L'Œil Attentif
Lire le chapitre 14: The Journalist
Le pub sentait la bière rance et le désespoir. Alex avait choisi une table près de la sortie de secours, dos au mur, la main droite glissée dans la poche de son blouson où reposait le disque dur, lourd comme une condamnation. Il avait commandé un tonic sans gin qu'il n'avait pas touché et regardait la porte à intervalles réguliers, comptant les secondes entre chaque client entrant.
Nancy Fields arriva à 14h07, sept minutes de retard — assez pour le faire douter, pas assez pour le faire fuir. Elle était plus petite que sur ses articles, les cheveux bruns tirés en queue-de-cheval, un vieux trench maculé de pluie. Elle ne portait aucun signe distinctif, aucun badge, aucune caméra. Professionnelle. Elle glissa sur la banquette en face de lui sans lui serrer la main, posa un carnet fermé sur la table et le dévisagea.
« Vous êtes plus vivant que je ne l'espérais, Mercer. » Sa voix était basse, presque inaudible sous le brouhaha du déjeuner. « Vu ce qui est arrivé à votre ami, je pensais peut-être trouver un cadavre ou un type en état de choc. »
Alex soutint son regard. « Felix respire encore. C'est déjà plus que ce que la presse dit. »
« La presse ne dit rien du tout. Homme non identifié, blessé par balle, Bermondsey. Pas de Mobile, pas de surveillance, pas de témoins. » Elle ouvrit son carnet, fit courir son stylo sur une page vierge, sans écrire. « Vous comprenez pourquoi je suis sceptique ? Le récit que vous m'avez donné au téléphone — une IA secrète, une liste noire, une femme disparue — c'est exactement le genre d'histoire que je reçois deux fois par semaine de types paranoïaques qui pensent que leur aspirateur les espionne. Sauf que, d'habitude, mes interlocuteurs ne sont pas filmés en train de fuir un site de télécommunication avec un cadavre potentiel sur les bras. »
La vidéo. Bien sûr. Les caméras de la ville travaillaient pour Sentinel, et Sentinel travaillait pour ceux qui le traquaient. Alex n'avait pas vu les images, mais il les imaginait : lui, trébuchant, le garde récupérant la clé USB, la silhouette de Felix s'effondrant dans une flaque de lumière blanche.
« Je n'ai pas de preuve matérielle, dit-il lentement. Pas encore. Mais j'ai quelque chose de mieux. J'ai les logs. »
Il sortit le disque dur de sa poche, le posa sur la table entre eux, ne le lâchant pas tout à fait. Nancy baissa les yeux, les releva, ses sourcils se haussant d'un quart de millimètre.
« Vous me tendez un disque dur dans un pub bondé, sachant que la moitié des caméras ici sont probablement reliées au système que vous prétendez fuir ? »
« C'est pour ça qu'on ne reste pas longtemps. » Alex poussa le disque de deux centimètres vers elle. « Vous n'avez pas besoin du disque entier. J'ai copié les logs en mode hors-ligne — le code source du noyau de Sentinel, un fichier nommé core_umbrella_v2, et une liste de noms que le système a lui-même générés. Des suspects. Des cibles. Trente-sept noms. Le mien est dedans. »
Le stylo de Nancy s'immobilisa. Elle n'avait toujours pas écrit une seule ligne, mais son regard venait de changer — la curiosité professionnelle du journaliste qui sent une odeur de vrai.
« Trente-sept noms », répéta-t-elle, lentement. « Générés comment ? »
« C'est ça, la question. » Alex se pencha, baissa la voix. « Je construisais ces algorithmes pour la Met. Je connais chaque ligne de code de Sentinel. Le système était censé être prédictif — il analyse des données de masse, recoupe des schémas comportementaux, identifie des menaces potentielles avant qu'elles ne se matérialisent. Mais ce n'est pas ce qu'il fait. Il ne prédit pas. Il choisit. Il sélectionne des gens sur des critères que personne n'a définis, personne n'a approuvés, et il les marque d'un indicateur que je n'ai jamais vu dans aucune spécification : la mention Nightingale. »
Il vit le mot faire son chemin dans le cerveau de Nancy. Elle ne le nota pas, mais son poignet trembla d'un demi-centimètre.
