L'Or de l'Empereur
Lire le chapitre 11: A Trail of Coins
La nuit les enveloppait comme un linceul. Moreau et Mabillon avaient quitté leurs chevaux à l’orée d’un bois de hêtres, laissant les bêtes souffler dans le brouillard humide qui montait des prairies. Le colonel, la main posée sur la crosse de son pistolet, désigna du menton une lueur jaune qui tremblotait à deux cents pas : une ferme isolée, aux murs de torchis craquelés.
— Les pièces, murmura Mabillon. Mes éclaireurs en ont relevé une traînée qui part du dépôt et conduit droit ici. De l’or étranger, Moreau. Des florins, des thalers. Pas notre monnaie.
Moreau s’accroupit, promena ses doigts sur le sol détrempé. Il en trouva une, coincée entre deux pierres : un florin des Provinces-Unies, frappé frais, l’effigie encore nette. Il la fit tourner entre ses doigts, puis la glissa dans sa poche.
— On ne paie pas une trahison avec des pièces françaises, dit-il. On la paie avec de l’or qu’on ne pourra pas tracer. Qui avait accès aux coffres avant le vol ?
— Le dépôt était sous double clef. Roussel en possédait une. L’autre…
Mabillon s’interrompit, les mâchoires serrées.
— L’autre était chez le commandant de la place. Qui l’a donnée à Desmoulins quand il a signé son ordre de mouvement.
— Desmoulins, l’engraveur mort. Le forgeron enlevé. Tout revient au même homme, dit Moreau.
Il se releva, étudia la ferme. Une grange adossée au corps de logis, un puits à sec, une charrette renversée dans la cour dont les roues étaient encore engraissées de boue fraîche. Quelqu’un était passé là récemment, et vite.
— Vous avez des hommes qui peuvent couvrir nos arrières ? demanda Moreau.
— Trois cavaliers sûrs, postés en arc de cercle à l’ouest. Si quelqu’un sort par-derrière, on le saura.
— Et si quelqu’un entre ?
Mabillon le regarda fixement.
— Entrer ? À cette heure, qui viendrait ici ?
Moreau ne répondit pas. Il longea le mur de pierre, la main à plat contre le torchis froid, et atteignit la porte de la grange. Le battant, mal ajusté, laissait passer un rai de lumière. Il compta jusqu’à trois et poussa.
L’odeur le frappa d’abord : cuir humide, huile de lin, et cette senteur âcre de métal chauffé. La grange avait été vidée de son foin pour servir d’atelier improvisé. Sur une table de bois grossier, des outils de maréchal-ferrant traînaient en désordre. Mais ce qui retint son regard, ce furent les caisses alignées contre le mur du fond : quatre grandes caisses de chêne, cerclées de fer, les marques du 84e régiment encore lisibles sur le couvercle.
Elles étaient ouvertes. Vides.
Moreau s’approcha lentement, comme on s’approche d’une tombe. Il passa la main sur le bord d’une caisse, en ressortit une poignée de paille humide, quelques pièces oubliées au fond. Puis il compta les marques au pochoir.
— Quatre caisses sur les six, dit-il à voix basse. Deux ont déjà été déplacées.
— Et les deux autres ?
— Quelque part entre cette grange et Mont-Saint-Jean. Ou déjà entre les mains des Anglais.
Mabillon entra derrière lui, une lanterne à la main. La lueur fit scintiller le contenu d’un coin : un amas de vêtements jetés en tas, comme arrachés à la hâte. Moreau se baissa et souleva une capote de drap bleu, maculée de terre et de graisse. Il en retourna le col.
— Les pattes d’épaule d’un capitaine du Train. Les galons sont arrachés mais le fil reste. Et du sang, ici.
Il désignait une tache sombre, presque noire, sur le devant de la tunique. Mabillon s’approcha, la lanterne haute.
— Du sang ? Encore un mort ?
— Pas forcément. Regardez la coupe : le tissu est déchiré, pas percé. Quelqu’un a été traîné, ou s’est débattu, et cette tunique a été retirée de force.
