L'Œil Attentif
Lire le chapitre 11: The Broker
Le club était niché au fond d’une ruelle de Soho, derrière une porte noire sans nom. Felix avait frappé trois fois, puis une fois, puis deux. Un judas s’était ouvert, une paire d’yeux avait scanné son visage, et la porte avait tourné sur ses gonds avec un soupir d’air conditionné.
L’intérieur sentait le cuir usé et le tabac froid, une odeur de luxe fatigué. Des lampes basses éclairaient des alcôves où des silhouettes chuchotaient derrière des rideaux de velours rouge. Alex suivit Felix à travers un labyrinthe de couloirs étroits, son sac serré contre sa poitrine. La clé du casier lui mordait la paume, même à travers le tissu.
Felix ne parlait pas. Il avançait avec la sûreté de ceux qui connaissent les lieux, un prédateur dans son territoire. Depuis le hangar de Camden, il avait presque été chaleureux – presque. Cette nuit, ses épaules étaient raides, sa mâchoire crispée.
«Qui est Elena, exactement?» demanda Alex, en baissant la voix.
Felix s’arrêta devant une porte blindée. Il se tourna vers Alex, les yeux plissés. «Quelqu’un qui a survécu là où d’autres ont disparu. C’est la seule chose qui compte. Tu me montres la clé, je te présente. C’est le deal.»
Alex sortit la clé – une simple clé métallique, cabossée, trouvée dans une chambre d’étudiant abandonnée. Felix hocha la tête, puis il ouvrit la porte.
La pièce derrière était petite, occupée par un bureau d’acajou et une femme d’une cinquantaine d’années. Elena portait un tailleur sombre, ses cheveux gris tirés en arrière. Elle ne se leva pas. Ses yeux étaient d’un bleu si pâle qu’ils semblaient translucides, comme de la glace au-dessus d’une eau profonde.
«Asseyez-vous, monsieur Mercer.»
Felix s’effaça et resta debout près de la porte, bras croisés. Alex prit une chaise en face du bureau. La surface était nue, à l’exception d’un téléphone fixe noir et d’un presse-papiers en verre – un parapluie rouge, coulé dans la matière. Il le vit, mais ne fit aucun commentaire.
Elena l’observa un long moment. Le silence n’était pas inconfortable pour elle. Il l’était pour Alex.
«Vous avez une dette envers Felix,» dit-elle enfin, sa voix un râle soigneusement contrôlé. «Cinq mille livres. Vous n’avez pas cet argent.»
«Je peux le trouver.»
«Vous n’avez pas le temps de le trouver.» Elle se pencha en avant, ses mains fines jointes. «Vous êtes sur une liste, monsieur Mercer. Une liste générée par un système que vous ne comprenez pas, pour des raisons que vous ne connaissez pas. Et cette liste expire ce soir à minuit.»
Alex sentit sa gorge se serrer. Le protocole Umbrella. Minuit. Comment Felix avait-il transmis l’information?
«Vous savez ce que je suis,» dit-il, plutôt que de poser une question.
«Vous êtes un ingénieur qui a découvert une anomalie.» Elena prononça le mot anomalie avec une légère ironie, comme s’il était limité. «Vous croyez que la faille se trouve dans Sentinel. Vous vous trompez. Sentinel n’est que la surface, une vitrine créée pour la police métropolitaine, financée par des crédits publics. Ce qu’elle exécute est ailleurs.»
Alex serra le cadre de sa chaise. «Felix m’a dit que Sarah avait construit l’algorithme qui m’a placé sur cette liste.»
«Sarah a construit beaucoup de choses.» Elena marqua une pause. «Et elle les a notamment construites à partir d’un système qui existait déjà. Le système s’appelle Nightingale. Il n’a jamais été développé par la police ni par le gouvernement.»
Cette nuit-là, dans la pièce fermée, les seuls bruits étaient le tic-tac d’une horloge invisible et la respiration d’Alex. Il sentit les pièces du puzzle s’aligner – mais une pièce manquait encore.
«Un système de surveillance privé,» essaya-t-il.
«Oui. Créé par une société de surveillance désormais dissoute. Officiellement, l’entreprise a fait faillite il y a quatre ans. Officieusement, ses logiciels ont été vendus aux plus offrants, puis enterrés sous des couches de code et de contrats qui les rendaient impossibles à tracer.» Elena souleva le presse-papiers, le retourna entre ses doigts. Le parapluie rouge semblait la regarder. «Nightingale n’a jamais cessé de fonctionner. Il s’est enfoncé dans les systèmes publics comme une racine dans de la pierre. Il alimente des modèles de prédiction, des listes comme la vôtre. Et personne ne peut l’atteindre maintenant – parce que son cœur physique est dans une salle de serveurs que personne n’est censé savoir exister.»