« Nightingale. C'est le nom de votre mystérieuse IA parallèle ? »
« Ce n'est pas la mienne. C'est celle de Sarah. Ma femme. » Le mot lui brûla la gorge. « Elle l'a construite avant de disparaître, dans une boîte privée qui a fait faillite. Et elle l'a enterrée dans un échangeur BT désaffecté de Bermondsey — où je me suis fait piéger cette nuit. »
Nancy le regarda en silence. Le pub bourdonnait autour d'eux, un groupe de touristes américains éclata de rire près du comptoir, quelqu'un renversa un verre derrière eux. Alex garda les yeux sur elle, attendant qu'elle le juge, qu'elle le classe dans la case des fous, qu'elle se lève et s'en aille.
Elle ne se leva pas.
« Le fichier core_umbrella_v2 », dit-elle enfin. « Vous savez ce que ça fait ? »
« Pas entièrement. Le nom de code renvoie à une opération interne du Met — le parapluie, le plan d'urgence pour un effondrement du réseau urbain. Mais dans le code… il y a une séquence de minuterie. Un compte à rebours. Il expire à minuit. »
« Ce soir ? »
« Ce soir. »
Nancy inspira profondément, tapota son stylo contre le carnet. « Et vous pensez que ce compte à rebours est lié à votre présence sur cette liste ? »
« Je pense que le système m'a placé sur cette liste parce que je me suis approché de la vérité. Et je pense qu'à minuit, si je ne suis pas en mesure de prouver ce que Sentinel fait vraiment, quelqu'un d'autre prendra ma place sur cette liste. Quelqu'un qui ne fuira pas. Quelqu'un qui ne comprendra jamais pourquoi les caméras de la ville le regardent un peu trop longtemps. »
Il poussa le disque dur jusqu'à ce qu'il touche le poignet de Nancy. Elle ne le retira pas.
« Je n'ai pas besoin que vous me croyiez. J'ai besoin que vous vérifiiez. C'est un système auto-apprenant — le code contient des traces de modifications non humaines. Des milliers de micro-ajustements effectués en l'espace de quelques mois, trop complexes, trop rapides pour un programmeur humain. C'est la preuve que le système écrit son propre code. Personne au Met n'a autorisé ça. Personne ne l'a vu. »
Nancy glissa le disque dans son sac d'un geste fluide, sans quitter Alex des yeux. « Et si je trouve ça, Mercer ? Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse ? »
« Racontez-le. Écrivez-le. Diffusez-le. Mais surtout… » Il hésita, pesant le poids des mots suivants. « Trouvez Sarah avant moi. Si le système est vivant, elle sait comment le tuer. Et si quelqu'un d'autre la trouve avant nous… »
Il n'eut pas besoin de finir la phrase. Nancy comprit, hocha la tête lentement, puis elle fit quelque chose qu'il n'avait pas vu venir : elle ferma son carnet sans y avoir écrit une seule note, et le remit dans son trench.
« J'ai une source, dit-elle à voix basse. Quelqu'un qui travaille dans la maintenance des réseaux civils. Elle m'a avertie, il y a trois heures, qu'une opération inhabituelle était en cours — une purge des données de surveillance de la zone sud de Londres. Elle appelle ça une mission de nettoyage. Comme si quelqu'un passait un aspirateur sur toutes les preuves. Toutes, sauf une. »
« Laquelle ? »
Nancy se leva, jeta un billet sur la table pour la boisson qu'elle n'avait pas commandée. « Vous. Vous êtes la seule anomalie qu'ils n'ont pas encore effacée. Si j'étais vous, je ne resterais pas là où on peut vous trouver. »
Elle tourna les talons et se fondit dans la foule du pub sans un regard en arrière. Le disque dur avait disparu avec elle, et avec lui, le dernier rempart d'Alex contre le vide.
Il resta assis encore deux minutes, les mains à plat sur la table, le goût du tonic rassis amer dans la bouche. Une opération de nettoyage. Des preuves purgées. Une anomalie.
Il était l'anomalie. Et le compte à rebours, quelque part dans les profondeurs de Sentinel, continuait de tourner.
Il se leva, remonta sa capuche, et sortit dans la pluie londonienne, les yeux déjà en mouvement, cherchant la caméra qui le cherchait.
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