L'Œil Attentif
Lire le chapitre 15: The Cleaner
Il attendait à l’angle de Great Russell Street, une tasse de café tiède entre les mains, les épaules rentrées sous une veste qu’il n’avait pas quittée depuis trois jours. La pluie fine de Londres s’accrochait aux vitres des bus et faisait luire le pavé. Nancy n’était pas encore là. Elle avait dit « entre midi et une heure », et il était douze heures quatorze. Alex avait choisi ce coin parce qu’il offrait une vue dégagée sur les deux accès du pub, et parce que la sortie de secours du British Museum se trouvait à vingt mètres.
Il but une gorgée. Le café avait un goût de carton.
C’est à douze heures vingt-deux qu’il le vit.
Un homme, debout sous l’auvent d’une librairie d’occasion, qui ne regardait ni les livres, ni son téléphone, ni la rue. Il regardait Alex. Pas fixement — professionnellement. Les mains dans les poches d’un manteau bleu nuit, le col relevé, la tête légèrement inclinée comme s’il écoutait quelque chose dans son oreille. Impossible d’être sûr à cette distance. Mais lorsque Alex fit semblant de consulter son téléphone et se décala de trois pas vers la gauche, l’homme ajusta sa position presque imperceptiblement.
Les opérateurs avaient été formés. Pas des amateurs.
Alex se força à ne pas courir. Il traversa la rue, remonta son col, et s’engouffra dans la foule des touristes qui déambulaient devant les colonnades du musée. Il ne se retourna pas tout de suite. Il compta jusqu’à sept, puis jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
L’homme en bleu était là. À cinquante mètres. Il avançait d’un pas régulier, un rythme qui n’avait rien d’une promenade.
Alex entra dans le British Museum par l’entrée principale, poussé par un groupe d’étudiants allemands qui riaient fort. L’odeur habituelle de pierre et de cire l’accueillit, et la lumière orangée du hall l’enveloppa. Il ne s’arrêta pas. Il obliqua vers la galerie égyptienne, là où les couloirs étaient sinueux et les salles mal éclairées.
Derrière lui, les semelles de l’homme claquaient sur le marbre.
Pas de panique. Pense.
Alex descendit un escalier étroit, passa sous une arche, bifurqua à droite dans une salle consacrée à l’art gréco-romain. Il accéléra. Les vitrines défilaient, des bustes d’empereurs le fixaient de leurs yeux vides. Il ralentit, prit un air détaché, feignit d’admirer un sarcophage. Par réflexe, il vérifia la sortie de secours à l’extrémité de la salle. Marquée, mais une alarme se déclencherait. Ça ne faisait rien. Il préférait le bruit aux balles.
Il entendit l’homme approcher. Pas de pas rapides — un glissement mesuré, quelqu’un qui sait qu’il a le temps. Alex se remit en mouvement, longeant la paroi opposée, quand un détail attira son œil :
Quand l’homme passa devant une vitrine éclairée, le col de son manteau s’ouvrit légèrement.
Une cicatrice.
Elle partait de la base du cou, sous l’oreille gauche, et descendait en biais jusqu’à la clavicule — une ligne blanche, épaisse, comme une corde fondue dans la peau. Elle n’était pas récente. Elle était chirurgicale. Ou quelque chose qui y ressemblait.
L’homme tourna la tête, et leurs regards se croisèrent une seconde.
Alex partit en courant.
Il traversa trois salles, bouscula un gardien, entendit des protestations derrière lui. Il déboucha dans la grande cour vitrée, celle avec le toit de verre et les reflets. La lumière était crue. Pas d’ombre pour se cacher. Il sprinta vers l’aile ouest, celle des horloges anciennes, et s’engagea dans un escalier en colimaçon trop étroit pour deux personnes de front.
Il descendit deux étages, poussa une porte métallique, se retrouva dans une réserve technique — un long couloir éclairé par des néons, des tuyaux apparents, le crépitement d’un tableau électrique. Il ralentit. Il n’y avait personne. Il s’adossa à un radiateur froid, la respiration rauque, écoutant son propre cœur battre dans ses tempes.
Silence.
L’homme n’avait pas suivi ?
Alex resta ainsi pendant près de vingt minutes, recroquevillé dans un recoin entre deux conduites, à regarder l’heure défiler sur son téléphone. À douze heures cinquante, il remonta par le même escalier, prit soin de traverser une galerie bondée, et fila vers l’entrée de Montague Place. Il sortit sous la pluie.
L’homme n’était pas là.
Nancy le rejoignit à treize heures cinq, au fond du pub Le Lamb’s Conduit, mouillée jusqu’aux os. Elle commanda un scotch. Il garda un tonic sans alcool.