«Vous savez où il est.» Alex ne posa pas la question parce que la réponse était déjà sur son visage.
Elena reposa le presse-papiers avec soin. «Il se trouve dans un ancien central BT de Bermondsey, en grande partie abandonné. La procédure de mise hors service n’en a jamais fini avec les serveurs résiduels. Ils sont toujours là, toujours alimentés, toujours connectés à rien – ou à un réseau privé.»
Le cœur d’Alex battait trop vite. Il sentait le poids de la nuit, le compte à rebours.
«Pourquoi me le dire à moi?» demanda-t-il. «Et ne me dites pas que c’est un service amical.»
Elena sourit, et ce fut un sourire mince, sans chaleur. «Parce que vous êtes le seul à pouvoir y entrer sans déclencher les défenses. Vous connaissez Sentinel de l’intérieur. Vous connaissez ses protocoles d’accès. Vous êtes un outil que je n’ai pas – un outil qui a été rendu jetable par ceux qui vous ont formé.»
«Et en échange?»
«En échange, je vous offre un moyen de vous sauver.» Elle écarta les mains, comme pour montrer tout ce qu’elle possédait. «Je connais quelqu’un qui peut prouver que votre nom a été ajouté à la liste de manière illégale – mais cette preuve nécessite un accès au journal central de Nightingale. La seule copie se trouve dans ce serveur.»
«Alors vous pouvez m’aider à disparaître de la liste.»
«Je peux effacer votre existence de cette liste, oui. Et celles des autres. Soixante-deux noms, monsieur Mercer. Soixante-deux personnes qui ne savent pas qu’elles sont condamnées, qui vivent encore leur vie, qui préparent leur avenir.» Ses yeux pâles étaient fixes, impitoyables. «Mais vous n’aurez rien de moi ce soir si vous n’entreposez pas le noyau de données que je vous demande.»
Alex se tourna vers Felix, mais Felix regardait ailleurs. Le visage du vieil homme était dur, fermé. L’amitié n’avait jamais été gratuite chez lui, mais elle avait une couleur – de la solidarité, de vrais sentiments. Cette fois, il n’y avait pas d’émotion visible, seulement une transaction.
«Il est dans le central de Bermondsey,» dit-elle. «Troisième sous-sol, dernier couloir de serveurs, unité seize. Vous y trouverez un noyau de données du système Nightingale. Il est scellé physiquement, mais il peut être extrait.»
«S’il est si important, pourquoi n’y êtes-vous pas allée vous-même?»
Elena inclina la tête. «Parce qu’à mon âge, ou avec mon profil, les portes sont bloquées. Les capteurs de mouvement et de respiration du bâtiment sont calés pour reconnaître certaines signatures biométriques – celles des techniciens militaires et des agents de surveillance. Vous, Alex, vous construisez ce genre de systèmes. Vous savez les tromper.»
Alex se leva. La chaise racla le parquet avec un grincement sec. «Et si je refuse?»
«Alors vous serez mort demain matin, ou vivant mais sur une liste encore plus longue.» Elena ouvrit un tiroir, en sortit une carte USB noire, sans marque. «C’est une interface de connexion directe à la baie de serveurs. Utilisez-la, et vous pourrez obtenir le noyau en quelques minutes.»
Il y eut un silence qui dura peut-être trop longtemps. Alex entendait la clé se balancer dans sa poche, entendait Felix respirer plus fort.
«Qui vous a envoyé le message?» demanda soudain Alex. «Celui qui disait "ils savent".»
Elena poussa légèrement la carte USB sur le bureau vers lui. «C’est une question pour une autre transaction. Il y a beaucoup de clients qui paient pour des réponses.»
Alex prit la carte. Ellie était passée, perdue derrière lui, et il n’avait plus que la voie dans laquelle il avançait.
«Je vous ramène votre noyau,» dit-il, la voix ferme. «Mais je veux le nom de la personne qui a envoyé ce message. Et je veux qu’elle ne soit pas tracée.»
Elena sourit de nouveau, un sourire plus large cette fois – mais pas plus chaleureux. «Cela peut être arrangé, monsieur Mercer. Des arrangements de ce type sont rares, mais ils ne sont jamais impossibles.»
Felix s’approcha enfin, posa une main lourde sur l’épaule d’Alex. «Je viens avec toi.»
«C’est votre affaire,» dit Elena, les yeux sur le presse-papiers. «Mais nous ne nous reverrons pas ici. Ma porte est fermée après cette conversation, quoi qu’il arrive.»
Alex regarda une dernière fois le parapluie rouge, puis suivit Felix dans le couloir. La nuit dehors l’enveloppa comme une vague froide. Minuit n’était qu’à quelques heures.
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