L'Œil Attentif
Lire le chapitre 16: The Sister's Trail
Le billet à la main, Alex resta immobile un long moment devant la porte automatique du musée, le souffle court. Kane était parti – pour l'instant. Mais les yeux des caméras de surveillance, eux, ne le quittaient pas. Il remit sa casquette, baissa la tête et se fondit dans la foule des touristes qui descendaient Great Russell Street.
La nuit tombait sur Londres. Alex se glissa dans un café wifi près de Russell Square, commanda un thé noir qu'il ne boirait pas, et sortit de sa poche intérieure le petit rectangle de plastique bleu. La carte Oyster de Sarah. Il l'avait gardée malgré tout – malgré les balles, malgré le sang, malgré la fuite. C'était tout ce qui lui restait d'elle.
Il ouvrit son ordinateur portable volé – l'un des trois qu'il avait achetés d'occasion à Camden Market avec l'argent liquide planqué chez son ex – et connecta la carte à un lecteur USB acheté dans une boutique de téléphonie de King's Cross. Les données de voyage d'une Oyster sont enregistrées localement sur la puce : les dernières huit semaines de trajets, les stations, les bus, les correspondances.
Alex fit défiler la liste. Les voyages s'arrêtaient deux semaines plus tôt – le jour même où la Tate Modern avait ouvert ses portes avec sa petite surprise. Il vit un schéma immédiat, une régularité presque obsessionnelle.
Tous les jeudis, à 10h02, la carte tapait au tourniquet de la station Ealing Broadway. Tous les jeudis, sauf le dernier. Et à chaque fois, le trajet inverse à 15h46. Aucune variation. Aucune exception. Pendant des mois.
Ealing. Alex consulta le plan du métro sur son téléphone. Ealing Broadway… Ouest de Londres. Que pouvait-elle bien faire là-bas, chaque jeudi, pendant près de cinq heures ? Il chercha sur le navigateur, tapa : « Ealing Broadway, homes, care home, résidences. » Les résultats défilèrent. Il y avait trois établissements pour personnes âgées à moins de dix minutes de la station. Il nota les adresses, plia la note, et sortit dans la nuit.
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Le lendemain matin, Alex prit la Central line jusqu'à Ealing Broadway. Il avait dormi quatre heures dans un hôtel Ibis près de Paddington, sous un faux nom, avec une casquette et un sweat à capuche gris qu'il portait en permanence. Il se sentait sale, épuisé, mais lucide. Chaque minute passée en surface était une minute où le système pouvait le trouver.
La première adresse – une maison de retraite privée, « Laurel Court » – était un bâtiment victorien reconverti, avec des rideaux en dentelle et des massifs de roses. Alex entra, se fit passer pour un neveu de la famille. La réceptionniste, une femme d'une cinquantaine d'années aux cheveux gris tirés en chignon, consulta son registre et secoua la tête. Personne nommée Margaret, aucun visiteur régulier de la description de Sarah.
La deuxième – « Cedar House », plus moderne, avec une façade en verre et une enseigne clinique – lui donna plus de fil à retordre. Mais la directrice adjointe, pressée, vérifia à peine sa carte d'identité – un faux qu'il avait acheté à Brick Lane – avant de consulter le système. Non. Aucune Margaret, aucune visiteuse correspondant au signalement.
Il restait la troisième. « Le Chêne Vert », un établissement plus modeste, coincé entre un salon de coiffure et une épicerie pakistanaise, sur une rue commerçante qui sentait le curry et l'essence. Alex poussa la porte. Une sonnette tinta. L'odeur de désinfectant et de chou bouilli l'accueillit immédiatement.
Une infirmière – badge « Joan » – vint le voir, un sourire fatigué aux lèvres. Des cheveux blancs dans un filet, une blouse bleue trop grande.
« Vous cherchez quelqu'un ?
– Ma tante. Margaret… euh…
– Margaret, oui. Chambre 12. Mais elle a eu une mauvaise nuit, elle dort encore. Vous êtes son… ?
– Neveu. Je passais par hasard, je ne l'avais pas prévenue. » Alex sentit son cœur battre plus vite. Margaret. C'était elle.
L'infirmière acquiesça sans méfiance et le conduisit dans un couloir étroit, éclairé par des néons fatigués. Des portes ouvertes laissaient voir des fauteuils inclinables, des télévisions murmurantes, des corps recroquevillés sous des couvertures.
« Vous savez, reprit Joan en baissant la voix, il y a deux semaines, sa petite visiteuse habituelle a cessé de venir. On s'inquiète, nous, quand quelqu'un disparaît du jour au lendemain. Surtout quelqu'un d'aussi attentionné que… comment elle s'appelait, déjà ? Sandra, Sarah, quelque chose comme ça. »
Alex fit mine de réfléchir.
« Sarah ? Ma cousine. Elle a dû être retardée par le travail, elle voyage beaucoup.