— T’as intérêt à avoir du concret, Alex. J’ai laissé tomber une source sur le chantier de Crossrail pour venir ici.
— Je t’ai donné le disque dur. Les logs. Les noms.
— Je sais ce que tu m’as donné. Et je confirme : le code est authentique. J’ai un ami à King’s College qui travaille sur les systèmes de surveillance post-Sentinel. Il dit que ça ressemble à un module d’exécution, pas à un module de prédiction.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Ça veut dire que ton système ne signale pas des personnes à surveiller. Il les signale à une équipe. Une équipe qui ne fait pas de la prévention.
Alex posa son verre. Il sentit son estomac se nouer.
— Aujourd’hui, dit-il, quelqu’un m’a suivi. Un type. Costume bleu, cicatrice sur le cou.
Nancy se figea. Elle reposa son verre lentement.
— Une cicatrice qui part de l’oreille gauche et descend ?
— Oui. Tu le connais ?
Nancy ne répondit pas tout de suite. Elle sortit son téléphone, le posa entre eux. Elle déverrouilla, ouvrit une application, puis lui tendit l’appareil. Un écran s’affichait — une image, sans doute extraite d’un dossier de renseignement. Un homme en treillis, debout devant un bâtiment en béton, la tête légèrement tournée. On apercevait la cicatrice, nette comme une couture sur un théâtre d’ombres.
— Kane. Arthur Kane. Ancien MI5, unité de nettoyage. Officiellement décédé en 2019, tué dans une opération en Syrie. Officiellement.
Elle récupéra son téléphone et le fit glisser dans sa poche.
— Officieusement, il travaille pour des gens qui paient très cher pour que les problèmes disparaissent. Pas qu’ils soient résolus. Qu’ils disparaissent.
Alex fixa son verre. Une pensée glaciale lui traversa l’esprit, nette et évidente, comme si une fenêtre s’était ouverte dans son cerveau après des semaines d’obscurité.
— Il ne me suivait pas pour me tuer, dit-il lentement.
Nancy arqua un sourcil.
— Alors pourquoi ?
— Il me poussait. Il voulait voir où j’allais. Qui je rencontrais.
Il releva la tête vers elle.
— Il savait que je viendrais te voir. Et maintenant il sait que je t’ai rencontrée.
Nancy se tut. Dans la pénombre du pub, ses yeux étaient durs, calculateurs — ceux d’une journaliste qui avait déjà survécu à des menaces plus directes.
— S’il te suivait pour te localiser, c’est qu’il n’a pas besoin de méthodes discrètes, dit-elle. Alors dis-moi, Alex : pourquoi est-ce qu’un type comme Kane traque un civil au lieu de lui régler son problème ?
Le silence s’installa entre eux. Alex baissa la voix :
— Parce que je n’ai jamais été la cible. Je suis l’appât.
Il sortit la carte Oyster de sa poche intérieure — celle qu’il avait trouvée à la Tate Modern, des semaines plus tôt, des mois peut-être. Il l’avait gardée sans savoir pourquoi.
— Sarah cherche quelque chose. Quelqu’un. Et si Nightingale ne me signale pas comme cible, alors elle me signale comme trajectoire. Pour me faire croiser la sienne.
Il se leva, jeta un billet sur la table.
— Kane n’est pas là pour moi. Il est là pour trouver Sarah avant que je le fasse.
Nancy le toisa depuis sa chaise.
— Encore une supposition ?
— Non. Le disque dur que je t’ai donné contient le code source. Il y a un module qui s’appelle « Oat ». En anglais, ça suffit. Mais le code source est incomplet, à moins de lire les commentaires internes. Et tu sais ce qu’il y a dans les commentaires ? Des initiales. NC. Une fonction d’appel récursive, dupliquée sur quarante-cinq nœuds. Et ceux qui ont écrit le code ne se sont pas trompés en le commentant.
Il se pencha vers elle.
— Sur ce disque, il y a aussi les logs bruts du trajet de Sarah vers Ealing. Trois visites par semaine, pendant deux mois. Elle n’arrêtait pas d’utiliser la même carte Oyster. Elle ne l’a jamais rechargée à un guichet, jamais liée à un compte. Mais tu sais où elle l’a laissée tomber ?
Nancy ne souffla mot.
— À la Tate Modern, dit-il. Le jour où le système m’a signalé pour la première fois. Ce n’était pas un accident. C’était un message. Elle savait que je la suivrais.
Il fit demi-tour et sortit sous la pluie, laissant Nancy seule avec le scotch et le poids de ses questions.
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