L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 10: The Colonel’s Gambit
Les flammes de la diversion éclairaient encore l’horizon derrière lui lorsqu’Étienne Moreau s’arrêta net à l’orée du chemin de Mont-Saint-Jean. La main sur la bride de son cheval, il entendit un bruit de pas dans l’herbe humide, régulier, militaire.
Il se retourna, la main sur la crosse de son pistolet.
Colonel Mabillon émergea de l’ombre d’un orme, en manteau de campagne, sans escorte. Il tenait une lanterne éteinte, et son regard pesa sur Moreau comme une sentence différée.
« Vous avez mis le feu à mes réserves de fourrage, capitaine. » Sa voix était calme, presque lasse. « Le provost ne me le pardonnera pas. »
Moreau ne bougea pas. « Vous saviez que je m’enfuirais. »
Mabillon ne nia pas. Il jeta la lanterne à ses pieds et s’approcha, à une distance où un homme ne s’aventure que s’il n’a rien à craindre, ou s’il a tout à y perdre.
« Je savais que vous tenteriez de rejoindre Mont-Saint-Jean. Je comptais dessus. »
Le vent souleva le col du manteau du colonel. Moreau regarda les yeux de Mabillon, des yeux qu’il connaissait depuis quatre campagnes, et pour la première fois, il y vit autre chose que l’autorité régimentaire. Il y vit de l’épuisement.
« Vous m’avez laissé partir. »
« J’ai suspendu votre arrestation, Moreau. Ce n’est pas la même chose. Le provost aurait pu vous fusiller dans les règles avant l’aube. Je lui ai dit que je voulais vous interroger moi-même, seul, pour la forme. La diversion n’était qu’un à-propos. »
Moreau lâcha son pistolet, mais pas la bride de son cheval. Son esprit tournait, rapide, méthodique.
« Pourquoi ? »
Mabillon ouvrit grand ses bras, un geste étonnamment humain. « Parce que si vous êtes coupable, vous êtes déjà mort. Et si vous êtes innocent, vous êtes le seul homme du régiment qui puisse encore arrêter ce qui arrive. »
Les deux hommes se firent face en silence. Au loin, les tambours de la diversion ralentissaient, étouffés par la distance. L’aube était encore loin, mais l’air commençait à changer, cette fraîcheur grise qui précède le jour.
« Parlez, » dit Moreau.
Mabillon s’assit sur un billot de bois abandonné, sans façon, comme il le faisait au bivouac. Il sortit une pipe éteinte, la tourna entre ses doigts, et commença.
« Vous connaissez la boîte en fer que nous convoyions. Vous croyez que c’était la paie du régiment. » Il leva une main pour couper court. « Elle contenait bien de l’or. Belgique nouvelle, frappée fraîche. Mais elle n’était pas destinée à nos hommes. »
Moreau cligna des yeux. « Que voulez-vous dire ? »
« L’armée du Nord est financée par des versements directs de Paris, rue de la Paix, par l’intermédiaire de banquiers qui ont prêté serment à l’Empereur. Le régiment touche sa paie le neuvième. Nous sommes le quinze. Cette or-là, capitaine, n’était pas notre paie. C’était une réserve secrète, destinée à un officier politique qui opère à Bruxelles, pour acheter des renseignements. »
Moreau sentit le sol se dérober sous ses certitudes. « Une caisse secrète, et personne ne m’en a informé ? »
« Personne ne devait l’être. J’étais le seul à savoir. Le seul nom que j’ai reçu est celui d’un colonel de gendarmerie à Bruxelles, qui n’utilise qu’un pseudonyme de correspondance. Nous ne savons même pas son vrai nom. »
Moreau posa son front dans sa main. Une trahison, un meurtre, un faux témoignage, et maintenant cela. Il releva les yeux.
« Qui a ordonné le transfert ? »
Mabillon hésita. C’était un homme qui ne doutait pas souvent, et Moreau le vit douter.