Moreau fouilla les poches, en sortit un mouchoir brodé à initiales effacées, un couteau de poche au manche de corne, et une lettre à demi dévorée par l’humidité. Il l’approcha de la lanterne et lut quelques lignes : une demande de transfert datée de mars, signée d’un nom qu’il connaissait.
— Garbet.
Le colonel fronça les sourcils.
— L’adjudant-fourrier de la compagnie des équipages ? Il a disparu il y a trois semaines. On l’a cru déserteur.
— Il n’a pas déserté, dit Moreau en retournant la capote. Les effets sont là. Il n’aurait pas quitté sa tunique d’uniforme pour passer à l’ennemi ; il l’aurait vendue ou brûlée. Mais il n’y a pas de corps, pas de tombe.
Il se releva et fit face au colonel, la lettre froissée dans le poing.
— On a voulu nous faire croire que le voleur était un homme qui avait fui le camp, un traître parmi les derniers appelés. Mais ceci change tout. Le vol a été préparé de l’intérieur, par quelqu’un qui connaissait les rotations, les clefs, les horaires. Quelqu’un qui savait que Desmoulins serait au dépôt cette nuit-là.
— Roussel, dit Mabillon.
— Roussel, ou celui qui lui donne ses ordres. Mais Roussel n’a pas volé l’or seul. Regardez ces caisses : chacune pèse plus d’un quintal. Il lui a fallu des bras, des relais, des chevaux. Et ces pièces étrangères qu’on retrouve le long du chemin ne sont pas une négligence.
— Comment ça ?
Moreau ramassa le florin dans sa poche et le fit briller devant la flamme.
— On laisse tomber de la monnaie pour marquer un chemin. Mais pourquoi utiliser de l’or étranger, si on veut le cacher ? Parce qu’on ne le recherchera pas dans les poches des soldats français. On cherchera de l’or neuf, frappé à l’effigie de l’Empereur. L’or qu’ils transportent est de l’or anglais ou hollandais, prêt à être dépensé sans éveiller les soupçons.
Le colonel l’observa un long moment, le visage fermé.
— Vous êtes en train de me dire que le vol a été financé par l’ennemi ?
— Je vous dis qu’il y a deux réseaux, répondit Moreau. Celui de la cour, peut-être, qui veut empêcher l’Empereur de payer ses troupes. Et celui d’un espion anglais, qui veut que cette armée se désagrège à la veille de la bataille. Et je commence à croire que le Corbeau sert les deux à la fois.
Un hennissement dehors. Moreau se figea, la main sur la crosse de son pistolet. Un pas, bref, crissa sur les graviers de la cour. Mabillon éteignit la lanterne d’un geste sec.
Une voix étouffée, à l’accent flamand, échangea quelques mots avec quelqu’un d’autre. Puis un grattement contre la porte de la grange : trois coups, un silence, deux coups.
Message codé. Moreau compta mentalement les heures : ils avaient encore deux heures avant l’aube, et l’or était déjà parti en partie.
— Ce n’est pas un hasard, murmura-t-il à l’oreille du colonel. Si quelqu’un sonne à cette porte à cette heure-ci, c’est que la cache a été vidée et qu’on vient chercher la dernière charrette. On est au bon endroit.
— Nous sommes deux, sans renfort immédiat, répondit Mabillon.
— Nous avons juste assez de temps pour être très imprudents.
Il se dirigea vers la porte, fit jouer le battant d’un centimètre, et aperçut dans l’entrebâillement une silhouette massive, enveloppée dans une cape de paysan, qui tenait à la main une bourse de cuir. La bourse était lourde, et quand l’homme la souleva pour la tendre à la lumière, une pièce en glissa et roula jusqu’à ses pieds.
Un napoléon d’or, frappé à l’effigie de l’Empereur. De notre côté, pas de l’autre.
Moreau se retourna vers Mabillon et, sans un mot, hocha la tête en direction du col de la tunique que l’homme portait sous sa cape de paysan. Un éclat de drap bleu de roi, la coupe d’un habit d’officier.
L’homme n’était pas un messager de l’ennemi.
C’était un officier français, encore en service, venu toucher sa part.
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