– Ah. » L'infirmière sembla soulagée. « Tant mieux. Parce que Margaret, elle demande toujours après elle. Quand elle est lucide, bien sûr. »
La chambre 12 était petite et sombre. Un lit médicalisé occupait la plus grande partie de l'espace. Allongée, une femme d'une soixantaine d'années aux cheveux blancs clairsemés dormait, la bouche entrouverte, les mains posées sur un drap bordé. Son visage était creusé, marqué par la maladie – Alex reconnut immédiatement les signes de la SLA, les traits figés, la respiration sifflante.
Un cadre photo sur la table de chevet. Alex s'approcha. Dedans, une photo récente de Margaret avec une femme plus jeune, souriante. Sarah. Elle avait une tête de plus que lui, les cheveux bruns courts, des lunettes fines, et ce sourire en coin qu'il connaissait bien – celui qu'elle prenait Quand elle avait une idée. Quand elle savait quelque chose que les autres ignorent.
Il s'arrêta. La respiration de Margaret changea. Ses yeux s'ouvrirent lentement, vitreux, puis se fixèrent sur lui avec une lucidité soudaine.
« Vous n'êtes pas Sarah. » La voix était faible, presque un souffle, mais la phrase était claire.
« Je suis un ami d'Alex. » Il s'assit près du lit. « Sarah a parlé de vous. Margaret… vous êtes sa tante ? »
La femme le dévisagea, puis un sourire triste étira ses lèvres.
« Vous êtes Alex. Sarah m'a parlé de vous. Souvent. » Elle toussa, une quinte courte et douloureuse. « Elle m'a dit de ne jamais vous voir. De ne jamais vous appeler. Que vous seriez suivi. Qu'ils vous suivraient tous les deux. »
Ces mots glacèrent Alex. Que savait-elle ?
« Margaret, il faut que je trouve Sarah. Elle est en danger. Je suis en danger. Tout le monde est en danger.
– Elle disait qu'elle nettoyait. » Les yeux de Margaret s'embuèrent. « Elle disait qu'elle avait fait une erreur. Il y a des années. Qu'elle devait la réparer. Elle venait ici pour me tenir informée. Pour n'avoir qu'un seul endroit où les gens savent qu'elle va. Un seul endroit où la vérité n'est pas encore effacée. »
Alex entendit le bruit d'un moteur dans la rue. Une camionnette. Puis une seconde. Il s'approcha de la fenêtre, écarta le rideau d'un doigt.
Deux véhicules noirs, sans marquage, venaient de se garer en double file en face de l'établissement. Trois hommes en costume en descendaient sans se presser. Ils regardaient l'entrée de « Le Chêne Vert ».
Kane se tenait au milieu d'eux, immobile. Ses yeux étaient fixés sur la fenêtre de la chambre 12.
« Putain. » Alex recula. Il se tourna vers Margaret, qui le regardait avec une expression étrangement calmée.
« Elle a su. Elle m'a dit qu'un jour on viendrait ici. On me poserait des questions. » La main de Margaret glissa sous son oreiller et en sortit une enveloppe jaune, froissée et épaisse. « Elle m'a dit de ne la donner qu'à vous. Que vous sauriez quoi en faire. »
Alex prit l'enveloppe. Elle lourde – de l'argent ? Un nouveau passeport ? Un plan ? Il n'eut pas le temps de l'ouvrir.
« Il faut que j'y aille. Mais Margaret… je reviendrai. Je la ramènerai. »
La femme sourit faiblement, puis ses yeux se fermèrent.
Alex remit sa capuche, quitta la chambre d'un pas rapide. L'infirmière Joan leva les yeux.
« Tout va bien ? Vous êtes blanc comme un linge. »
Sous sa capuche, Alex avait déjà la main sur le téléphone. Un taxi. Une issue. N'importe quoi.
Mais il savait qu'il n'était pas suivi. Il savait qui avait conduit Kane ici. Nancy Fields avait la clé USB – et le rapport de sa rencontre avait dû circuler. Mais comment Kane avait-il appris Ealing ? L'Oyster card n'avait jamais été détectée ailleurs que sur la carte – il l'avait utilisée au musée, une seule fois.
Et c'était précisément ça.
La carte avait été volée par Kane. Le cleaner avait dû tracer son parcours pendant qu'il la brandissait à la Tate. Et il venait de suivre sa puce jusqu'ici en temps réel.
Alex se figea au milieu du couloir, la carte Oyster toujours dans sa poche. Il la sortit, la regarda un instant, puis la laissa tomber sur le sol carrelé – avec une note. Un rendez-vous. Le seul endroit de Londres où Kane ne le suivrait jamais : la crypte d'une église abandonnée à Spitalfields, où il avait planqué son premier faux passeport.
Il fallait que Sarah voie ce message. S'il arrivait avant les hommes de Nightingale, il avait encore une chance.
« Bonne chance, chérie », murmura-t-il en courant vers la sortie de service.
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