« Le maréchal Ney, par l’intermédiaire de son chef d’état-major. Mais je n’ai jamais vu la signature initiale. L’ordre est tombé de Paris directement, avec un sceau que je ne connaissais pas. Un sceau du cabinet civil de l’Empereur. »
Le silence s’épaissit. Moreau comprenait maintenant pourquoi la caisse ne portait aucun marquage régimentaire, pourquoi les hommes étaient tenus dans l’ignorance de la quantité exacte. Ce n’était pas une simple paie qu’on avait volée. C’était une cassette de corruption politique.
« Celui qui a volé cet or, » dit Moreau lentement, « n’a pas volé des soldats. Il a volé un secret. »
« Exactement, » dit Mabillon. « Un homme ordinaire aurait pris la paie et fui. Celui-ci a pris la cassette, laissé derrière lui une trace de fausses preuves, un mort bien mis en scène. Il ne fuit pas. Il essaie de rester, pour continuer. Pour livrer le secret à qui le paiera. »
Moreau pensa à Roussel, le clerc aux doigts propres, qui lisait les rapports confidentiels. À Desmoulins, le faussaire enlevé puis évaporé. À Lefebvre, le soldat payé en or belge, mort avant de parler.
« Vous avez planqué cette cassette sans m’en avertir, » dit Moreau, la voix dure, « et vous m’avez laissé enquêter à l’aveugle. Vous m’avez laissé suspecter mes propres hommes. »
Mabillon ne baissa pas les yeux. « Je ne pouvais pas vous confier cela. Si vous étiez l’homme que je craignais, vous l’auriez utilisé. Si vous ne l’étiez pas, vous auriez été en danger dès que vous auriez su la vérité. »
Moreau resta silencieux un long moment. Puis il dit, lentement :
« Vous avez pu espionner ma chambre. Vous avez pu lire mes rapports. Vous avez vu que je soupçonnais Roussel. Vous saviez que je chercherais Le Corbeau. Et vous avez choisi de me laisser vous croire suspect. Pourquoi maintenant ? »
Mabillon se leva, la pipe serrée au poing. « Parce que maintenant vous êtes libre, et hors de portée du provost. Parce que l’aube va se lever sur une armée qui ne sait pas que son or a disparu, et que si le régiment apprend qu’on a payé les hommes avec du retard parce que quelqu’un a volé la caisse secrète, ils ne se demanderont pas quelle était la destination de cet or. Ils se demanderont si Paris les paie encore. »
Il regarda l’horizon, où le ciel gris commençait à se teinter d’une ligne plus pâle.
« Le régiment peut tenir une semaine sans solde. Il ne tiendra pas une semaine sans confiance. Un mutin dans les rangs, un homme qui dit que la paie est partie parce que l’Empereur est à court, et nous aurons Notre-Dame des Ardents devant Waterloo avant même que les Anglais ne bougent. »
Moreau regarda ses mains. Les doigts calleux, les cals du stylet et de la pelle. Le poids du passé pesait sur ses épaules — l’Espagne, la Bérésina, les morts gelés dans la neige, et maintenant cette guerre intérieure avant la grande.
Il leva enfin les yeux vers Mabillon. « Si je vous fais confiance, et que vous me tendez un piège, vous me livrez au provost et je serai fusillé pour incendie, évasion, et trahison présumée. »
Mabillon inclina la tête. « C’est exact. »
« Et si je ne vous fais pas confiance, je pars seul, je trouve Le Corbeau, et vous ne saurez jamais rien. »
« C’est aussi exact. »
Moreau se rapprocha, à un pas du colonel. « Donnez-moi une raison. Une seule. »
Mabillon fouilla dans sa poche intérieure et en sortit une lettre, froissée et tachée de sueur, repliée en huit. Il la tendit.
