peut-être une alliée. Je ne sais pas.
Il tourna encore quelques pages, puis s'arrêta net. L'écriture, à la fin, était devenue presque illisible, hachée, les mots bousculés.
— « 2 mai. C'est fait. Je sais tout maintenant. Tout. Pourquoi ils ne voulaient pas que je trouve ce nid. Pourquoi il ne faut pas que je parle à personne. Mais je dois la retrouver. Elle m'attend à l'auberge pour Noël. Je serai là. Quoi qu'il arrive. »
Julian abaissa le journal, les yeux fixés sur le feu.
— Noël. C'est dans trois mois.
Maren ne savait pas quoi dire. Le silence s'étirait entre eux, chargé de toutes les questions sans réponse.
— Clara, murmura-t-elle enfin. Ta lettre anonyme ne mentionnait pas ce nom, mais la carte, le petit oiseau… « Trouve le bon cœur. » Peut-être que Clara est le bon cœur. Peut-être qu'elle est içi.
— Ici ?
— Ta lettre, le petit oiseau de bois. Il a été déposé dans cette auberge. Quelqu'un savait où l'envoyer. Quelqu'un voulait que tu trouves cette piste. Et le journal dit que ton père devait venir ici à Noël. Il devait retrouver Clara. Mais il n'est jamais arrivé.
Julian lut le dernier paragraphe réalisable, prononçant les mots à voix basse.
— « Il est ici. Ils savent. Ils m'ont vu. Je dois trouver Clara avant qu'ils ne me trouvent. Elle est la seule qui peut témoigner. Mais je n'ai plus beaucoup de temps. »
La dernière ligne était à peine lisible, une écorchure dans le papier.
— « Si quelque chose m'arrive, dis à Julian que je l'aime. Qu'il sache que ce n'était pas une fuite. Que c'était une quête. »
Julian referma le journal brusquement, les articulations blanchies sur la couverture brûlée. Il resta silencieux un long moment, le souffle court, les épaules voûtées.
Maren tendit la main vers lui, mais il se leva d'un bond, faisant tomber une tasse vide qui se brisa sur le plancher.
— Il n'a jamais cessé de chercher. Il n'a pas abandonné Lily. Il n'a pas abandonné moi. Il cherchait quelque chose… Une preuve. Une vérité. Et quelqu'un ne voulait pas qu'il la trouve.
Il se tourna vers elle, les yeux brillants de colère et de douleur mêlées.
— Quelqu'un a essayé de brûler ce journal. Quelqu'un l'a suivi, l'a traqué, l'a peut-être tué. Et ce quelqu'un est peut-être encore là.
Maren se leva à son tour.
— Le nid. Il dit avoir trouvé le nid à une heure de l'auberge. Le printemps prochain, il devait revenir. Si le pic à bec ivoire y niche encore, la preuve pourrait être là. Et la lettre anonyme indique un sentier de randonnée précis.
Julian la regarda fixement.
— Tu veux dire que nous allons chercher un oiseau mythique pour prouver que mon père disait la vérité ?
— Non, dit-elle doucement. Je veux dire que nous allons suivre la piste qu'il nous a laissée. Il disait que Clara était la clé. Et que Clara devait le retrouver ici, à Noël. Peut-être qu'elle sait où il est, ce qui lui est arrivé, et pourquoi quelqu'un a brûlé son journal.
Julian soupira, passant une main dans ses cheveux.
— Nous n'avons que des fragments. Un nom. Un oiseau. Une promesse.
— Et un calendrier. Noël. Il a dit qu'il serait là à Noël.
Elle s'approcha de lui, posant une main sur sa poitrine.
— Nous avons trois mois pour découvrir qui est Clara, trouver ce nid et comprendre ce qui est arrivé à ton père avant que la neige ne revienne.
— Et si quelqu'un ne veut pas que nous trouvions ? demanda-t-il.
Maren soutint son regard, et une détermination nouvelle brûla dans sa poitrine.
— Alors nous ferons attention à la camionnette rouge. Et nous garderons ce journal sous clé.
Elle se tourna vers la fenêtre. La tempête s'était calmée, mais la nuit restait profonde, impénétrable. Quelque part, dans cette montagne, un secret attendait d'être découvert. Et elle avait la certitude grandissante que ce secret n'était pas seulement celui du père de Julian.
C'était aussi celui de sa grand-mère.
Et peut-être, en fin de compte, le sien.
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