« Le provost m’a remis cela il y a une heure. Le poste de garde de Braine-l’Alleud l’a interceptée sur un messager qui venait du camp vers Bruxelles. C’est adressé à une femme qui court les hôtels dans la capitale anglaise. C’est signé d’un faux nom, mais notre clerc a reconnu l’écriture. »
Moreau prit la lettre et la parcourut à la pâle lumière, déchiffrant des phrases courtes, datées, des références précises aux mouvements de troupes, au nom du régiment, à la cible opérationnelle.
Il s’arrêta au dernier mot. La signature.
« Vous ne pouvez pas être sérieux, » murmura-t-il.
« Lisez-la à voix haute, » dit Mabillon.
Moreau regarda le papier, puis le colonel, puis la ligne de fuite qui menait à Mont-Saint-Jean.
« Signé Charles Roussel, clerc du bataillon. »
Mabillon hocha lentement la tête. « Roussel est notre homme à double bord. Il rendait des comptes au cabinet de Bruxelles et vendait des secrets aux Anglais pour son propre compte. L’enlèvement du faussaire Desmoulins, la mort de Lefebvre, votre fausse confession — tout cela, c’est lui. Mais il ne sait pas que nous savons. »
Il remit la pipe éteinte dans sa poche, puis ajouta, en s’approchant de son cheval :
« Si je vous mets aux arrêts, il sera célébré comme le loyal serviteur du régiment. Si vous me faites confiance, nous attrapons Roussel ce matin, à Mont-Saint-Jean, avec la cassette. Et nous évitons le mutin, le discrédit, et peut-être la rupture de l’armée du Nord. »
Moreau regarda le ciel. L’aube était proche, une tache terne à l’est. Il n’avait plus aucune preuve dans ses mains que sa propre colère, celle de Mabillon, et cette lettre qui lui brûlait les doigts.
Il tendit la lettre à Mabillon, sella fermement son cheval, et se mit en selle d’un geste sec.
« Montrez-moi le chemin le plus court vers Mont-Saint-Jean, capitaine, » dit Mabillon en montant lui-même.
Moreau ne répondit pas. Il poussa son cheval en avant, et le colonel suivit. Ils cheminèrent côte à côte dans la nuit décroissante, deux hommes qui portaient chacun une moitié d’un fardeau, qui ne savaient pas si l’autre la porterait jusqu’au bout.
Après un long silence, Moreau demanda, la voix dure :
« Le fichier. Celui que vous aviez à Bruxelles. Il avait un nom de code, n’est-ce pas ? »
Mabillon serra les rênes. « Le Corbeau. C’est le nom que Roussel utilisait dans ses correspondances avec Bruxelles. Et c’est le nom qu’il a fait graver en faux pour vous faire accuser. »
Moreau encaissa le coup. L’ironie était amère. Le nom que la police secrète britannique cherchait dans le camp, c’était Roussel. L’homme qu’ils cherchaient tous depuis trois jours n’était pas dans la campagne, ni dans les bois. Il était assis dans le bureau du quartier-maître, à lire les rapports qu’on lui donnait, à écrire les ordres qu’on lui dictait, et à signer les condamnations.
« L’aube nous trouvera à la ferme avant la réunion, si nous passons par le ravin de la Hougue, » dit Mabillon. « Il sera là. Il devra y être, pour récupérer la cassette. C’est le plan. »
Moreau regarda le profil du colonel dans la lumière grise qui montait. Il y avait encore trop de questions, trop de zones d’ombre dans les confidences de Mabillon — toutes n’étaient pas expliquées, toutes n’étaient pas vraies.
« Et si vous me menez dans une souricière, colonel, » dit Moreau, la voix à peine audible sous le vent, « je vous jure que je ne mourrai pas seul. »
Mabillon ne sourit pas. Il continua de chevaucher, le regard fixé sur la crête où Mont-Saint-Jean commençait à se dessiner, une masse obscure dans la grisaille.
Il n’y avait plus de temps pour les serments. Il n’y avait que la route, le froid, et l’or manquant qui brillait quelque part devant eux, dans les mains du seul homme qui savait où il était.